• François Loiret

Quel contenu pour l'être-à-gauche ?



« Seule une décision mystique permet aux membres de l’affluent left de savoir qu’ils sont encore à gauche » écrivait Peter Sloterdijk dans Ecumes. On pourrait et devrait corriger en disant : « non pas une décision mystique, mais une décision morale ». Que le contenu effectif de l’être-à-gauche réside dans une décision morale, voire même dans une décision moralisatrice, nous le pouvons constater aujourd’hui chaque jour. Mais dans la perspective française, l’être-à-gauche se doit d’avoir une justification de type « philosophique ». Heureusement, ou malheureusement, pour l’affluent left française, il est des philosophes ou présumés tels qui lui fournissent ces justifications. En l’occurrence, l’affluent left française aime à se réclamer des paroles de Gilles Deleuze sans toujours bien saisir que ces paroles correspondent à un geste d’abandon. Ce qui est clairement abandonné par Deleuze, c’est la Révolution. Or abandonner la Révolution, ce n’est pas rien, puisque c’est bien historiquement et mythiquement la Grande Révolution de 1789 qui fonde l’être-à-gauche. Que pourrait être une gauche sans Révolution ? A quoi renonce la gauche si elle renonce à la Révolution ? Elle renonce au pouvoir et y renonçant, elle renonce à gouverner. C’est pourquoi Deleuze soutient qu’il ne peut pas y avoir de gouvernement de gauche. Il peut certes y avoir un gouvernement qui puisse répondre à certaines exigences de gauche, mais il est impossible qu’il puisse y avoir un gouvernement de gauche. Pourquoi un gouvernement de gauche serait-il impossible ? Deleuze répond par un double détour en s’efforçant de qualifier l’être-à-gauche dont il faut comprendre qu’il est en fait inqualifiable. Le premier détour consiste à opposer deux mouvements, un mouvement qui part de soi et revient vers soi, un mouvement conservateur qui vise à assurer le maintien de la situation présente tant qu’elle est favorable à ceux qui la vivent, c’est le mouvement qui définit l’être-à-droite, et puis un mouvement qui est d’emblée tourné vers le monde, qui ne revient pas sur soi. L’être-à-gauche est d’emblée global ou mondial, il n’est pas tournée vers le « quartier » dit Deleuze, mais vers le « tiers-monde », l’être-à-droite est local ou ramène tout au local. Que Deleuze parle du « tiers monde » en ces années où s’affrontaient encore deux mondes, le monde dit « communiste » et le monde dit « capitaliste » est significatif de l’abandon complet de la Révolution. Alors que l’être-à-gauche pouvait se réclamer de la Révolution dite « prolétarienne » de 1917, il n’en est plus du tout question avec Deleuze. Du même coup, le prolétariat cesse d’apparaître comme ce dont se préoccupe le nouvel être-à-gauche théorisé par Deleuze. Il n’y a plus un « sujet » révolutionnaire qui pourrait prendre le pouvoir et gouverner au nom du prolétariat. Ce qu’il y a désormais ce sont des « devenirs révolutionnaires ». L’être-à-gauche est une question de devenir, il n’est pas une question de pouvoir ni de gouvernement. En d’autres termes, l’être-à-gauche ne relève pas de l’être, ne relève pas d’un devenir soumis à l’être, celui que Deleuze lit chez Platon, il ne relève pas d’un devenir « orienté », mais d’une devenir fou. Du même coup, l’être-à-gauche est nécessairement minoritaire, ou plus précisément, va jusqu’à dire Deleuze, l’être-à-gauche est un « devenir minoritaire ». Sans se douter qu’il balisait en fait le devenir effectif de l’être-à-gauche de la fin du XXe siècle, Deleuze prend comme exemple de ce devenir minoritaire, le devenir femme et comme exemple de l’absence de devenir, l’homme mâle adulte. Il suffira de rajouter « blanc » à mâle adulte pour obtenir les délires politiques qui ont marqué ces dernières décennies. Il va de soi que le prolétaire fait partie de la majorité. Deleuze trace ici en esquisse tous les traits de l’être-à-gauche « moderne », celui qui a renoncé à la Révolution et va s’impliquer bientôt dans tous les délires minoritaires des dernières décennies. Plus de « masse », plus de « peuple », mais des « minorités » en devenir, des « multitudes », des « anarchies couronnées ». La double référence au tiers-monde et à la femme est déjà significative du tournant pris par l’être-à-gauche. Quoiqu’il tente de s’en défendre, Deleuze