• François Loiret

L'ennui des différences et répétitions. Le pathos de l'infini.

Mis à jour : 7 juin 2019



Lorsque Cassirer entend montrer, à partir de Kant, que l’homme dispose d’une voie vers l’infinité et qu’il peut participer à l’infinité, il écarte délibérément toute infinité transcendante au nom d’une infinité immanente, celle du monde spirituel, entendu comme monde de la culture. Comment ce monde de la culture peut-il être infini ? Cassirer ne nous le dit pas. L’infinité n’est ici que l’autodépassement et l’autoprogression de la finitude pensées comme accomplissement de la finitude : « L’infinité est en un certain sens la totalité de l’accomplissement de la finitude elle-même. Cet accomplissement de la finitude, voilà précisément ce qui constitue l’infinité […] En s’accomplissant, c’est-à-dire en allant dans tous les sens, la finitude progresse et passe dans l’infinité. C’est là tout le contraire de la privation, la réalisation parfaite de la finitude elle-même » (Ernst Cassirer, Martin Heidegger, Débat sur le kantisme et la philosophie). L’infinité n’est ici pensée que comme progression de la finitude vers elle-même. On peut se demander si la pensée de l’infini dans certains ouvrages contemporains va plus loin que celle présentée ici par Cassirer qui réussit le coup de force de replier totalement l’infinité sur la finitude en pensant l’infini comme autotranscendance du fini. L’infini réside en fait dans le seul passage, la seule progression et la réalisation de la finitude n’est rien d’autre que cette progression, à savoir une « tâche infinie ». Heidegger, lecteur de Duns Scot, voit bien que l’autotranscendance de l’homme fini, comme tâche infinie, n’a rien de compatible avec l’infinité en acte, qui exclut une telle tâche infinie. L’infinité dont parle Cassirer, répond justement Heidegger, n’est rien d’autre que la finitude : « Même le passage à un niveau plus haut demeure à l’intérieur de la finitude, puisqu’il nous conduit à des êtres finis, à quelque chose de créé (les anges). Cette transcendance elle-même reste encore à l’intérieur du monde créé et de la finitude » ( Cassirer, Heidegger, Débat sur le kantisme et la philosophie). Ce n’est pas seulement l’infinité en acte que Heidegger évacue lorsqu’il déclare que « l’ontologie est un index de la finitude », mais aussi la tâche potentiellement infinie de dépassement du fini vers le fini qui définit les Temps Modernes. Il s’agit de cette tâche d’apprendre à l’infini qui ne forme pas et ne peut former, dans sa poursuite, un infini en acte et à laquelle Cassirer demeure fidèle. On peut considérer que le pathos de l’infini comme accomplissement de la finitude chez Cassirer est aux yeux de Heidegger ce qu’il dénommait dès 1923 du « bavardage », et ce à juste titre. En effet, on peut être stupéfait de lire que l’accomplissement de la finitude consiste à aller « dans tous les sens ». L’autoprogression de la finitude qu’est censé être l’infini et qui se déploie selon Cassirer dans la culture, un héritage goethéen auquel Nietzsche demeurera attaché, méconnaît que la culture est finie comme le montre lucidement Boris Groys dans Du Nouveau. Du même coup, on est en droit de se demander si toutes les références à l’infini dans la philosophie française la plus récente ne sont pas susceptibles du même type de remarque que celle que Heidegger adressait à Cassirer. Boris Groys souligne que « nombre d’auteurs de notre époque parlent de désir infini, du discours infini, du dialogue infini, de l’infinité des interprétations etc. » (Du Nouveau, p.166). Ces auteurs sont-ils capables de préciser ce qu’ils entendent ici par « infini » ? Sont-ils à la hauteur des théologiens du XIIIe et XIVe qui savaient de quoi ils parlaient en parlant d’infini ? Il y a de fortes chances que non. Ici, « infini » est comme un mot magique dont la fonction est de conjurer un risque. Ce ne sont pas des expressions comme « l’indéfinitude », « l’indéfinie finitude », « la finitude n’ayant jamais finie d’être finie » qui y changeront quelque chose car à force de désirer échapper aux différenciations établies par la tradition, on risque de se retrouver dans un indéfini bien convenu. Cette « indéfinitude » en effet n’est que le legs du repli moderne sur la finitude et traduit sans s’en rendre compte à sa manière la « tâche d’apprendre à l’infini ». On risque fort, et à juste titre, d’y voir des jeux verbaux, des mots d’esprit, comme dirait Taubes, plutôt qu’une « pensée qui se cherche ». Car une « finitude » qui n’a « jamais finie d’être finie », on sait ce que c’est depuis Aristote au moins: le fini qui n’a pas encore atteint sa fin, sa mort, et lorsqu’il l’a atteint, il est bien fini. La fameuse « indéfinitude » est celle d’une finitude qui ne désire pas finir. Elle cherche à éviter le risque dont parle Boris Groys. Mais quel est ce risque ? Boris Groys le caractérise comme le risque de la pensée : la pensée « est exposée à un risque, qu’on ne peut lever par aucune vérité définitive et pas davantage avec en faisant appel à l’infinité des commentaires, des interprétations, des discussions et des investigations puisque l’événement de pensée est toujours fini » (Du Nouveau, p.166). Quel est ce risque que conjure la pensée « postmoderne » en se livrant à ses jeux de mots sur l’infini ? Boris Groys, encore, le dit froidement : « Le risque principal que la pensée ne cesse de courir, c’est de ne plus être novatrice et de devenir ennuyeuse » (p.166). L’infini verbal de la philosophie française contemporaine est la conjuration de la perte de la nouveauté : en célébrant l’infinité du désir, des interprétations, du jeu de la différance, on pense garantir son discours contre son échec prévisible. C’est que, comme le souligne Boris Groys, « vis-à-vis de l’infini il ne peut exister aucune inégalité » et plus encore, comme il le dira dans le Post-scriptum communiste, il n’y a ni perdants, ni gagnants. Dans le miroitement indéfini, en fait, des différences, la pensée de la philosophie française contemporaine croit trouver son absolution. Mais il n’y a pas de miroitement indéfini des différences. L’aboutissement de tout cela, comme le dit Hegel en faisant référence à Kant, c’est que « la pensée succombe, la fin est chute et vertige. Ce qui fait succomber la pensée et produit sa chute et son vertige n’est rien d’autre que l’ennui de cette répétition qui fait disparaître une limite et la fait entrer en scène à nouveau et disparaître de nouveau » (Hegel, Science de la logique, p.220). L’ennui des différences et répétitions, ennui indissociable d’une impuissance et d’une déception, car « il ne reste que le sentiment de l’impuissance causé par cet infini » (Idem, p.251). L’infinité post-moderne, dans la relance de son mouvement, n’a à nous offrir que la tristesse et la monotonie de ses successions.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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