• François Loiret

Les amis du peuple.



« Par un caprice de l’histoire, les apôtres les plus éloquents de la conscience et de l’honneur, comme Victor Hugo, par exemple, ont tout fait pour porter aux nues l’univers de malfaiteurs. Hugo avait l’impression que le monde du crime était une couche de la société qui protestait vigoureusement, résolument et ouvertement, contre l’hypocrisie de l’ordre régnant. Mais Hugo ne s’est donné pas la peine d’examiner pourquoi cette communauté de voleurs combattait n’importe quel pouvoir en place ». Ces ligne de l’Essai sur le monde du crime dans les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov sont sans aucune complaisance vis-à-vis de la fascination mêlée d’une grande naïveté des littérateurs et autres pour le monde du crime. A la différence de Hugo, Bakounine, Gorki, Sartre et tant d’autres, Chalamov a fait l’expérience des truands. Loin d’être un monde complètement souterrain et chaotique, le monde des truands est un monde très organisé, où le pouvoir des chefs est sans appel et repose sur l’hérédité, où les jugements sont sans appel et entrainent le plus souvent la mort. Ce cercle fermé des truands ne se comprend en rien comme un monde inférieur, peuplé de victimes de la société. Il y a bien pour les truands des victimes présentes ou futures, mais ce ne sont pas eux, ce sont les « caves », tous ceux qui sont étrangers à leur monde. En font bien sûr partie tous les littérateurs, intellectuels, artistes qui prétendent en parler de seconde main et qui les auréolent de vertus qu’ils n’ont jamais eues et qu’ils n’auront jamais, d’une résistance ou d’une rébellion à laquelle ils ont été toujours étrangers. Toutefois les truands savent à merveille utiliser les discours mythifiants que les littérateurs produisent et s’il le faut, il les leur resserviront, soit qu’ils parlent d’ « honneur », de « justice », voire de « respect », soit même qu’ils se disent « victimes » devant les « caves » de « la société », chose qu’ils ne pensent en aucune manière. Les truands savent très bien ce qu’attendent d’eux les littérateurs, intellectuels et chercheurs en sciences sociales : les interroger ne mène à rien, ils connaissent sur le bout des doigts le discours convenu qu’il convient de servir à ces « caves » et leur servent. C’est pourquoi de prétendus « recherches » en sciences sociales qui livrent leurs résultats au bout d’une semaine dans une presse complaisante répètent à satiété les mêmes âneries d’année en année. Chalamov est très clair à ce propos : « la fourberie des truands ne connaît pas de bornes, car à l’égard des caves (c’est-à-dire du monde entier hormis eux-mêmes), il n’y a d’autre loi que celle de l’arnaque, et tous les moyens sont bons : flagornerie, calomnie, paresse…Les caves ont été créés pour être roulés » (p.882). Les Récits de la Kolyma montrent très bien que l’appareil de surveillance des camps était très réduit. Ce sont les prisonniers des camps qui faisaient le principal travail des surveillances des prisonniers, or cette surveillance était le plus souvent assuré par des membres du monde du crime. Dans les camps bolcheviques, les truands étaient les auxiliaires du pouvoir en place, ce qui au fond n’a rien d’étonnant. Chalamov rappelle qu’en 1938 on nommait « fasciste » à la Kolyma tous ceux qui étaient accusés de « déviation trotskyste » et les autorités des camps ont fait appel aux truands pour « liquider » les dits « fascistes », avec un succès garanti. « Liquider », de la pire manière s’il le faut, tuer quelqu’un pour un pantalon, un blouson, une couverture, ce sont là des choses tout à fait ordinaire pour un truand de la Kolyma. D’ailleurs souligne Chalamov, « tuer quelqu’un, lui ouvrir le ventre, en sortir les intestins et étrangler une autre victime avec, ça, ce sont des façons de truand, et ce genre de choses s’est déjà vu » (p.899). Dans ces camps, les truands ne travaillaient pas ou presque, ils répartissaient la nourriture, contrôlaient l’infirmerie. Une complicité totale existait déjà en ce temps entre les autorités des camps et la pègre, elle était bien antérieure à Staline et à la Kolyma comme en témoignent les romans d’Ilf et Petrov. Elle a survécu à la décomposition du régime soviétique. Ceux qui ont lu la littérature russe intelligente du XXè siècle ont bien compris que la collusion du monde du crime et du pouvoir en Russie ne date pas de 1990 ou de 1992, mais bien de 1917. De 1917 en effet. Les troupes de la soi-disant « révolution d’Octobre » n’étaient pas seulement constituée de soldats, d’ouvriers, d’étudiants, mais aussi et surtout d’un tas de déclassés prêts à piller ce qu’il y avait à piller, dont certains sont montés dans la hiérarchie du pouvoir, mais aussi de membres du monde du crime. Il faut lire Petrograd An 1919 de Zinaïda Hippius pour saisir ce que fut le temps de la prétendue « révolution prolétarienne » et le Soleil des Morts de Ivan Chméliov, auteurs dont les ouvrages, soit dit en passant, n’ont pu être édités en français qu’après 1990 alors