• François Loiret

De l'auteur I.

Mis à jour : 8 juin 2019



Dans Du Nouveau Boris Groys déclare froidement et lucidement : « La question qu’est-ce que l’homme ? n’est pas pertinente pour la compréhension de la position culturelle de l’auteur » (p.178). Il s’agit là d’une mise en demeure de se taire adressée à tous ceux qui s’amusent à ironiser avec le concept d’auteur d’une manière inconséquente, d’ailleurs. Ils se meuvent dans l’espace bien balisé et bien reconnaissable du kitsch post-moderne et, malgré leur déni apparent, ont constitué en idoles des auteurs qui prétendaient, d’une manière ou d’une autre, en finir avec l’auteur. Comme le montre avec sa glaciale ironie la déclaration de Groys citée plus haut, parmi ses auteurs, il y avait Foucault. C’est bien en effet Foucault, avec ses fausses précautions, qui met sur le même plan la disparition de l’auteur, celle de l’homme, celle de Dieu et l’absentement du sujet. En témoigne ce passage de Qu’est-ce qu’un auteur ? : « Mais il ne suffit pas évidemment de répéter que l’auteur a disparu. De même il ne suffit pas de répéter que Dieu et l’homme sont morts d’une mort conjointe » (p.796). L’évocation de la disparition de l’auteur par Foucault l’amène inévitablement à celle de la mort de Dieu et de la mort de l’homme. Le temps de l’auteur chez Foucault est plus ou moins superposable au temps de l’homme, plus ou moins, car il ne faut pas attendre du philosophe-historien une grande rigueur historique comme en témoignent les nombreux errements de ses écrits. Le traitement du concept d’auteur par Foucault, qui a l’apparence de la précision, est malheureusement aussi peu précis que celui du concept de sujet. D’ailleurs, homme, auteur, sujet, ce sont trois concepts qui se télescopent, se superposent, fusionnent, sans aucune rigueur philosophique chez notre philosophe. A la précision se substituent les formules chocs, celles auxquelles on reconnaît le Kitsch philosophique, formules qui ne craignent pas la chute dans le ridicule. Pour soutenir que l’auteur aurait disparu que dit en effet Foucault ? Il dit ceci, et c’est à la fois maigre en pensée et risible : « L’œuvre qui avait le devoir d’apporter l’immortalité a reçu maintenant le droit de nier, d’être meurtrière de son auteur. Voyez Flaubert, Proust, Kafka » (p.793). La grandiloquence voulue du propos ne peut en masquer l’inanité. On tombe dans le Kitsch néoromantique du sacrifice de l’auteur à l’œuvre : l’auteur est sacrifié sur l’autel de l’œuvre. Toutefois, comme le concept d’œuvre est par trop classique, il faut lui substituer le jeu de l’écriture, sans s’empêcher bien sûr d’égratigner au passage les concurrents dans l’espace de la culture, à savoir ici Derrida. Car si « la marque de l’écrivain n’est plus que la singularité de son absence ; il lui faut tenir le rôle du mort dans le jeu de l’écriture » (p.793), il n’en reste pas moins que « penser l’écriture comme absence, est-ce que ce n’est pas tout simplement répéter en termes transcendantaux le principe religieux de la tradition à la fois inaltérable et jamais remplie, et le principe esthétique de la survie de l’œuvre, de son maintien par delà la mort, et de son excès énigmatique par rapport à l’auteur ? » (p.795). Le vocabulaire choisi à dessein pour meurtrir, car il ne s’agit pas d’autre chose, fait bien sûr référence via Husserl à Derrida. Pauvre Derrida, il a trouvé plus « radical » que lui dans la « radicalité » subversive. Il a fait de l’écriture sans s’en rendre compte le nouveau transcendantal. Or nous prévient Foucault, qui sait apparemment à quoi s’en tenir lui qui n’est pas avare en nouveaux « signifiants transcendantaux » de toutes sortes (au choix : la folie, le travail, le sexe…), « prêter à l’écriture un statut originaire, n’est-ce pas une manière de retraduire en termes transcendantaux, d’une part l’affirmation théologique de son caractère sacré, et, d’autre part, l’affirmation critique de son caractère créateur ? » (p.795). Derrida est ici accusé de reconduire subrepticement le privilège de l’auteur et la sacralité de l’écriture. On se