• François Loiret

Le déplaisir d'être ensemble.



Avec Hobbes, la condition naturelle des hommes est une condition prépolitique au sens moderne. En cela il rompt sciemment avec Aristote. En effet, chez Aristote, la condition naturelle des hommes est la condition politique même si seuls certains hommes la remplissent vraiment, les Grecs. L’homme au sens d’Aristote est naturellement voué à vivre dans une communauté politique qui est une communauté de citoyens dont l’égalité réside dans l’isonomia, c’est-à-dire dans la prise de parole sur les affaires de la communauté politique. L’égalité est ici exclusivement politique. Il n’en va plus du tout de même chez Hobbes qui comprend d’ailleurs tout autrement la vie politique. La vie politique au sens de Hobbes ne consiste pas à prendre la parole au sujet des affaires communes, elle consiste essentiellement pour les citoyens à obéir un pouvoir commun qui est celui de l’Etat. Vivre politiquement avec Hobbes, c’est vivre en paix dans un Etat qui possède le monopole de la force pour assurer et conserver cette paix. Or, soutient Hobbes, les hommes ne sont pas naturellement disposés à vivre en paix sous un pouvoir commun. Rien ne les dispose naturellement à obéir à un pouvoir commun et à vivre en paix dans la concorde et en ce sens, ils ne sont pas des animaux politiques. Tout au contraire les pousse à vivre naturellement dans la discorde, la haine, et ce qui les y dispose par-dessus tout, ce sont leurs passions. La situation naturelle des hommes est une situation prépolitique qui doit amener les hommes à désirer l’établissement d’un pouvoir commun puissant, c’est-à-dire d’un Etat, parce qu’elle est proprement invivable et ce qui la rend invivable ce sont les passions qui sont toutes, il faut le rappeler, des plaisirs ou des déplaisirs. Pour montrer en quoi cette condition naturelle des hommes est invivable, Hobbes la qualifie d’état de guerre virtuelle entre les individus. Comment se faut-il qu’il existe un tel état de guerre virtuelle ? Pour le comprendre, il faut tenir compte de l’affirmation par Hobbes de deux choses contre toute la tradition de la philosophie politique : d’une part de la négation de tout plaisir des hommes à vivre ensemble, d’autre part de l’affirmation d’une égalité naturelle des hommes. Dans le Léviathan, Hobbes affirme :

« Les hommes ne retirent pas d’agrément mais au contraire un grand déplaisir de la vie en compagnie, là où il n’existe pas de pouvoir capable de les tenir tous en respect ». I XIII p.123.

Hobbes nie ici qu’il existe un plaisir spontané des hommes à vivre ensemble qui serait à la source des associations humaines quelles qu’elles soient et surtout des communautés politiques. Si les individus s’associent à d’autres individus, c’est soit par utilité, soit par désir de gloire, soutient-il dans Le Citoyen, mais pas parce qu’ils seraient naturellement portés à aimer les autres. Si les hommes se plaisaient naturellement en compagnie, remarque-t-il, ils ne devraient pas faire de préférence. Or lorsqu’on étudie les compagnies humaines non politiques, telles qu’elles peuvent exister même lorsqu’un pouvoir commun est établi, on s’aperçoit de deux choses. D’une part, ces compagnies reposent sur des préférences : les individus ne sont pas portés naturellement vers tout autre individu, ils préfèrent certains individus à d’autres. Or s’ils préfèrent certains individus à d’autres, ce n’est pas parce qu’ils les aiment plus que d’autres, c’est soit par utilité, comme dans les compagnies commerciales, soit par gloire comme dans les autres compagnies. Lorsque des hommes s’assemblent pour se divertir, le plaisir qu’ils en tirent n’est pas du tout le plaisir d’être ensemble, mais le plaisir de la gloire : chacun recherche à être loué par les autres pour telle ou telle qualité qu’il estime posséder, sa beauté, son humour, sa prestance, etc. Dans de telles compagnies, il s’agit d’une manière ou d’une autre de briller aux dépens des autres. Le plaisir que les hommes prennent dans de semblables compagnies de divertissement, c’est le plaisir de dénigrer les autres et d’abord les absents. Chacun prend plaisir à railler les absents, à faire le recensement de leurs défauts, qu’il n’estime pas avoir, mais chacun sait aussi très bien qu’une fois absent, les autres en feront de même avec lui. Quand aux compagnies qui se forment en vue de discuter savamment, les compagnies de doctes, elles reposent elles aussi sur le plaisir de la gloire : chacun s’estime meilleur que les autres, chacun s’estime capable d’enseigner les autres, chacun est en concurrence avec les autres et de ces prétentions naissent les plus grandes haines. Partout où l’on voit les hommes ensemble, ce n’est pas le plaisir de la sociabilité qui les rassemble, ce n’est même pas le plaisir de plaire aux autres, c’est le plaisir de l’emporter sur les autres. S’il en est ainsi dans de nombreuses compagnies humaines là où un pouvoir commun existe, on peut considérer que lorsqu’aucun pourvoir commun n’existe, la situation est pire. Naturellement les hommes sont des ennemis les uns pour les autres et ce qui rend cette inimitié invivable, c’est qu’aucun ne peut naturellement l’emporter sur les autres. En effet, les hommes sont naturellement égaux. Ils ne sont pas égaux en droits, ils sont égaux en puissance, et cette puissance également partagée par tous les individus est la puissance de tuer. Dans Le Citoyen, il déclare :

« Ceux-là sont égaux, qui peuvent choses égales. Or ceux qui peuvent ce qu’il y a de plus grand et de pire, à savoir ôter la vie, peuvent choses égales. Tous les hommes sont donc naturellement égaux. L’inégalité qui règne maintenant a été introduite par la loi civile » I I 3, p.95.

