• François Loiret

Phénoménologie et christianisme.



Dans C’est moi la Vérité, Michel Henry se propose de montrer que la vérité de la parole christique n’est en rien celle dont la philosophie prétend être le lieu. La philosophie s’est constamment proposé depuis les Grecs de dévoiler ce qui est, de le mettre à découvert. C’est ce qu’elle entendait par « vérité ». La vérité de la parole christique n’est pas la vérité du discours philosophique et scientifique car, soutient Michel Henry, la vérité de la philosophie est la vérité du monde. Or la vérité du christianisme n’est pas la vérité du monde et du même coup toute tentative philosophique de se l’approprier est vouée à un échec : elle ne peut aboutir qu’à ramener la vérité du christianisme à la vérité du monde et du même coup à la défigurer totalement. C’est que la philosophie des grecs jusqu’aux grandes philosophies les plus récentes, celles de Husserl et de Heidegger, demeure au fond entièrement fidèle à la détermination de la vérité telle que l’entendait la philosophie grecque. Pour elle, la vérité est de l’ordre du voir, que l’on entende le voir comme vision sensible ou comme vision intellectuelle. Savoir, pour la philosophie et les sciences, c’est le plus communément voir, avoir affaire à du visible qu’il s’agisse de ce qui est visible à l’esprit ou de ce qui est visible au concept. C’est pourquoi lorsque la philosophie parle de vérité ou de recherche de la vérité, il s’agit pour elle de dévoiler, de découvrir, d’arracher quelque chose à l’obscurité, de le mettre en lumière, de le mettre en évidence. Or ce qui est ainsi mis en évidence, ce qui est ainsi mis en lumière, l’est, souligne Michel Henry, à la lumière du monde. Le monde n’est pas ici l’univers, la somme de toutes les choses, il est l’horizon de visibilité dans lequel toute chose devient visible et devenant visible se présente comme phénomène. Qu’est-ce en effet qu’un phénomène ? Le phénomène, c’est ce qui apparaît, ce qui se montre, ce qui devient visible. Or quelque chose ne devient visible, de manière sensible ou intellectuelle, qu’à la condition qu’il y ait une lumière qui le rende visible, c’est-à-dire qui le constitue comme visible. Cette lumière qui rendant visible les choses les constitue comme phénomènes, c’est la lumière du monde, c’est le monde lui-même comme horizon de visibilité. Tout ce qui est en tant que phénomène, que ce soit un ciel, un chat, des enzymes, des processus économiques, politiques, sociaux, est visible dans la lumière du monde. La lumière du monde comme lieu du dévoilement de tous les phénomènes est ainsi la vérité du monde et ce qui en parait en elle correspond à la vérité du phénomène. La vérité telle que la comprend la philosophie depuis les grecs est ainsi d’une part le pur fait de se montrer qui correspond à la lumière et ce qui se montre dans cette lumière qui correspond aux phénomènes. Rechercher la vérité signifie ainsi : porter quelque chose à la lumière du monde et l’ayant porté le constituer comme phénomène. La vérité du monde est donc principiellement l’apparaître du monde (sa lumière) et secondairement ce qui apparaît dans le monde car quelque chose ne peut apparaître dans le monde que s’il y a originairement un monde. La vérité comme dévoilement, mise en évidence, relève nécessairement d’un voir qui a pour horizon le monde. Il n’est donc pas étonnant que la recompréhension de la vérité par Heidegger conduise à une mondanisation totale. Le Dasein n’est que du monde et la vérité de l’être telle que la comprend Michel Henry lisant Heidegger est radicalement vérité du monde et rien que du monde. Si le Dasein comme être-au-monde est pur hors de soi, s’il n’est au fond que dehors, c’est que le monde n’est rien d’autre que le dehors primordial où tout étant se montre au regard. La visibilité