• François Loiret

Thymos, éros et firmitas.

Mis à jour : 6 juin 2019



Peter Sloterdijk s’est rendu insupportable auprès des théoriciens de la « Vie abîmée » comme il les nomme lui-même pour avoir soutenu que la vie dans la serre, la vie dans le monde du confort et de l’abondance ne peut plus être comprise comme une vie aliénée et déchue. Il a même fait pis : ceux qui se chargent d’accabler la vie dans la serre ne le font pour une bonne part que pour se décharger moralement d’une vie luxueuse qu’ils n’ont pas les moyens réflexifs d’envisager. La fidélité à des discours frappés de l’ontologie du manque ou de l’ontologie de la misère se réduit toutefois dans bien des cas à l’occupation d’une niche sur le marché des opinions et dans plus de cas encore à l’adoption d’une pose, un dandysme culturel sans conséquence et qui se donne l’illusion qu’il pourrait avoir des conséquences. Dans le monde de la serre, où la misère n’assaillit plus, non parce qu’elle serait dissimulée, comme le croient les adeptes des théories du complot, mais parce qu’elle n’est plus massive, la vie du plus grand nombre se caractérise par le luxe. Le XXè siècle, en ce qui concerne le moins de trois milliard d’humains qui peuplent les zones riches, se caractérise depuis cinquante ans par l’extension au plus grand nombre de la vie de cour. Si la serre du XVIIe et du XVIIIe correspondait bien à la cour qui assurait un luxe sans prestations, la serre du XXè siècle a fait du plus grand nombre des gens qui mènent, cum grano, salis, une vie de courtisans. Un indice en est l’existence des « réseaux sociaux » qui sont, comme nous l’avons déjà dit dans De la Kelptocratie, des entreprises de frivolité. Que des centaines de millions de personnes puissent être clientes de telles entreprises supposent qu’elles en aient le temps, qu’elles puissent consacrer une partie non négligeable de leur temps à bavarder et à errer sur les « réseaux sociaux et ce quelque soit leurs groupes d’appartenance. Qui aurait eu en 1850 le temps de le faire ? Qui l’aurait eu en 1550 ? Le premier luxe de la vie dans la serre est le temps. Sloterdijk rappelle à des contemporains chagrins, toujours prêts à vilipender le « système », que « vers l’année 1850, les ouvriers, employés ou domestiques effectuaient encore environ quatre milles heures de travail par an – à peu près la moitié des heures d’une année-, le nombre moyen d’heures de travail en Allemagne et dans les pays comparables est descendu vers 1990 à environ mille sept cents heures, et moins » (Ecumes, Sphères III, p.740). Du même coup, « si nous ôtons des huit mille sept cent soixante heures qui constituent une année huit heures de sommeil quotidien et le pensum annuel de travail, soit mille sept cents heures, il reste pour l’habitant de la super-installation un patrimoine annuel moyen de quatre mille cents quarante heures de veille disponible » (p.741). Le luxe du temps disponible ne se réduit pas au luxe du shopping, mais inclut aussi le luxe de la mobilité, le luxe de la morbidité, le luxe victimologique, le luxe de la vigilance libérée qui permet aux cultures du ressentiment et de l’indignation de prospérer dans la mesure où l’attention aux irritations et aux vexations de toute sorte trouve l’occasion de se déployer. Tout lecteur des Mémoires de Saint Simon pourra trouver de nombreux parallèles, parmi ceux-ci, le moindre n’est certainement pas l’oscillation entre le divertissement et l’ennui propre aux groupes oisifs, car la conséquence d’une telle situation de luxe est « la soumission de la vie à l’alternative entre l’ennui et le divertissement » (Ecumes, p.740). Qui prend la mesure de la vie dans la serre ne peut que s’éloigner des lamentations sur la « vie abîmée » et des propos agressifs de type fraticelliste qui permettent aux destinataires des gâteries de se poser en victimes.

