• François Loiret

Terre et tradition selon Husserl.

Mis à jour : 6 juin 2019



Ceux qui ont voulu voir dans les textes de Heidegger une philosophie terrienne et par conséquent, comme chacun est sensé le savoir et l’accorder « réactionnaire », n’ont sans doute jamais posé la question de la terre et encore moins lu Husserl. Heidegger leur est apparu comme le Pétain de la philosophie. Mais pourquoi se gêneraient-ils quand, soucieux de lire dans Heidegger ce que ce dernier aurait lu dans Nietzsche, Derrida nous parle des soi-disant effets équivoques de la stratégie heideggerienne, ceux par lesquels elle ouvrirait à une « réaction archaïsante » ? Contrairement à ce que semble soutenir Derrida, dont la réputation de lecteur est surfaite et dont les « stratégies » de lecture laissent à désirer, Heidegger n’ouvre à aucune « réaction archaïsante ». Le chemin de campagne ne conduit pas à la lourdeur et à la compacité d’une terre natale, comme aimerait le faire croire Derrida qui s’en tient ici à des réflexes de pensée bien français, et la destruction de la tradition ne fait se lever aucune aurore initiale. Rien ne nous rendra la terre, pas même l’œuvre d’art (mais y a-t-il encore des œuvres ?) là où une tradition s’exténue dans la dévastation. La tentative d’un retour à la terre se manifeste bien plutôt dans d’autres textes, ceux de Husserl et est tributaire de la langue de la subjectivité. Malgré les mêmes refus, objectivisme, scepticisme et les mêmes constats, détresse, technicisation de la vie, déshistoricisation du monde, la désédimentation husserlienne diffère de la destruction heideggerienne en ce qu’elle prétend dévoiler un sol originaire et assurer la répétition d’un arrachement. La question de la terre est indissociable tant chez Husserl que chez Heidegger de celle de l’oubli.

1 Le retour au natal.

Dans la Krisis, mais aussi dans d’autres textes contemporains, voire antérieurs, Husserl ne cesse d’en appeler au besoin d’une méditation historique, condition d’une décision et manifestation d’une responsabilité du philosophe face à la menace qui pèse sur la vie spirituelle de l’Europe, face à la maladie de l’esprit, celle de l’oubli :

« il est clair (d’où sinon pourrait nous venir le secours ?) que nous avons besoin de la pénétration d’une méditation en retour, historique et critique, afin de nous soucier d’une compréhension de nous-mêmes avant toute décision » (p.23).

Médecin de la civilisation dans la mesure où celle-ci est originairement production charnelle, le philosophe affronte le risque d’oubli par une désédimentation qui dévoile à la fois l’horizon de l’histoire et le sol de toute historicité, la terre. La crise, déploiement de la technicisation et du calcul, est en effet éprouvée comme congédiement de l’histoire car la traditionalité du présent n’est plus éprouvée, mais plus gravement encore comme oubli de la terre. L’esprit est non seulement malade de ne pas comprendre ses objets comme production et son monde comme formation traditionales, il est aussi malade d’avoir oublié la terre, son sol natal. Sa guérison impose de l’exhumer par une désédimentation des formations traditionales qui se sont édifiés à partir d’elle et se sont sédimentées, la recouvrant. Il s’agit ici avant tout des formations de la culture scientifique. Le recouvrement oublieux correspond principalement en effet à l’objectivation copernico-galiléenne de la terre comme corps. La crise de l’esprit apparaît avant tout comme crise de l’espace et se manifeste en ce que l’espace objectif n’est susceptible d’aucune intuition charnelle. Dans le fragment de 1934, L’arché-originaire Terre ne se meut pas, Husserl évoque la crise en ces termes :

« L’aperception du monde des Temps Modernes comme monde de l’horizon copernicien infini n’est pas devenue, pour nous, une aperception du monde confirmée par une intuition du monde effectivement accomplie ».

De cet inaccomplissement résulte la déchéance de l’activité scientifique en opérations techniques de manipulations, le triomphe de la technicisation et l’ouverture à l’objectivisme. Aussi s’agit-il de reconquérir, contre l’objectivisme qui confond l’idéalisation scientifique du monde avec un monde de fait, le sol originaire de cette idéalisation. Cependant, dans le texte de 1934, ce n’est pas seulement l’objectivisme, mais aussi l’historicisme, autre symptôme de la maladie de l’esprit, que Husserl affronte. Contre l’objectivisme qui ne connaît que des corps et ne sait que manipuler des corps, Husserl va affirmer que la terre, comprise originairement, n’est pas un corps et ne se meut pas, qu’elle est ce à partir de quoi toute corporéité, tout mouvement et tout repos sont expérimentés. Par la réduction de la relativité copernicienne, la terre apparaît alors comme le sol immobile – d’une immobilité précédant toute distinction du repos et du mouvement- de tous les corps. C’est seulement à partir de la terre-sol que la science est possible sans qu’elle puisse jamais pouvoir l’atteindre objectivement. La terre est le sol natal des sciences et les sciences sont originairement terrestres, ce qu’elles oublient. Or, c’est en tant que terre d’une humanité que la terre est sol natal des sciences et elle apparaît alors comme Ur-Heimat, chez soi originaire. Aussi, contre l’historicisme, Husserl affirme l’unité du monde et de l’humanité en la rapportant à la terre :

« Chaque peuple et son historicité, chaque surpeuple (supra-nation) est finalement lui-même domicilié sur la « terre » et tous les développements, toutes les histoires relatives ont, dans cette mesure, une unique arché-histoire, dont ils sont les épisodes ».