est le règne du dehors qui est le règne du monde. Alors que pour la philosophie de Parménide à Heidegger compris, la vérité consiste à tout porter à la lumière du monde, le christianisme, soutient Michel Henry, consiste au contraire à se soustraire à la lumière du monde, à la visibilité qui caractérise le monde. La vérité du christianisme est de l’ordre de l’invisible. Il faut entendre par là qu’elle est « irréductible à la pensée, à toute forme de connaissance et de science » (C’est Moi la Vérité, p.38), puisque « penser, c’est toujours penser quelque chose à quoi la pensée se rapporte dans un voir sensible ou intelligible, et ainsi sous la condition du monde » (idem). Penser, c’est voir – c’est toujours ainsi que la philosophie a d’ailleurs entendue la pensée- et du même coup, c’est toujours avoir affaire à du visible. La philosophie comme pensée vise à mettre en lumière ce qu’elle envisage. Or il est radicalement impossible de mettre en lumière ce qui par essence se dérobe à toute visibilité, ce qui est par essence est de l’ordre de l’invisible. La vérité de la Révélation n’est pas à comprendre comme une manifestation visible. Elle n’est pas vérité au même titre que la vérité du monde. Alors que la vérité du monde se dédouble en apparaître du monde (la lumière) et en ce qui apparaît en lui (le phénomène), la vérité de la Révélation est qu’elle est révélation de la révélation, autorévélation. Ce qui est révélé ne se distingue pas de ce qui révèle : la révélation ne fait qu’un avec Dieu. Dieu est Dieu qui se révèle. Mais Dieu ne se révèle pas sur le mode de la phénoménalité du visible. En effet, tirant parti des Evangiles où le Christ dit « Je suis la Vie », Michel Henry soutient que l’autorévélation de Dieu n’est rien d’autre que celle de la vie. La vie dont il est question ici n’a rien à voir avec la vie dont parle la science biologique puisque cette vie biologique, dans la mesure où elle relève du visible, renvoie à des phénomènes vivants et donc à du visible. La science des êtres vivants se maintient complètement à l’intérieur de la vérité du monde, elle vise à rendre visible au plus haut point le vivant. La vie dont il est question nous concerne puisque comme Vie, Dieu, dans la personne de son Fils, adresse aux hommes des paroles de Vie, les amène à se dépouiller de leurs anciennes habitudes, les amène du même coup à la vie elle-même puisque ce qu’ils nommaient leur « vie » était une forme de mort. Le caractère propre de notre vie, souligne Michel Henry, c’est qu’elle nous est donnée, nous ne pouvons absolument pas nous la donner et si elle est nous est donnée, si nous ne sommes pas autodonateurs de notre vie, c’est qu’il y a un donateur qui est la Vie elle-même. Dieu est à comprendre comme Vie et non à comprendre comme Être, c’est pourquoi toutes les caractérisations philosophiques de Dieu comme Être, comme Être suprême, absolu, inconditionnée, que la théologie chrétienne a parfois emprunté à la philosophie, sont dépourvues de pertinence. Le Dieu qui se révèle n’est pas le dieu des néoplatoniciens ou des aristotéliciens. Il est Dieu vivant qui, comme vivant, s’expose dans son Fils à l’épreuve de la mort pour vaincre la mort. La Révélation est une vérité qui ne se pense pas mais une vérité qui se vit. Or « vivre n’est pas possible dans le monde » (C’est Moi la Vérité, p.42), parce que la vie est sans dehors et que le monde est dehors. Vivre, ce n’est pas se voir, c’est s’éprouver soi-même. La vie ne sort pas d’elle-même et en ce sens, elle n’a aucun besoin du monde. Mais dire que la vie n’a pas besoin du monde, ce n’est pas du tout dire que la Révélation, en nous situant comme ceux qui ont reçu la Vie en recevant la parole de Vie, est étrangère à la réalité. La réalité en effet, ce n’est pas le monde, c’est la Vie. Contre une