demande bien où Foucault a bien pu aller chercher cette idée d’une « sacralité de l’écriture » qui sans aucun doute conjugue dans son propos à la fois les références à Dieu, à l’homme, à l’auteur et au sujet sans aucune rigueur. Elle relève sans doute d’une méconnaissance du statut du texte dans la tradition chrétienne. Toujours est-il que Foucault qui se défend de dire que l’auteur n’existe pas, et on le comprend, car comment parler de la disparition de ce qui n’existe pas, de la mort de ce qui n’a jamais existé ? Foucault donc, a bien entremêlé dans une totale absence de rigueur les concepts d’auteur, d’homme, de sujet, ce qui lui permettait à peu de frais de jouer à l’absentement de soi dans la parole, de jouer bien sûr, car Foucault n’aurait jamais été près à payer le prix d’un réel absentement de soi. Il en va de même d’ailleurs de tous ceux qui après lui aujourd’hui s’amusent à parler d’un « anonymat de l’écriture », d’un « communisme de l’écriture », du « logos héraclitéen » : ce n’est pas moi, mais le logos que vous entendez. Ils s’amusent, cela n’a aucun poids, aucune conséquence, car s’ils en tiraient vraiment les conséquences, ils renonceraient à leur nom d’auteur, mais à cela, ils ne veulent surtout pas renoncer, comme Foucault d’ailleurs. Chez lui, comme chez eux, nous n’avons affaire qu’à de la coquetterie et même de l’afféterie malgré l’emphase métaphysico-subversive qui d’ailleurs ne subvertit rien du tout. En termes de « subversion », ils ont toujours été dépassés par leur « ennemi », l’économie de marché alliée à la technologie. D’où leur fureur réactionnaire qui se traduit dans une surenchère « critique ».

On ne peut tenir compte de la prétendue disparition de l’auteur sans parler de l’articulation de l’auteur à la possession et du même coup à la propriété. Les « critiques » de l’auteur retrouvent ici, sans le savoir le plus souvent, une des significations du mot « auctor » en latin. Comme le signalent Arnoux et Meillet, « auctor » a eu en latin la signification de « vendeur » (que l’on retrouve dans l’anglais « auction ») et de « possesseur » et auctoritas avait la signification de « possession ». Ëtre un auteur, c’était posséder. Le Kitsch « subversif » comme on le sait, revendique la dépossession et envisage l’écriture comme un acte radical de dépossession, même s’il est tendu vers une possession. Non seulement les possesseurs seraient en fait non pas possesseurs, mais possédés (ce qu’Augustin avait su dire mille fois mieux), sous la forme du « souverain assujetti » (sic) de Foucault, mais plus « radicalement » encore, le jeu de la différance ferait que toute possession est au fond impossible, toujours en retard sur elle-même de sorte qu’il n’y aurait jamais de possesseur. Cette dernière configuration, il faut le reconnaître, est plus subtile que les versions marxisantes d’un produire anonyme, quoiqu’en termes rigoureusement marxistes, nous n’avons pas du tout une disparition de la possession et donc de l’auteur, mais un transfert de la possession et du statut d’auteur, l’auteur devenant « les masses », le « collectif prolétarien » ou plus vraisemblablement le « parti ». Il n’en reste pas moins que là où le marxisme a triomphé, on n’a pas pour autant vu disparaître l’auteur individuel, bien au contraire, même si cet auteur se réclamait de la « révolution », du « peuple » et des « masses ». Pour en revenir à la stratégie plus subtile de Derrida, si l’on était conséquent, on ne devrait même pas revendiquer de dépossession, puisque la seule chose qui a lieu est justement la dépossession. Le jeu de la différance a toujours déjà dépossédé ceux qui croient ou prétendent posséder. Or si les possesseurs sont en réalité dépossédés, il va de soi qu’il est stupide de réclamer qu’ils le soient puisqu’ils le sont en fait. C’est pourquoi, comme l’a bien montré Sloterdijk, la « déconstruction » ne conduit pas du tout à un nouvel état de choses, elle est le statu quo, elle ne change rien, puisque ce qui est n’est rien d’autre que le jeu de la différance. En ce sens, il n’y a pas d’auteur, il n’y a même