• François Loiret

Fukuyama, critique de Kojève.



Il peut être tout surprenant d’accorder à la théorie nietzschéenne du dernier homme une importance de premier plan dans une enquête portant sur la démocratie libérale, et c’est pourtant ce que fait Fukuyama, tout à fait conscient de l’antidémocratisme nietzschéen :

« Sans avoir à partager pour autant la haine de la démocratie libérale, on peut utiliser ses points de vue [ceux de Nietzsche ] sur les rapports difficiles qu’entretiennent la démocratie et le désir de reconnaissance » (La fin de l’histoire et le dernier homme, p.354).

Ce recours à Nietzsche est indissociable de la lecture de Kojève. En effet, souligne Fukuyama, c’est Kojève qui a explicitement soutenu que la démocratie libérale était le régime de la post-histoire, le terme de l’évolution historique. Kojève écrit en effet dans son Introduction à la lecture de Hegel, dans une note de la seconde édition, qu’après des voyages comparatifs effectués en URSS et aux Etats-Unis en 1948 et 1958, il en est venu à la conclusion suivante : « J’ai été porté à en conclure que l’American way of life était le genre de vie propre à la période post-historique, la présence actuelle des Etats-Unis dans le monde préfigurant le futur « éternel présent » de l’humanité toute entière. Ainsi le retour de l’homme à l’animalité apparaitrait non plus comme une possibilité à venir, mais comme une certitude déjà présente » (Introduction à la lecture de Hegel, p.437). En 1958, Kojève soutenait donc que la fin de l’histoire correspondrait au règne universel de l’American way of life, c’est-à-dire, dans les termes de Fukuyama, à la démocratie libérale. Pour Kojève, dont la lecture anthropologique de Hegel était ahurissante, la post-histoire correspondrait au retour de l’homme à l’animalité : il mènerait une vie animale au sens où ce serait une vie de consommation dépourvue de Logos. Dans cette vie disparaîtraient la philosophie, la sagesse, l’art, la religion. Attribuer à Fukuyama l’idée que la fin de l’histoire correspondrait à la démocratie libérale, c’est lui attribuer une thèse qui est proprement celle de Kojève. Quant à la fin de l’histoire elle-même, Fukuyama est beaucoup moins catégorique que ne l’était Kojève, comme le montre la parabole des charriots à la fin de l’ouvrage. Car si beaucoup de charriots se dirigent vers la ville – autrement dit si beaucoup de pays se dirigent vers la démocratie libérale dans les années 1990, on ne peut savoir si après avoir atteint la ville, ils ne décideront pas un jour de la quitter. Critiquant Kojève d’avoir soutenu « qu’il n’y a qu’une seul voyage et qu’une seule destination », à savoir qu’il n’y a que le voyage vers la démocratie libérale, Fukuyama dit clairement :

«Malgré la récente révolution libérale qui a secoué le monde entier, les témoignages que nous pouvons recueillir sur la direction de la migration des charriots ne permettent pas – provisoirement – de conclure. Nous ne pouvons pas savoir, en dernière analyse, pour peu qu’une majorité de charriots aient atteint la même ville, si leurs occupants, après avoir un peu regardé autour d’eux, ne trouveront pas l’endroit inadapté et n’envisageront pas de repartir pour un nouveau et plus long voyage » (p.380).