En deçà de la multiplicité factice des peuples et des histoires, il y a une humanité et une histoire universelles fondées sur l’unité d’une terre originaire. Plus encore, la terre, en tant que patrie de l’humanité, est le sol natal de toute histoire. Elle apparaît du même coup comme échappant à l’histoire. Elle échappe d’autant plus à l’histoire qu’elle est pure présence, qu’elle se donne toujours constamment au présent. Retourner à la terre, c’est bien alors retourner au natal, si nous comprenons par là que non seulement l’enracinement préthéorétique des sciences, mais aussi la couche première de la présence, le sol ultime, le fond absolu de toute présence, hors histoire, accessible seulement dans une pure expérience charnelle qui se voudrait muette. Mais ce retour au natal n’est en rien un retour à un espace archaïque. L’espace du natal est en effet celui de la subjectivité transcendantale. La non relativité de la terre, son immobilité qui la situe comme sol, correspond à l’absoluité du sujet transcendantal dont parle Husserl dans la Krisis :

« Le monde qui est pour nous est lui-même une formation historique issue de nous, qui sommes nous-mêmes dans notre être une formation historique. Quel est dans une telle relativité le non relatif qu’elle présuppose d’elle-même ? La subjectivité en tant que transcendantale » (p.346).

2 La solitude de l’art.

Parce que le retour à la terre n’est pas seulement retour à une expérience préthéorique de l’espace, nous pouvons comprendre pourquoi pour Husserl la résolution de la crise ne passe pas par une confrontation avec l’art, mais avec la géométrie. Dans l’appendice 24 à la Krisis, Husserl refuse de considérer l’art comme un exemple signifiant pour la méditation du penseur responsable. Si l’art ne peut servir de fil conducteur, explique Husserl, c’est que l’activité artistique ne peurt manifester une historicité essentielle. Les œuvres d’art sont des idéalités, ce sont même des idéalités liées à la terre, à un territoire terrestre. En tant qu’idéalités, elles peuvent avoir une validité universelle. Or cette validité universelle, elles ne l’ont pas, affirme Husserl, si on les considère à partir des activités productrices qui les ont formées. L’appendice 24 présente l’œuvre d’art comme fermée sur elle-même, close, sans horizon. Dans la mesure où « elle commence par soi-même et finit par soi-même », elle demeure dans une étrange solitude et n’autorise aucune reprise et aucune correction possible :

« Elles sont et demeurent dans leur sens ontologiques propre des formations séparées, elles ne forment aucune totalité de sens et de but ».

Ontologiquement, l’œuvre d’art demeure un fragment. Elle n’ouvre sur aucune production et aucune transmission. C’est pourquoi l’art ne peut constituer un monde comme il ne peut fonder une histoire. Il n’y a pas en effet, souligne Husserl, un monde d’idéalités artistiques comme totalité unifiée, mais une dispersion des œuvres qui est aussi dispersion du sens. Prendre l’art comme fil conducteur d’une méditation historique, ce serait nécessairement pour Husserl tomber dans l’irresponsabilité et renoncer à toute univocité. Si aucune unité de sens, condition a priori de l’histoire, ne peut apparaître dans l’art, c’est qu’à l’art comme activité productrice fait défaut l’intersubjectivité. Il n’y a pas de tâche unitaire des artistes visant à préserver et à transmettre un sens, il n’y a pas d’édification de nouvelles idéalités à partir des idéalités produites dans la continuité d’une production. Il n’y pas enfin de co-responsabilité des artistes répondant d’un travail en commun et tendu vers un but. Jamais l’œuvre d’art en tant que produit de l’activité artistique ne peut atteindre à l’existence intersubjective, condition de toute transmission. « L’horizon professionnel des artistes n’est pas une sorte de socialité communautaire dans le travail artistique » écrit Husserl. L’historicité de l’art n’est pas intérieure, elle ne renvoie pas à une communauté des artistes dont Husserl nie l’existence en tant que communauté transcendantale, et encore moins à la communauté des l’humanité fondée sur la terre. Elle ne renvoie pas à une intention unitaire traversant toutes les époques et tous les territoires, elle réside hors de l’art dans la communauté du peuple. L’artiste est comme l’artisan, son champ d’activité demeure la cité et non l’humanité, le monde ambiant d’un peuple et non le monde comme monde universel d’une communauté universelle. C’est seulement dans le suspens de la jouissance que les œuvres d’art, admet Husserl, se mettent à valoir universellement. C’est donc seulement en tant qu’objets esthétiques qu’elles ont une validité universelle. Sans unité de sens et de but, sans référence à une intersubjectivité productrice, sans manifestation d’une co-responsabilité, l’art demeure étranger à l’histoire transcendantale. Avec la géométrie par contre, c’est-à-dire en fait avec la philosophie – car le protogéomètre Thalès est d’abord philosophe- une histoire essentielle apparaît, non réductible aux faits et à leur enchaînements, non réductible aux causalités empiriques, l’histoire transcendantale elle-même :