jamais eu d’auteurs, il n’y a eu, il n’y a et il n’y aura que le jeu des différences, des disséminations, des dispersions. Ceux qui ont pris Derrida pour un auteur « révolutionnaire », « subversif », « alternatif », se sont radicalement trompés : il ne montre pas un nouvel avenir, un « nouveau monde », il montre ce qui a toujours eu lieu et aura toujours lieu. C’est pourquoi la référence à l’Autre chez Derrida repose sur une mécompréhension par Derrida lui-même de sa propre écriture. Si, en effet, comme ne cesse de le clamer Derrida, il n’y a jamais eu que la dissémination des différences et s’il ne peut y avoir que la dissémination des différences, alors il n’y a « rien de nouveau sous le soleil », autrement dit, au fond, il n’y a jamais eu l’Autre, il n’y aura jamais l’Autre, il n’y jamais eu que le même : le jeu de la différance. Au fond la « déconstruction » n’est jamais que le dévoilement de ce jeu monotone et ennuyeux. Que nous dit-elle en effet ? Comme le souligne Boris Groys, Derrida lisant les textes, y retrouve toujours le même : « Consciemment chacun recherche l’identique – et chacun, en réalité, est mis sur sa voie par la différance en même temps qu’égaré et « ajourné » sur cette voie vers l’identique par la différance » (Du Nouveau, p.185). Que ce soit le Phèdre de Platon, L’Essai sur l’origine des langues de Rousseau, L’Encyclopédie de Hegel, L’Origine de la Géométrie de Husserl etc.., ce qui a lieu est toujours le même. Il est piquant de constater que le philosophe de la différance est sans aucun doute celui qui, plus que tout autre, a écrasé les différences réelles liés à des auteurs réels, a affirmé plus que tout autre l’univocité de la tradition, en réduisant la tradition au jeu de la différance. Si Derrida lisant Husserl affirme que l’univocité du sens recherché par Husserl est impossible, si Derrida lisant Heidegger reproche à ce dernier le caractère univoque de son histoire de l’être, bien plus univoque est le jeu de la différance, mais aussi bien plus pauvre et plus ennuyeux que tout ce que Husserl et Heidegger ont pu dire de la tradition. Aussi, les lecteurs hâtifs et naïfs qui croient trouver chez Derrida une forme d’apologie des « multitudes », des « plurivers », du « multiple » qu’ils chérissent et qui vouent, on se demande pourquoi, une haine féroce à l’Un, ne se rendent pas compte qu’ils ont ici, dans l’écrasement des auteurs, la plus radicale disparition des différences réelles au profit du jeu despotique de la différance. Boris Groys souligne à cet égard que « la pensée de l’individu se noie dans l’océan des jeux de langage, qui ont certes un caractère collectif et social, mais ne peuvent être contrôlés par aucune collectivité finie » (Du Nouveau, p.172). Mais dans cette noyade, ce qui advient n’est pas le nouveau, puisque rien d’original ne peut apparaître, c’est le moutonnement indéfini et lassant des vagues, la monotonie, disait Hegel, des répétitions. Puisque l’Autre, tant invoqué, « ne se montre distinctement ni dans telle différence concrète, ni dans telle autre, toutes les différences finissent par se perdre dans une masse indifférenciée » (Du Nouveau, p.31). En termes hégéliens, le jeu de la différance sans auteur n’aboutit qu’à la plus grande platitude, celle qui caractérise justement l’entendement. On comprend mieux pourquoi Derrida a pu intituler un de ses livres De l’Esprit, en référence à Helvétius, le penseur, non de l’esprit, mais de l’utile. Comme le montre en effet Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit, une philosophie comme celle de Helvétius n’est rien d’autre que la manifestation de « la platitude de l’utile ». A la platitude de l’utile a succédé, chez Derrida, la platitude des différences indifférenciées. Il est difficile de considérer avec mansuétude de tels auteurs, car ils en sont bien malgré leur dénégation, qui s’amusent avec des mots comme « dissémination », « différences », « différance », puisqu’ils n’ont jamais pratiqué effectivement la « dissémination ». Comme je l’ai montré dans Tombeau de Derrida, lorsqu’on recueille le moindre