lecture courante et cependant, il faut bien le dire, absurde, Michel Henry souligne que la Révélation ne consiste pas du tout à fuir la réalité pour un au-delà. Elle n’est pas non plus une consolation peu couteuse pour ceux qui souffrent. Il faut être totalement ignorant du christianisme pour croire qu’il n’exige pas des exercices de vie difficiles. Il faut aussi être complètement ignorant de son histoire pour ne pas voir qu’il a œuvré comme le rappelle Michel Henry : « Qui donc en des temps de barbarie, au Moyen Âge par exemple, construisait les premiers hôpitaux ? Qui asséchait les marais, répandait les techniques de l’agriculture, de l’élevage ? Qui délivrait l’enseignement dans tous les domaines ? Qui donc a appris à un homme à en laisser passer un autre avant lui ? » (C’est Moi la Vérité, p.298). Avec tous ces exemples, le philosophe veut montrer que le christianisme n’est en rien une échappée vers un au-delà imaginaire, il est tourné vers la réalité sans être tourné vers le monde. Pourquoi ? Parce que la réalité, c’est la vie, ce ne sont pas les phénomènes du monde. Si la philosophie se propose de penser le monde, la Révélation conduit à agir. L’agir est invisible comme la vie parce qu’il relève d’elle. Il est d’ailleurs si invisible que ni la philosophie ni les sciences ne l’envisagent véritablement. L’agir en effet suppose un « je peux » et ce « je peux » n’est pas de l’ordre du visible, il est de l’ordre de l’invisible. Le je peux est abrité dans la vie elle-même, c’est-à-dire en Dieu, et la vie se réalise dans l’agir. Elle se réalise, elle ne se mondanise pas. Ainsi, alors que la philosophie, qu’elle le veuille ou non, parce que sa vérité est la vérité du monde, se présente comme un voir et du même coup privilégie la pensée, la Révélation, qui congédie le monde, appelle à agir, à réaliser la vie dans des actions et la réalité est constituée non par les phénomènes mais par les actions des hommes. Ces actions sont comme la vie si invisibles qu’elles ne sont que rarement saisies par la philosophie et complètement manquées par les sciences. La Révélation est la manifestation de la folie du monde qui à la vie des hommes substitue des concepts et des calculs et s’imagine que dans ces concepts et ces calculs réside la réalité. Elle est ainsi la mise en question du règne de la vérité du monde. C’est pourquoi elle demeure au fond irréductible à la philosophie telle qu’elle s’est construite depuis les grecs. Elle ne se pense pas, étant la vie, elle se vit. Mais cette opposition de la vie et du monde telle qu’elle se dessine dans la philosophie de Michel Henry ne tient pas assez compte de la détermination philosophique de dieu et de la vie dès la philosophie grecque. En effet, dans le livre Lambda de la Métaphysique, Aristote dit bien du dieu qu’il est en quelque sorte vie : « Et la vie appartient aussi à dieu, car l’acte de l’intellect est vie, et dieu est cet acte même ; et l’acte subsistant en soi de dieu est une vie parfaite et éternelle. Aussi appelons-nous dieu un vivant perpétuel et parfait ; la vie et la durée continue et perpétuelle appartiennent donc à dieu, car c’est cela même qui est dieu ». Dieu est le nom de la vie perpétuelle et continue, c’est-à-dire de la vie éveillée pure, la vie qui n’est qu’éveil. Dieu nomme la vie la plus haute qui soit, une vie qui ignore aussi bien la mort que le sommeil. Or la vie éveillée est activité. La vie de dieu est donc elle aussi activité et elle est la suprême activité autotélique. Cette suprême activité autotélique réside dans la pensée : dieu pense, mais à la différence des hommes, dieu se pense lui-même, sans avoir besoin de penser autre chose que lui. Pourquoi ? Parce qu’en se pensant lui-même, dieu pense tout. En effet, dieu comme sphère ultime est le tout. En ce sens, on peut dire qu’en