ne tient au fond qu’un discours moral sur la différenciation de l’être-à-gauche même s’il peut le soutenir par son anarchisme ontologique. Ce qui est un discours moral centré sur « l’injustice » chez Deleuze,, deviendra vite un discours moralisateur chez les membres de l’affluent left. Ce que Deleuze n’avait pas dit clairement à son interlocutrice, c’est que l’abandon de la Révolution signifiait pratiquement la fin de la lutte épique contre le « capitalisme ». L’être-à-gauche français faisait son Bad Godesberg à sa manière, avec moins de lucidité, moins d’esprit conséquent. Désormais malgré la rhétorique anti-capitaliste, l’être-à-gauche allait bien s’accommoder de l’économie de marché et ce n’est pas la distinction opérée avec préciosité par Deleuze entre les déterritorialisations qui sont reterritorialisantes et celles qui sont déterritorialisantes qui pouvait y changer quoique ce soit. L’être-à-gauche de l’affluent left relevait déjà avec Deleuze de la décision mystique, pour parler comme Sloterdijk, ou plus précisément de la décision morale. Plus récemment, un discours écrit, et non plus un entretien, a rejouée la scène philosophique de l’être-à-gauche. Ce discours, bien plus explicite en matière d’abandon que celui de Deleuze nous amène avoir dans l’être-à-gauche le résidu moral de multiples renoncements. Car si l’être-à-gauche se réclame selon son auteur de la lutte contre les dominations, de l’émancipation de l’homme, il apparait désormais qu’il n’est plus possible de parler sans précaution de « l’émancipation de l’homme ». Dans ce dernier discours, les mots qui ont pu permettre l’identification de gauche sont désormais barrés. L’auteur nous prévient que nous ne pouvons plus sans précaution parler de « domination », « exploitation », « production de l’homme par l’homme », de « progressisme » et surtout d’émancipation. C’est une gauche trop confiante en la naïveté de ses catégories qui pense encore pouvoir parler d’émancipation. Même les devenirs moléculaires et minoritaires de Deleuze ont pâli. Que reste-t-il à la gauche désormais ? Qu’est-ce que peut encore être l’être-à-gauche ? Là encore la décision reste « mystique » ou « morale », même si elle se prétend ontologique. L’être-à-droite serait du côté du donné, de l’acquis : être-à-droite ce serait toujours être du côté du fond, compter sur un acquis à préserver. Pour le dire d’une manière plus relevée, l’être-à-droite serait de l’ordre du Kathékon. L’être-à-gauche serait lui du côté du possible, du non acquis. Certes l’auteur se doute bien que la gauche effective, la gauche telle qu’elle a existé historiquement, n’est pas sans acquis, qu’elle peut même se limiter à défendre en parole ses « acquis », il n’en reste pas moins que la gauche ne peut se possibiliser comme gauche qu’en se dévoilant à elle-même comme expérience de l’absence d’acquis. Pour caractériser ce nouvel avatar de l’être-à-gauche, l’auteur retrouve le vocabulaire de Cassirer, celui du dépassement du fini par le fini. Plus curieusement encore, et malgré tout ce qu’a pu écrire Derrida sur le sens, sur la dimension « métaphysique » du sens, l’auteur, comme Cassirer, n’hésite pas à parler d’un « éblouissement de sens ». Elle est bien loin l’époque où parler du « sens » encourait le reproche terroriste de retomber dans la « métaphysique » ! C’est qu’il s’agit bien ici de redonner du « sens » à l’être à gauche et s’il s’agit d’en redonner, c’est qu’il n’en a plus. Que reste-t-il donc à la gauche désormais ? Il ne lui reste en fait rien. Avec lucidité, l’auteur de ce dernier discours remarque que les « émancipations » rêvées par la gauche ont eu lieu. Il ne lui reste rien à « émanciper », peut-être encore les animaux, les végétaux, les minéraux, et pourquoi pas, vu que les discours délirants foisonnent, les machines, les instruments…Après tout les hommes pourraient se dire qu’ils demandent trop à leur ordinateur, à leur smartphone, etc…Mais dans tout cela, il n’est plus question de « l’émancipation de l’homme par l’homme ». Avec lucidité encore, l’auteur parle du « désarroi », de la « désespérance » comme « tonalité majeure de la gauche ». Son discours, avec ses impasses manifestes, est un témoignage de ce désarroi. Que des philosophes dans ce pays dit « politique » aient eu à se prononcer sur l’être-à-gauche