fragment de son œuvre pour édifier une archive pyramidale, alors on avoue effectivement ce que l’on prétendait abolir dans le « geste de l’écriture », à savoir que s’il y a archive, alors il y a œuvre et auteur comme le sait très bien tout conservateur de Bibliothèque et comme le rappelle avec cohérence Boris Groys. Le rêve de tous les négateurs de l’auteur n’est pas d’entrer dans la « bibliothèque de Babel », motif borgésien favori des « postmodernes », souligne malicieusement Groys, mais bien d’entrer dans les bibliothèques réelles, d’y être archivé, reconnu et mentionné comme auteur d’une œuvre. Ici, cessent cruellement les jeux ironiques sur l’auteur, la possession et la propriété. D’ailleurs les idolâtres de Derrida le savent bien qui reconnaissent au philosophe, malgré eux, le titre de propriété du concept de « différance ».

Dans leur « critique » de l’auteur, les « postmodernes » prétendent lutter contre toute appropriation et en même temps contre toute autorité, car ils savent plus ou moins confusément que l’auctor a à voir avec l’auctoritas. Il s’agit en même temps d’une « lutte » contre les « institutions » et au premier chef contre l’institution juridique. S’opère alors une forme de collectivisation théorique par réquisition de la propriété privée des auteurs : « Dans sa lutte contre la position d’auteur, qu’il conçoit comme autorité, le criticisme post-structuraliste accomplit une sorte de socialisation du langage, du texte et du corps. Il réquisitionne pour ainsi dire la propriété privée du locuteur ou de l’écrivain individuel » (Du Nouveau, p.177). Confondant trois significations bien différentes du mot latin auctor, celle de vendeur et possesseur , celle de garant au sens juridique et celle de fondateur, les critiques « subversives » qui, comme chacun sait, s’en prennent à toute forme d’autorité, prétendent en finir, en effaçant l’auteur non seulement avec la propriété privée, mais aussi avec l’autorité. Celui qui prétend avoir autorité et être une autorité en tant qu’auteur méconnaît que le langage est impersonnel, anonyme, qu’il n’est pas son bien mais le bien de tous, qu’il n’a aucun titre à s’approprier ce bien commun qu’est le langage. Nous retrouvons sous des formes apparemment hyper conceptualisées, les vieux mythèmes de l’âge d’or, où la terre appartenait à tous et donnait d’elle-même des fruits en abondance. L’auteur est l’infâme qui s’approprie le langage, qui devrait appartenir à tous, pour exercer le pouvoir sur les autres et qui prive les autres des fruits abondants du langage, alors règne la pénurie. Derrière le jargon et l’emphase, le contenu est pauvre, pas plus riche que la méchante phrase de Rousseau sur le premier qui clôturât un pré. On en vient alors à des déclarations amphigouriques sur l’écriture collective, sur l’écriture anonyme, sur la transdiscursivité, la transtextualité, voire le « communisme d’écriture ». Ces déclarations peuvent contenter des petits bourgeois qui n’ont jamais connu la socialisation réelle, elles ne peuvent que rencontrer le mépris de quelqu’un qui comme Boris Groys en a fait l’expérience sans nostalgie. Groys remarque que « la socialisation du langage ne conduit pas seulement à l’échec du discours individuel dominant […] mais également à celui de tout discours individuel, lequel n’aspire pas au pouvoir, mais uniquement à mener une vie paisible et libre sur le territoire limité qu’il a lui-même arraché à la société » (Du Nouveau, p.177). Nous n’avons plus affaire ici aux préciosités de Derrida, mais à la lourde machinerie de la théorie critique qui rencontre d’ailleurs un écho chez Foucault et chez tous les sectateurs actuels de la critique de l’auteur. Ils ne peuvent supporter que quelqu’un mène « une vie paisible » sur son propre territoire. Terroristes du social, pour eux l’auteur comme figure privée doit disparaître. Autrement dit l’individualité doit disparaître. C’est que dans la « critique » de l’auteur, on ne s’embarrasse pas de différenciations subtiles : individu, individualité, sujet, auteur sont allégrement confondus. Le collectif