dieu le tout se pense lui-même, autrement dit, le monde se pense lui-même en dieu. Or pourquoi Aristote peut-il caractériser dieu comme la vie suprême ? Parce que vivre, c’est voir. Dans le Protreptique, la vie comme vie éveillée est définie par le percevoir : vivre, c’est percevoir et le percevoir le plus accompli est le voir : « Ce par quoi le fait de vivre se distingue du fait de ne pas vivre, c’est le fait de percevoir, et le fait de vivre se définit par la présence de la puissance de percevoir, et, celle-ci ôtée, ce n’est plus la peine de vivre, comme si le fait de vivre était lui-même supprimé par la suppression de la perception. Parmi les perceptions, la puissance de la vision se distingue en ce qu’elle est la plus claire, et c’est justement pour cela que nous l’apprécions avant tout autre » 73D. La vision est la puissance perceptive qui permet de saisir au mieux les choses du monde. Voir, c’est faire la différence, c’est donc saisir l’identique et le différent avec précision. En ce sens, le voir est déjà savoir et c’est d’ailleurs ce qu’Aristote établit dans la suite du passage du Protreptique : « C’est parce qu’ils aiment vivre que les hommes aiment comprendre et connaître ; car s’ils font grand cas de la vie, ce n’est à cause de rien d’autre que la perception, et, avant tout de la vue ; car on voit bien qu’ils aiment cette puissance par-dessus tout ; car, en un mot, elle est par rapport aux autres sens comme une sorte de science » 73D. Les hommes, à les entendre, aiment voir et ils aiment voir plus que tout autre chose. S’ils aiment voir, c’est qu’ils aiment connaître, c’est qu’ils aiment la science, car au niveau même de la perception, le voir est se distingue des autres puissances perceptives en tant qu’il est une forme de science. Si aimer la vie c’est aimer voir, si la vie est plaisante parce que voir est plaisant, alors aimer la vie, c’est aimer la science. Si l’on tient compte de la façon dont s’agencent dès Aristote le voir, le monde, la vie et dieu dans une continuité parfaite, on ne peut se contenter d’opposer le voir et la vie, le monde et Dieu. La critique de la phénoménologie de Heidegger par Michel Henry garde toute sa pertinence dans la mesure où Heidegger malgré sa lecture destructrice, qui aimerait bien se passer du dieu d’Aristote comme le montrent les cours de 1924, conserve au fond la détermination fondamentale de la philosophie comme voir assigné au monde qu’il doit à Aristote. Mais ce qui devient beaucoup moins pertinent, c’est de conserver envers et contre tout le motif phénoménologique. En effet, si la vérité de la Révélation met radicalement en question la vérité du monde peut-on, comme le fait Michel Henry, demeurer fidèle à une conceptualité phénoménologique ? Peut-on encore envisager la Révélation comme automanifestation ? Parler de l’autorévélation de Dieu comme pure phénoménalité, n’est-ce pas en fait introduire encore la vérité du monde dans la vérité de la Révélation ? La même question peut se poser quant à l’itinéraire de Jean-Luc Marion. La phénoménologie est-elle une voie d’accès au Dieu du christianisme ? Le motif phénoménologique demeure rivé à la compréhension aristotélicienne de la vie comme voir, compréhension assumée totalement et sans ambiguïté par Husserl, pour lequel le voir est toujours déjà époché, compréhension non assumée et déguisée par Heidegger. On peut se demander si ce n’est pas ce déguisement qui est à la source de malentendus désastreux pour la théologie et la philosophie au vingtième siècle. Toujours est-il qu’entre phénoménologie et christianisme, il y a un abîme et en ce sens toute phénoménologisation de la vérité christique ne peut être qu’un ratage de cette vérité.

François Loiret, Dijon, 2012, tous droits réservés.

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