Dans leur condition naturelle, les hommes sont égaux en puissance, aucun ne peut l’emporter sur un autre. Mais ils sont aussi ennemis les uns des autres. Ils ne sont pas naturellement portés à aimer les autres, mais à les haïr et à leur nuire. Qu’est-ce qui porte les hommes à se haïr et à se nuire et du même coup à se quereller ? Hobbes en identifie trois causes qui sont dans la nature même de l’homme : la rivalité, la méfiance et la gloire. La plus importante de ces causes n’est pas la première, mais la dernière. La rivalité a pour fin le profit individuel. Dans leur condition naturelle, les hommes désirent s’approprier la personne des autres, leur femme, leurs enfants et leurs biens d’autant plus que chacun est poussé à désirer la même chose que les autres du simple fait que les autres l’ont. Ils sont donc en rivalité pour la possession des mêmes choses. La méfiance découle de la rivalité et de l’égalité naturelle. Elle a pour fin la sécurité. Puisque chacun a la même puissance de tuer que les autres et puisque chacun est porté à désirer ce que les autres possèdent du fait qu’ils le possèdent, alors chacun est naturellement méfiant vis-à-vis des autres et s’efforce de prendre des dispositions pour se défendre des autres. Lorsqu’on remarque, souligne Hobbes, que même là où un pouvoir existe, les hommes sont spontanément méfiants vis-à-vis des autres, par exemple qu’ils ne sortent pas de chez eux sans avoir fermé à clé leur maison, on peut supposer que lorsqu’il n’y a pas de pouvoir commun, cette méfiance est décuplée. Mais la principale cause de querelle entre les hommes, n’est pas du tout le désir de posséder ni la méfiance, elle est le désir de gloire. Les hommes sont des ennemis potentiels car chacun tend naturellement à s’estimer plus que les autres et à attendre des autres qu’ils l’estiment plus qu’eux-mêmes. Dans cette perspective, il suffit d’un rien pour qu’ils se sentent attaqués : un sourire, un regard, une opinion différente de la leur. C’est ici que prend toute son importance la diversité naturelle des goûts et des opinions. Chacun nomme naturellement « bon » ce qui est pour lui cause de plaisir de sorte que les hommes ne s’accordent en rien naturellement sur ce qui est bon, sur ce qui est un bien. Mais puisque chacun attend des autres qu’il l’estime plus que lui-même, chacun attend des autres qu’ils reconnaissent que ce qu’il estime être un bien doit l’être pour les autres et chacun ressent cette absence de reconnaissance comme un affront. Le désir de gloire, l’orgueil des hommes, les pousse à soutenir que ce qu’ils estiment bon sur la base de leur propre plaisir individuel doit être admis comme bon par les autres. Aussi Hobbes peut-il soutenir dans Le Citoyen :

« Les hommes demeurent dans l’état de guerre, tant qu’ils mesurent diversement le bien et le mal, suivant la diversité des appétits qui domine en eux » I XIV, p.127.

La diversité des opinions concernant le bien et le mal s’enracine dans le plaisir et le déplaisir. Comme les hommes sont naturellement disposés à s’estimer supérieurs aux autre malgré leur égalité naturelle, comme ce qu’ils entendent par bien et mal est fonction de leur plaisir, ils considèrent comme une offense ou une marque de dédain que les autres n’aillent pas dans leur sens. Aussi la principale cause de querelle entre les hommes n’est pas du tout liée aux biens mais liée à l’honneur. Parce que les hommes, à la différence des animaux, sont portés à la fierté, à la gloire, ils se contestent mutuellement la prééminence et de là viennent les plus fortes haines qui les empêchent de vivre naturellement en paix. La principale cause du déplaisir qu’ont les hommes à être ensemble réside en ce que chacun sait bien que les autres individus ne l’estimeront pas comme il s’estime lui-même. En d’autres termes, les hommes éprouvent naturellement du déplaisir à être ensemble parce qu’être ensemble, c’est être naturellement exposé au mépris, au dédain des autres et c’est aussi naturellement mépriser et dédaigner les autres. Le déplaisir d’être ensemble a bien pour cause principale la fierté, l’orgueil, la passion de la gloire. La situation naturelle des hommes se présente donc comme un état de guerre virtuel qui les empêche de pouvoir goûter aux bienfaits de la civilisation car la civilisation a pour condition la paix. Il faut donc que les hommes dominés par la passion de la gloire, voient quel est leur intérêt et voir son intérêt, c’est raisonner, c’est calculer avec exactitude ce qui est le plus bénéfique. La guerre virtuelle s’enracine dans les passions. Il faut que les passions soient raisonnées et c’est là tout le sens de l’intérêt.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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