sous la forme des « multitudes anarchiques » doit régner. Mais pour celui qui a fait l’expérience réelle du « règne du collectif », « le territoire linguistique ainsi retiré ne passe pas dans l’usage public ; il relève désormais de la théorie critique elle-même qui l’administre au nom de la l’absolument autre et de l’occulte » (Du Nouveau, p.177) de même que la propriété privée retirée aux paysans, bourgeois et nobles en Russie n’a jamais appartenu au public, mais a relevé du parti et de son appareil. Lecture lucide de tout processus de socialisation et en même des stratégies des discours qui s’en prennent au « pouvoir », en l’occurrence au « pouvoir » de l’auteur, à la faveur d’une confusion redoutable des concepts romains d’auctoritas et de potestas. Ôter à l’auteur son auctoritas, mal décrite en termes de pouvoir et de domination, mais pour asseoir la potestas du discours critique, le despotisme des auteurs critiques. On pourrait s’étendre, si on le désirait, sur les despotismes réel des critiques du « pouvoir », sans négliger encore le cas Foucault, petit despote entouré d’une clique et d’une claque , qui fustigeait les « petits maîtres » (en l’occurrence le « petit maître » vilipendé était Derrida, qui, et c’était tout à son honneur, avait eu l’audace de s’en prendre à la lecture de Descartes par le despote). Foucault fut toujours un piètre lecteur des philosophes, cela explique peut-être pourquoi il a accordé tant d’importance à un moment de son parcours à des œuvres non philosophiques. En outre, ses lectures étaient souvent de seconde main.

Il est particulièrement confortable, à un certain niveau, remarque Boris Groys, de ne pas se prévaloir du titre d’auteur. D’abord, ce n’est aucunement un signe d’humilité : « si les travaux des critiques actuels nient avoir pour origine un auteur, ce n’est nullement par modestie, mais seulement en vue de se présenter eux-mêmes pour ainsi dire comme des manifestations particulières des forces infinies de l’inconscient » (Du Nouveau, p.174-175). Ce n’est pas moi qui parle dit le critique de l’auteur, c’est l’être qui parle en moi, ou le jeu inconscient des pulsions libidinales, ou le désir, ou l’histoire, ou le langage, ou le jeu de la différance. Le porte parole, en tant qu’il est justement porte parole s’élève à un niveau auquel il n’aurait pu prétendre comme auteur. En ce sens, sa position n’est en rien novatrice par rapport à celle d’un Husserl disant qu’en lui parlait l’égo transcendantal ou, parce qu’il était plus honnête : je suis l’ego transcendantal personnifié. C’est que les critiques de l’auteur n’ont jamais compris que l’ego transcendantal ne pouvait être un auteur : pour être un auteur, il faut être un homme et l’ego transcendantal n’est pas un homme. En se posant comme porte parole d’un inconscient, les critiques de l’auteur prétendaient en finir avec l’autorité, la vérité, la tradition, les tabous, la répression etc…C’est là qu’apparaît le caractère confortable et irresponsable, au sens de Broch, des critiques de l’auteur. Boris Groys souligne en effet que « toute prétention à la vérité s’expose inévitablement à la critique et à l’examen, et met par là l’auteur en danger. Cependant si l’auteur n’entend pas être novateur, mais fait fonction d’instance d’une critique exercée par la vie, le texte, le langage, l’inconscient ou le désir, il se démet de toute responsabilité – car il est malaisé d’exercer une critique envers la vie elle-même » (Du Nouveau, p.175). Contrairement à ce qu’affirment les critiques de l’auteur, l’absentement factice de l’auteur n’est pas une expérience tragique, proche de la folie (Foucault), une expérience difficile et osée de dépossession pour s’abandonner au jeu indéfinie de la différance, elle est crument une démission de toute responsabilité. Si je ne suis pas auteur de ce que j’écris, je peux à la limite écrire n’importe quoi, et c’est ce qui arrive d’ailleurs. N’étant pas auteur, je me suis soustrait d’avance à toute critique et à toute responsabilité, à répondre de ce que j’écris devant ceux qui me lisent ou m’écoutent.