qu’ils s’étaient exilés dès les années 1920…Comment a pu s’établir une telle complicité du pouvoir bolchevique et du monde du crime à la Kolyma et ailleurs ? Chalamov nous en donne la raison. Dans l’idéologie du régime, les truands avaient le titre d’ « amis du peuple », ce qui leur donnait droit à un traitement préférentiel. Le peuple russe pouvait donc savoir qui étaient ses amis : les truands. On pourrait considérer que les dirigeants petit-bourgeois du régime soviétique ont eux aussi été victimes du romantisme hugolien et ont cru voir dans les truands des « victimes » de la société. Il faudrait dire alors la même chose des nationaux-socialistes. Toutefois, ce n’est pas chez Marx, mais chez Bakounine qu’il faut chercher une mythification du brigand ou du truand, comme énergie pure vouée à la destruction sans phrase et on ne peut sous estimer l’apport de la rhétorique violente de Bakounine à l’activisme terroriste léniniste entre 1917 et 1924. On ne peut sous-estimer non plus l’apport léniniste au national-socialisme en termes de stratégie d’extermination. Aussi n’est-il pas étonnant que le caractère ouvertement criminel du pouvoir bolchevique comme du pouvoir national-socialiste les prédisposait à voir dans le monde du crime un allié potentiel. Derrière leur habillage idéologique ces deux pouvoirs partageaient quelque chose de fondamental avec les « amis du peuple », la suspension totale du « Tu ne tueras point ». La pratique du meurtre demeure ce qui est commun aux truands, aux bolcheviques, aux nationaux-socialistes. Certes, l’appel au meurtre peut se draper dans une prétendue morale « socialiste » ou « nationale » ou les deux à la fois, mais le véritable contenu de cette prétendue morale est dans tous les cas la justification de l’extermination. La mythification des truands par des idéologues et des écrivains a pu n’être pas dissociable de l’appel plus ou moins voilé au meurtre, comme en témoigne les exemples de Brecht et de Céline analysés par Arendt dans le Système totalitaire. Présenter les hommes d’affaire comme des truands et les truands comme des hommes d’affaire, cela peut séduire un adolescent, aurait dit Hegel, et si des adultes sont séduits par la grossièreté du procédé, l’affaire devient plus grave, elle le devient d’autant plus lorsqu’est proclamé comme un refrain la suspension de toute morale : « D’abord la bouffe, ensuite la morale ». Dans l’argumentaire au fond meurtrier de Brecht, cela revenait à dire : la bourgeoise est amorale et il n’y a aucune morale qui compte pour les « opprimés » dans leur lutte contre la bourgeoisie. Traduisons : les bourgeois sont au fond des truands, comportons-nous comme des truands pour éliminer les bourgeois. Céline de son côté appelait sans ambiguïté dans Bagatelles pour un massacre à l’extermination des juifs sans rencontrer de sérieuses résistances de la part d’un lecteur comme Gide qui « appréciait l’aveu brutal d’un tel désir, ainsi que la contradiction fascinante entre la brutalité de Céline et la politesse hypocrite dont tous les milieux respectables enrobaient la question juive » (Le Système totalitaire, p.62). Céline, Brecht, deux icônes des milieux intellectuels séduits par la « radicalité » et fascinés non seulement par les délinquants mais par les truands, ce qui n’est guère étonnant de la part de ceux que séduit « l’extrémisme en tant que tel » comme le souligne Arendt plus loin (p.63). Aujourd’hui, la fascination des milieux dit « radicaux » pour les truands n’a pas cessé. La sociologie « critique », comme la pensée « critique », ne cesse de voir d’une manière toute bolchevique et donc extrémiste dans les truands des « amis du peuple ». Les victimes des truands et les truands eux-mêmes sont présentés comme des victimes de la « société » comme s’il existait d’ailleurs un « sujet » nommé « société ». Malgré les avertissements de Chalamov, les « caves » confirment la sentence portée sur eux par les truands : ils sont roulés et ne cessent de l’être. Tout leur appareil de « sociologie critique » n’y change rien. Ils ont beau avoir rempli leur boîte à outils des derniers concepts « critiques » en vigueur, ils ne cessent de rester aveugle et de voir des rébellions, des chaos dyonisiaques (sic…), des manifestations des « multitudes » là où il n’y le plus souvent que truanderie de la pire espèce. On se demande même s’ils ne partagent pas encore cette fascination pour la destruction qui caractérisait l’avant-garde dans les années qui suivirent la première guerre mondiale, à l’est comme à l’ouest, dont parle Arendt. Dans leur aveuglement, ils confondent toutefois les perdants radicaux (Enzensberger) et les truands qu’ils présentent indistinctement comme des « rebelles » alors que ni les premiers ni les seconds ne le sont. Leur problème : ils ont dépassé la dose prescrite en matière de ressentiment et de haine de soi (qu’ils nomment pompeusement « lutte contre l’Occident »).

François Loiret, Colmar, 2011, tous droits réservés.

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