• François Loiret

Les victimes.



La prose victimaire ne sévit pas que dans les gazettes, elle sévit aussi dans la philosophie. Avoir été une « victime » présumée suffit à constituer un philosophe ou autre comme référence obligée dans des milieux philosophiques où le moralisme le plus plat, lié parfois à des tendances inquisitoriales, se masque dans un verbiage à prétention « subversive ». On aura donc au choix : Siger de Brabant, Olivi, Ockham, les fraticelles, Eckhart, les mystiques en général, Bruno, Gassendi, Spinoza, Sade, Nietzsche, Benjamin et même Heidegger. On va jusqu’à constituer Hegel en victime. Condorcet, qui fut bien une victime réelle, et pas de l’inquisition, mais du « gouvernement du peuple par le peuple », est généralement omis des catalogues victimaires. Par les temps qui courent, Marx l’est aussi, ce qui manifeste peut être un glissement politique inavoué…Plus près de nous, on trouvera curieusement Derrida, Deleuze, et même Foucault (!!!). On peut se demander de quoi au fait Nietzsche a été profondément victime et la question se pose encore plus à propos de Derrida, de Deleuze et de Foucault. Mais pour être « victime » et honoré comme telle, il suffit d’avoir subi la vindicte réelle ou présumée de « l’institution » qu’elle soit écclésiastique, politique, universitaire, médiatique. Plus précisément encore, être « minoritaire » est un facteur décisif de la constitution des victimes. L’ouvrage d’Alain de Libera, en ce qui concerne la pensée médiévale, est tout à fait représentatif d’une relecture de l’histoire de la pensée en termes victimaires : ceux qui « pensent » sont les « intellectuels » et les « intellectuels » sont les « minoritaires » victimes de l’indigne condamnation de l’évêque Tempier ! Ils sont aussi les « oubliés de l’histoire » ou ceux que l’historiographie supposée « dominante » maltraite. La justice joue un rôle décisif dans la prose philosophique victimaire. L’auteur de ce type de prose prétend, d’une manière ou d’une autre, réparer l’injustice dont les auteurs auxquels il se réfère ont été la « victime ». Il se penche sur les « condamnés », les « humiliés », les « offensés », les « oubliés » de l’histoire. L’indignation et le reproche sont au cœur de ses stratégies de lecture. On en vient à « reprocher » à l’institution, à l’historiographie, et même à tel ou tel philosophe d’avoir « oublié » tel ou tel philosophe, de l’avoir maintenu dans les « oubliette » de l’histoire. On ne compte plus les « reproches » fait à Heidegger en ce sens, car s’il est une « victime » pour certains, il est un « bourreau » pour d’autres, voire, les deux à la fois. Mais, comme le souligne Boris Groys, de même que ce ne sont pas les fous réels ou les prisonniers réels qui récoltent les bénéfices de l’auteur qui prétend parler en leur nom, mais cet auteur lui-même, il en va de même dans le discours victimaire. Au fond, il faut comprendre que la « victime » par excellence est celui qui tient le discours sur les victimes et c’est lui qui en récoltera les bénéfices, s’il y en a, seraient-ils seulement moraux. Parlant des « victimes » de l’institution, il est, cela va de soi, la vraie « victime » de l’institution. Il en va ainsi comme de l’indignation. En effet, ce ne sont pas ceux pour lesquels on s’indigne qui bénéficient en priorité du discours véhément de l’indigné, mais l’indigné lui-même comme le montre un exemple récent. L’indigné fait la une, non les « objets » de son indignation. Toujours est-il que si l’on se plaisait à faire une liste précise des « victimes » ou présumées telles, on constituerait la liste des références « obligées », références identiques à la nausée d’un auteur à l’autre, d’un certain nombre de publications contemporaines à prétention philosophique. La bibliothèque des auteurs de ces publications semble vouloir être ce que l’on nommait « l’enfer » dans le langage des conservateurs et des archivistes. En fait d’enfer, c’est surtout la bibliothèque léguée par les prétendus « victimes de l’institution » des années 1970. Au fond, séjourner dans cette bibliothèque supposée à tort babélienne, tant on y parle toujours le même langage, est tout à fait confortable : cela vous donne l’aura d’une « victime ».

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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