La question que nous pose directement Sloterdijk est celle du modus vivendi dans la serre. Les discours convenus n’y aident en rien, soit qu’ils se réclament de l’aliénation, soit qu’ils énumèrent les pertes. Poser cette question invite à un regard en arrière sur la constitution de la serre. Si la serre est le lieu d’une érotisation de la vie sans précédent qui suspend le dixième commandement, elle lui substitue deux commandements à portée érotique qui marquent le renoncement à l’abstinence et la revendication de la jalousie et de l’envie. Le premier, énonce Sloterdijk, est le suivant : « Tu dois désirer tout et jouir de tout ce que les autres jouissants te présentent comme un bien désirable » (Colère et Temps, p.281). Le second dit : « Tu ne dois pas faire mystère de ton désir et de ta jouissance » (ibidem). Ces deux commandements qui désinhibent le désir trouvent leur compensation dans un troisième commandement : « Tu ne dois attribuer à nul autre qu’à toi-même d’éventuels insuccès dans la compétition pour l’accès aux objets de la convoitise et aux privilèges de la jouissance » (Ibidem). Toutefois, la dureté du troisième commandement qui esquisse la distinction entre les gagnants et les perdants est adoucie par les assurances, les protections et les garanties qu’assure l’Etat social et fiscal comme Etat de la gâterie. Cet Etat ne protège plus primordialement de la guerre virtuelle de tous contre tous comme chez Hobbes, il protège plutôt, comme l’avait envisagé Leibniz, des accidents de la vie. L’Etat thérapeuthe suppose néanmoins, avance Sloterdijk à partir de Fukuyama, « le remplacement du pilotage thymotique des affects (qui n’a que l’apparence de l’archaïsme), en même temps que ses aspects incompatibles avec le marché (qui n’ont que l’apparence de l’irrationnel), par la psychopolitique, plus conforme à l’époque, de l’imitation du désir et de la cupidité calculatrice » (Colère et Temps, p.278-279). Lorsque ce nouveau pilotage se met en place, les philosophes combatifs abandonnent le « discours laid » sur le prolétariat et la psychanalyse tient lieu de méta-discours puisqu’elle n’envisage au fond les hommes que comme des êtres érotiques. Alors fleurissent les « économies libidinales » et les « histoires de la sexualité » qui ne sont pas tant un diagnostic lucide sur la situation que le déferlement de la vague désirante dans la philosophie. Toutefois « cette métamorphose ne peut être obtenue sans une profonde dépolitisation des populations – et, liées à celle-ci : sans la perte progressive du langage au profit de l’image et du chiffre » (Colère et Temps, p.279). La vie érotique et frivole dans la serre pourrait laisser croire que nous sommes de nouveau dans une atmosphère décadente où ce qui suffit aux citoyens, c’est du pain et des jeux. La « synergie de l’Etat social et de l’industrie du divertissement » (Sloterdijk, Les Citoyens ne se laisseront pas faire) pourrait faire penser que les hommes politiques peuvent au fond se passer de l’approbation ouverte des citoyens, comme le font d’ailleurs les institutions européennes, ce « despotisme éclairé ». Or, comme l’avait déjà envisagé Fukuyama, dont les analyses ne sont en rien « dépassées » en ce sens, l’érotisation des citoyens, constitutives du dernier homme, rencontre un obstacle qui n’est rien d’autre que le thymotique. Dans sa lecture de Fukuyama, sur laquelle repose en bonne partie, les analyses de Colère et Temps, Sloterdijk a su tirer parti des vues du philosophe américain. On peut dire qu’à ce titre la psychanalyse et la science économique, dont la convergence au siècle dernier mériterait réflexion, sont tributaires du passage du pilotage thymotique au pilotage érotique inaugurée par Hobbes. Aussi les économistes « placent au centre de leurs appels l’homme comme animal consommateur. Ils veulent ne voir sa liberté à l’œuvre que dans le choix des auges » (Colère et Temps, p.34). Les citoyens ne se laisseront pas faire par des gouvernants arrogants plaçant leurs espoirs dans la culture du divertissement et de la consommation, parce qu’ils ont conservé malgré tout le sens de leur dignité, le sens de leur fierté, leur capacité à s’indigner, en d’autres termes parce qu’ils ne sont pas que des êtres érotiques mais aussi des êtres thymotiques. Toutefois, le thymotique est ambivalent. Si ressortent du thymotique, la vaillance, le courage, l’honneur, l’ambition, la fierté, l’estime de soi, en ressortent aussi la colère et le ressentiment. L’appel au thymotique, ou plus sobrement la redécouverte du thymotique face à l’empire de l’érotique, ne peuvent faire oublier que s’adresser au thymotique peut conduire à l’éveil du ressentiment et de la colère comme le montre l’analyse des banques de la colère bolcheviques et nationalistes menées dans Colère et Temps et ce jusqu’au point où l’honneur, la fierté, l’estime de soi sont balayées. On peut souligner que les bolcheviques et les nationalistes ont constamment évités de se vanter publiquement de leurs pratiques exterminatrices. Si les mouvements de reproche, et il en existe encore beaucoup, sont indissociables du ressentiment, de l’esprit de vengeance et de la colère, le recours au thymotique atteint sa limite. Faire appel à la fierté, c’est peut-être aussi faire appel au ressentiment. Dans son relevé de la liste des péchés cardinaux, Sloterdijk aurait du s’étonner du fait qu’un des péchés ne relève ni de l’érotique, ni du thymique car si « le catalogue classique des péchés cardinaux offre cependant une image équilibrée entre les péchés érotiques et les péchés thymotiques dans la mesure où l’on peut classer avaritia (l’avarice), luxuria (la luxure), et gula (voracité, démesure) dans le pôle érotique, et superbia (arrogance, fierté), ira (colère) et invidia (envie, jalousie) dans le pôle thymotique. Seule acedia (mélancolie) échappe à cette répartition, car elle exprime une tristesse sans sujet ni objet » (Colère et Temps, p.30). L’acedia a eu son heure de gloire existentiale avec l’angoisse et l’ennui profond chez Heidegger. Il faudrait aussi s’étonner que le penseur de l’être-immergé-dans-le-monde ait accordé le statut d’affects fondamentaux à des affects qui relèvent de l’acedia. La mention de l’acedia par Sloterdijk pourrait vouloir indiquer que cet affect ni érotique, ni thymotique, relève au fond dans la tripartition platonnicienne du Logos. Seulement, les péchés cardinaux n’obéissent pas en soi à une psychologie platonicienne et ils renvoient à une autre doctrine de l’âme, non grecque. Cette doctrine de l’âme échappe à la bipolarité du thymotique et de l’érotique dans la mesure où elle les rapporte tous les deux à une puissance inconnue des grecs, y compris des stoïciens de l’époque romaine, la volonté.

François Loiret, Colmar, 2011, tous droits réservés.

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