montre que l’être-à-gauche a cessé d’être évident. Sa désormais non évidence n’est pas pour lui une protection. Il s’agit encore d’un crépuscule. Certes les vociférations « anticapitalistes », « antifascistes », « antiracistes » se laissent encore entendre dans le vacarme médiatique, mais pour combien de temps ? Elles n’exercent plus de prise que sur ceux qui sont dans « l’entre-soi » de l’être-à-gauche. L’être-à-gauche est en fin de parcours, aussi est-il si bruyant. Le « gauchisme culturel » qui l’a accompagné ces dernières décennies est moribond, c’est la raison pour laquelle il est si vindicatif, si agressif, si intolérant. Dans ce pays politiquement rarement lucide, il en a fallu du temps pour comprendre que depuis 1945 les Etats européens, quelque soient les gouvernements, avaient tous menés des politiques social-démocrates. Or ces politiques social-démocrates supposaient toutes que la main qui prend ait aussi quelque chose à donner à ceux auxquels elles prenaient. Elles supposaient toutes aussi que les dépenses de l’Etat social seraient assurées sans la dette, grâce à une croissance soutenue et constante de l’économie privée. Mais nous n’en sommes plus là et la confiance que les citoyens pouvaient avoir en la main qui prend est défaillante…

Depuis 1945, l’être-à-gauche est fait de multiples renoncements. Il a renoncé à la Révolution, il a renoncé à détruire l’économie de marché, il a renoncé à ses vilains discours contre l’exploitation, la domination, la propriété, il a renoncé à ses prêches émancipateurs et de fait, il a même renoncé à la République. La Res publica est devenue une res privata, non du fait de l’économie, mais bien du fait d’une idéologie inconsistante qui favorise les particularismes. L’être-à-gauche est la façon morale dont l’affluent left consumériste et jouissant de positions protégées se rachète de sa «faute ». Elle tend d’ailleurs à imputer aux autres ses propres fautes et les accable de « phobies » dont il faut comprendre qu’elles sont bien les siennes comme l’a récemment montré Daniel Sibony. Le contexte historique français est d’autant plus favorable à cet accablement des autres que le parti le plus puissant de la gauche tente de se racheter de son passé colonialiste des années 1950 dans une fuite en avant culpabilisante. Il tente de faire oublier que nationalisme, impérialisme, colonialisme font partie du passé de la gauche française. S’étant inventé une « virginité » nouvelle, qui n’est que le masque de son narcissisme, l’être-à-gauche aux abois installe ce que Daniel Sibony nomme de manière excessive un « totalitarisme affable, débonnaire, souriant, où l’enjeu politique le plus clair semble être de pouvoir parler et de surtout pouvoir faire taire les autres » (Islam, phobie, culpabilité, p.192). Cela conduit à un recul sans précédent de la liberté d’expression, au règne de la censure, de peur d’avoir à affronter les secrets que cachent les phobies qu’on impute aux autres.

L’affluent left a bien dû reconnaître que le marché honni n’avait pas œuvré contre les « émancipations » qu’il souhaitait. Alors elle s’accommode du marché, d’Apple, de Microsoft, de Google, de Facebook, de Twitter, malgré ses discours anti-américains, comme s’il fallait que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite. Il ne lui reste tout au plus que son « gauchisme culturel » pour parler comme le sociologue Jean-Pierre Legoff, c’est son alibi moral. Aussi réclame-t-on du « gouvernement dit de « gauche » qu’il soit vraiment à « gauche ». Mais qu’est-ce qu’être véritablement à « gauche » ? En fait, on ne le sait plus. Le seul contenu auquel on se raccroche est celui que fournit le gauchisme culturel, à savoir la « culture » de l’indignation sur commande. Chez le membre de l’affluent letf, comme le remarque Jean-Pierre Le Goff dans le dernier numéro du Débat, « l’indignation tient souvent lieu de pensée » et « la morale et les bons sentiments recouvrent souvent l’inculture et la bêtise » (p.49). Le misérable « cadeau » que pourrait nous laisser l’Epiméthée du gauchisme culturel serait un « droitisme culturel » qui pourrait se révéler tout aussi vindicatif, agressif, intolérant que le gauchisme culturel.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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