Dans le contexte présent, la critique de l’auteur tend à prendre des figures plus douces dans la mesure où les auteurs de ces critiques, en phase avec l’idéologie régnante de l’autre et du multiple, ne prétendent plus seulement être les portes paroles d’instances critiques, mais découvrent avec admiration qu’ils sont en eux-mêmes multiples. En eux, ils entendent de multiples voix, certaines anonymes, d’autres non. Ils découvrent que leur âme est le monde et même qu’elle est un nombre indéfinie de mondes. Le multiple n’est plus à rechercher, il est là au plus près d’eux, en eux. Comme le bobo se découvre cosmopolite en considérant ce qu’il consomme, ils se découvrent non pas un, mais divers, bigarré, multitude incarnée. Aussi dès qu’ils parlent, dès qu’ils écrivent, ils éprouvent l’expérience merveilleuse d’être non pas un auteur, mais une bibliothèque universelle. Fascination extatique mais qui a les mêmes conséquences en termes d’irresponsabilité que la figure antérieure. Désormais, puisque c’est le multiple en moi qui écrit, à quoi serais-je tenu ? Je peux me livrer à toutes les associations conceptuelles qui me passent par la tête, puisque ces associations ne sont pas de mon fait, mais de celui de la multitude anarchique qui est en moi et qui me couronne.

Malgré toutes ces critiques l’auteur est là et il l’est inévitablement puisqu’il est une institution interne au champ de la culture. Ce champ de la culture, précise Groys, est articulé lui-même en institutions concrètes, des bibliothèques, des musées, des maisons d’édition, des tribunaux, des droits de propriété intellectuelle. A l’intérieur de ce champ, les œuvres existent, elles sont rapportées concrètement à des auteurs, et elles ont une valeur déterminée. Cette valeur n’est bien sûr en rien déterminée par l’auteur, mais l’individualité établira des stratégies d’innovation pour pénétrer ce champ, y être reconnu, y avoir une certaine valeur. En ce sens, les « critiques » de l’auteur n’ont pas prétendu à autre chose que de pénétrer eux aussi ce champ institutionnalisé de la culture, d’y avoir leur place et d’y avoir une valeur. La critique de l’auteur n’est en ce sens qu’une « mise en scène artificielle et finie de leur auteur et jamais le travail de l’inconscient lui-même » du jeu de la différance, de l’Autre quelque soit le nom qu’on lui donne. Elle porte la marque de son auteur et a bien en ce sens un caractère privé. Ce qui le montre, c’est qu’on différenciera très bien dans le champ de la culture la critique de l’auteur faite par Foucault et celle faite par Derrida. Nous avons vu que Foucault faisait très bien cette différence. Non seulement les critiques de l’auteur prétendent tous être reconnus comme auteur ayant une valeur déterminée dans le champ de la culture, sinon ils n’y existent pas, mais ils prétendent bien aux droits qui y sont afférents. C’est pourquoi ces critiques de l’auteur peuvent laisser de marbre aussi bien les conservateurs de bibliothèques que les juristes dans l’exercice de leur tâche. L’auteur n’existe pas sans l’archive et si quelqu’un prétend s’effacer comme auteur, la tâche est relativement facile : il suffit d’être sans archive. Encore faut-il avoir la firmitas de l’accepter. Les juristes n’ont que faire des « critiques » littéraires de l’auteur et lorsqu’ils ont à constater un plagiat, ils usent avec raison du concept d’auteur. Aussi est-il presque consternant de voir des « critiques » de l’auteur se mêler d’affaires de plagiat. On peut « ironiser » avec l’auteur, mais l’ironie nous montre Hegel est vide.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

#Groys #Derrida

56 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now