« La vie humaine est nécessairement historique en général et elle l’est de façon particulièrement prégnante en tant que vie culturelle. Mais la vie scientifique, la vie du savant dans l’horizon de ses compagnons de science signifie une historicité d’une genre nouveau ».

3 La défection de la terre.

Si pour Husserl, la géométrie est l’index exemplaire de la méditation historique du penseur responsable, c’est qu’au contraire de l’art, suspendant toute mondanité de fait, elle exprime la tension entre la terre, sol des sols, et l’Idée, horizon des horizons, et cette tension est celle de l’apprendre à l’infini. Il ne fait pas de doute pour Husserl que les objets idéaux de la géométrie soient en droit univoquement déterminés et qu’ils aient le caractère de la traduction infinie et de la transmissibilité absolue sans être des essences éternelles. Contre un platonisme du pauvre qui sévit même chez les mathématiciens, Husserl souligne que ce sont des productions historiques, qu’ils sont surgis historiquement dans un territoire et une humanité données. Ce surgissement est inouï car, se confondant avec celui de la philosophie, il correspond à la fois au surgissement de l’horizon du monde, de l’humanité, de l’histoire universelle et au dévoilement de la terre comme sol universel. Dans la conférence de Budapest, Husserl s’exclame :

« Chez certaines personnalités singulières comme Thalès se développe une nouvelle humanité ; ce sont des hommes dont la vocation est de créer la vie philosophique, la philosophie comme formation d’un genre nouveau ».

Cette nouvelle humanité est l’humanité comme telle qui se définit par la tâche d’apprendre à l’infini. Le retour au natal, à la terre, n’est pas tant retour à un enracinement primordial, comme semble le croire Virilio, que reprise d’un geste inaugural, celui du suspens, de l’étonnement philosophique. Il s’agit de répéter un arrachement à la terre. Le geste inaugural de l’époché non seulement découvre l’horizon infini d’une tâche mais fait aussi apparaître la terre dans son unité, son identité et son universalité comme sol exigeant d’être dépassé. Retourner au natal, ce n’est pas revenir à une installation première mais aux opérations de la subjectivité transcendantale agissante, qui en soi n’est rien d’humain. Cette subjectivité transcendantale, par une décision inouïe, se donne un sol et un but, une terre et une tradition. Le retour est opération de la volonté transcendantale reconnaissant la volonté transcendantale. La question en retour est en effet « question en retour sur ce qui originellement et à chaque fois a été voulu en tant que philosophie et a continué à travers l’histoire dans la communion de tous les philosophes et de toutes les philosophies ». La tradition n’est donc jamais que l’autodéploiement de la subjectivité transcendantale et se confond avec la manifestation d’une volonté originaire qu’il s’agit de préserver contre toute attaque irrationaliste, contre tout relativisme. La terre n’est donc que le lieu de préservation de la volonté. Il n’y a pour Husserl qu’une tradition comme histoire transcendantale, celle que l’Europe incarne et qui est celle de la subjectivité transcendantale agissante. Cet agir demande à être maintenu dans son orientation originaire. Par rapport à cette tradition, les autres traditions ne sont que traditions factices, condamnées à disparaître. C’est pourquoi Husserl peut présenter l’européanisation du monde comme une nécessité qu’il convient de reconnaître, de saluer et de défendre même contre le relativisme irrationaliste. Envisager le retour à la terre, qui s’opère chez Husserl et pas du tout chez Heidegger, comme une « réaction archaïsante », c’est passer à côté du sens de la terre comme volonté incarnée, mais une volonté conçue dans la langue de la subjectivité. Retourner à la terre, c’et retrouver la tension inaugurale entre le sol des sols et l’horizon des horizons. L’oubli de la terre n’est ainsi que l’oubli de cette tension et conduit à la technicisation des sciences, à l’objectivisme et à son corrélat, le relativisme. A un regard pressé le relativisme, qui se présente ici sous la forme de l’historicisme, semble ouvrir une nouvelle voie contre l’objectivisme régnant. Aux yeux du penseur responsable, il ne s’agit que de l’autre face de la même monnaie : relativisme et objectivisme sont complices, s’appellent l’un l’autre et perpétuent l’oubli de la terre transcendantale et du vouloir qu’elle incarne.

François Loiret, Strasbourg-Obernai, 1988, tous droits réservés.

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