Affirmer que Fukuyama a soutenu que la démocratie libérale était le régime de la fin de l’histoire, c’est non seulement confondre ce qu’il dit avec ce qu’il critique, mais tout aussi bien lui adresser un « reproche » sur la base d’une idéologie fatiguée, le reproche venant le plus souvent de ceux qui déclarent, sans le croire, que le communisme est la fin de l’histoire. Mais il est difficile d’accepter les défaites historiques…Ce que Fukuyama critique donc c’est bien la vision qu’a Kojève de la fin de l’histoire, mais aussi sa vision de la démocratie libérale comme retour à l’animalité. Cette vision fait penser à Nietzsche, d’autant plus que Kojève dit explicitement que dans l’American way of life, les habitants des collectifs démocratiques ne seront plus des hommes à proprement parler, la fin de l’histoire étant la fin de l’homme. Toutefois, ce n’est pas de Nietzsche, mais de sa lecture ahurissante de Hegel et du rôle central qu’il accorde dans cette lecture à la dialectique du maître et de l’esclave, que Kojève en vient à cette conclusion. Selon la lecture néostalinienne de Hegel opérée par Kojève, le cœur de l’histoire humaine est la distinction parmi les hommes entre ceux qui acceptent le risque de la mort, qui affrontent la mort, et montrent par là qu’ils sont libres et ceux qui refusent d’affronter la mort, ceux qui sont attachés à la préservation de la vie et qui comme tels ne sont pas encore proprement humains. Les premiers deviennent des maîtres, qui sont proprement humains, les seconds deviennent des esclaves. Kojève soutient que les esclaves vont eux-mêmes se libérer des maîtres par le travail auquel les soumettent les maîtres (on se demande par quel « miracle » puisque Hegel ne soutient pas une telle absurdité, chez lui le maître et l’esclave étant la même personne). Toujours est-il que les hommes s’affrontent dans des luttes sanglantes pour le prestige, pour être reconnus dans leur dignité, et que ceux qui se dérobent à cette lutte par peur de la mort ont pour destination l’indignité du sort de l’esclave. Dans sa lecture anthropologique de Hegel, Kojève soutient donc que ce qui est proprement humain, c’est le désir de reconnaissance et ce désir de reconnaissance conduit à des batailles sanglantes. Or à la fin de l’histoire, soutient Kojève, il n’y a plus de batailles sanglantes, plus précisément, les hommes n’ont plus à lutter pour de grandes causes, pour des « idées ». Ils mènent la vie insouciante d’être paisibles attachés à satisfaire des désirs sans gloire. C’est pourquoi Kojève peut soutenir que dans la démocratie libérale, telle que la présente les Etats-Unis en 1958, les hommes, ayant renoncé au risque de la mort, ne mènent plus qu’une vie animale : ils ont cessé d’être des hommes. Implicitement Fukuyama se demande si au fond le concept de dernier homme forgé par Nietzsche ne serait pas plus pertinent pour rendre compte de la vie des hommes dans les démocraties libérales que celui de l’animal de Kojève. Cette reprise du concept de dernier homme fait l’économie du concept de surhomme. En effet, ce n’est pas au surhomme que Fukuyama va opposer le dernier homme, mais au premier homme. Du même coup, le concept de dernier homme s’en trouve nécessairement modifié. On pourrait dire que Fukuyama adresse implicitement ce reproche à Nietzsche : qui veut parler du dernier homme doit, pour être conséquent, parler du premier homme. S’il y a bien un dernier homme, celui-ci ne prend un sens pleinement avéré que s’il est distinguable du premier homme. Cela revient d’ailleurs à dire que si le dernier homme est celui de la fin de l’histoire, le premier homme est celui du début de l’histoire. Mais où et quand trouver ce premier homme ? Le dernier homme au sens de Fukuyama est comme chez Nietzsche l’homme démocratique, il est même l’habitant des démocraties achevées. Fukuyama ne prétend pas plus que Nietzsche que le dernier homme est déjà là, à la différence de l’animal humain de Kojève. Le dernier homme est une menace qui pèse sur les démocraties libérales. Or si le dernier homme est la menace qui pèse sur les démocraties libérales dans la mesure où il réaliserait des tendances de la démocratie libérale, pour trouver le premier homme, il ne faut pas remonter à Lucy, ni à Adam, mais aux textes fondateurs de la démocratie libérale, à savoir ceux de Hobbes et de Locke au XVIIe siècle. C’est même plus précisément chez Hobbes que Fukuyama va trouver le premier homme.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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