• François Loiret

La philosophie kitsch



Hermann Broch affirmait : « L’art Kitsch ne saurait naître ni subsister s’il n’existait pas l’homme du Kitsch, l’homme qui aime celui-ci, qui comme producteur veut en fabriquer et comme consommateur est prêt à en acheter et même à le payer à bon prix » (Quelques remarques à propos de l’art Kitsch, p.311). On pourrait se demander si le Kitsch dont Broch voit la présence dans l’architecture, la musique, la peinture, la littérature en général, ne serait pas aussi extensible à la philosophie. En effet, si dans un décor Kitsch se produit de la poésie Kitsch, Mallarmé par exemple pour donner une référence de Broch (et Igitur est assurément du Kitsch poétique), pourquoi ne se produirait-il pas de la philosophie Kitsch ? Et de cette philosophie, on pourrait dire en paraphrasant Broch, qu’elle ne « saurait naître ni subsister s’il n’existait pas l’homme du Kitsch, l’homme qui aime celui-ci, qui comme producteur veut en écrire et comme consommateur en lire ». Les remarquables essais d’Hermann Broch, pillés par Agamben, nous serviront ici de fil directeur pour déterminer ce que pourrait bien être une philosophie Kitsch. Broch voit avec raison la naissance du Kitsch avec le romantisme et son incapacité à produire des « œuvres intermédiaires ». En ce sens, « il y a du mauvais Kitsch et du bon, et même du génial » (p.314), mais il n’y a jamais d’œuvres Kitsch moyenne. Loin d’être en faveur du Kitsch, ce constat est plutôt en sa défaveur. Pourquoi ? Parce que si les œuvres « géniales » sont rares, si les œuvres Kistch bonnes le sont à peine plus, les œuvres Kistch mauvaises pullulent. Si la philosophie Kitsch existe, les œuvres « géniales » et bonnes y seront donc aussi rares, les œuvres mauvaises abondantes. Mais qu’est-ce qu’une œuvre Kitsch ? Broch prend l’exemple de la musique de Berlioz pour dégager les traits du Kitsch, même si là nous avons affaire à du Kistch de haute volée, mais du Kistch de haute volée demeure quand même du Kitsch. Il écrit donc : « Prenez comme exemple Berlioz, dont le goût (il est vrai très français) pour l’effet et le décor avoisine sans cesse la limite de ce qui est tout juste supportable, et qui non seulement opère avec des titres à sensation et des associations à effets étrangers à la musique, mais qui ne craint pas de faire défiler Faust aux accents d’une marche de Rakoczy, orchestrée avec vituosité » (p.311). Nous avons ici les traits essentiels du Kitsch : l’effet démesuré, les titres à sensation, les associations incongrues, la grandiloquence qui ne craint pas de tomber dans le ridicule. Avec tout cela, il s’agit de « faire beau », de frapper le bourgeois, comme on disait à une autre époque, de frapper le bobo dirait-on aujourd’hui. Car s’il y a une philosophie Kitsch, aujourd’hui, il y a de fortes chances qu’elle rencontre les faveurs du bobo. Au Kitsch, ce qui importe, c’est le « bel effet », autrement dit l’enflure qui se prend pour la beauté (p.355). Pour déterminer en quoi une philosophie est Kitsch, il suffit d’y repérer les traits constitutifs énoncés par Broch. Dans cette philosophie, nous trouverons le « bel effet » sans aucun doute, mais il faut préciser que le « faire beau » s’y présentera aussi sous la forme du « ça pense fort ». Si le Kitsch domine la production dite « artistique » du XIXème siècle, il y a de fortes chances qu’on rencontre en ce siècle les premières manifestations de la philosophie Kitsch. On y rencontre en effet une manifestation « géniale » du Kitsch, la philosophie de Nietzsche avec tout son pathos pour la Culture, les Créateurs, le Dyonisiaque et l’œuvre Kitsch par excellence, du titre à tous les chants, y est sans aucun doute Ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche répond étroitement en philosophie à Wagner en musique. La philosophie de Nietzsche, malgré toutes les critiques de Wagner qu’elle comporte, est de la musique de Wagner transposée en philosophie avec ce goût prononcé pour l’attirail mythique de pacotille. Mais là, ne l’oublions pas, il s’agit du Kitsch de haute volée. La philosophie allemande du XXème siècle, avec Heidegger, nous offre encore une œuvre Kitsch de haute volée, qui se déploie plus particulièrement dans le recyclage du pays des Dichter und Dencker, dans une grandiloquente histoire de la « métaphysique » et dont le lieu de manifestation par excellence seront les textes sur Hölderlin avec la mythification afférente de la figure du poète. A partir de Heidegger le Kitsch poético-philosophique se déploiera dans la philosophie française à partir des années 1960 sous différentes formes. Sans oublier les titres à sensation, les associations incongrues, chères à Derrida, le goût du « bel effet » littéraire, comme s’il fallait montrer qu’on « écrit bien » et que le philosophe d’aujourd’hui est un « philosophe artiste », la philosophie, une « œuvre d’art », il faut mentionner le recyclage de la « mort de Dieu » qui nous donne les déclarations grandiloquentes et ridicules de Foucault sur la folie, la «mort de l’homme », la « mort de l’auteur », le « biopouvoir ». Foucault est par excellence une manifestation du Kitsch philosophique, lisons plutôt : « Plus que la mort de Dieu, - ou plutôt dans le sillage de cette mort et selon une corrélation profonde avec elle, ce qu’annonce la mort de pensée de Nietzsche, c’est la fin de son meurtrier ; c’est l’éclatement du visage de l’homme dans le rire, et le retour des masques » (Les mots et les choses, p.396-397), prose nietzschéobataillenne qui se veut profonde et définitive, montrant qu’on pense grandement, la référence à Nietzsche assurant du « sérieux » et de la « portée subversive » de la chose. Plus éclatante encore est l’ouverture de l’ordre du discours : « Dans le discours qu’aujourd’hui je dois tenir, et dans ceux qu’il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j’aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement [à ne pas prendre à la lettre, bien sûr]. Plutôt que de prendre la parole, j’aurais voulu être enveloppée par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler un voix sans nom me précédait depuis longtemps… » et cela continue sur deux pages. Il nous faut encore mentionner le recyclage de la « pensée à venir », du « destin métaphysique » mixé au messianisme dont est coutumier Agamben. Lisons plutôt : « Au point extrême de son destin métaphysique, l’art, devenu une puissance nihiliste, un « néant s’auto- anéantissant » erre dans le désert de la terra aesthetica et tourne éternellement autour de son déchirement » (L’homme sans contenu, p.166). Il est rare qu’une œuvre philosophique échappe aujourd’hui au Kitsch. Toutefois, ce qui se déploie particulièrement dans les champs qui se veulent « underground » de la philosophie, c’est ce que Sloterdijk nomme avec justesse le « Kitsch anarcho-critique », et que nous pourrions nommer aussi le «Kitsch métaphysico-subversif ». Là, particulièrement, la logorrhée grandiloquente, les associations incongrues, les titres à sensations, la « nouvelle conceptualité » et le recyclage de la mort de Dieu, du nihilisme, des théologèmes, des mathèmes, des déchets conceptuels de toute sorte tend à nous faire croire qu’il y a de la pensée, des « expériences inédites de pensée ». L’enflure conceptuelle et verbale cultive l’effet : « Ça pense ». Nous ne suivrons pas Hermann Broch en disant que le Kitsch philosophique est « le mal dans le système des valeurs » de la philosophie, non seulement parce que ce serait franchement Kitsch, mais aussi parce que ce serait lui accorder bien trop.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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