• François Loiret

Duns Scot : De l'échange marchand. Ordinatio IV d.15, q.2.

Mis à jour : 6 juin 2019



Jean Duns Scot (1266-1308). De l’échange marchand : Ordinatio IV d.15, q.2

22 Ce qui suit porte sur l’échange marchand dans lequel celui qui échange entend commercer la chose qu’il a acquise parce qu’il ne l’a pas acheté pour son usage, mais pour la vendre, et même pour la vendre cher. Cette transaction est appelée monétaire ou lucrative. A ce sujet, j’ajoute deux règles à celles que j’ai déjà établies au sujet du juste et de l’injuste.

La première est qu’un tel échange est utile à la communauté publique. La seconde est que le prix corresponde à la diligence, à la prudence du marchand et au risque qu’il a pris.

Explication de la première condition : il est utile à la communauté publique d’avoir des hommes qui stockent les choses vénales afin que ceux qui en ont besoin et veulent les acheter puissent promptement les trouver. Pour aller plus loin, il est utile à la communauté publique d’avoir des importateurs des choses nécessaires que leur pays n’a pas en abondance et dont l’usage est cependant utile et indispensable. Il s’ensuit que le marchand qui importe les choses des pays où elles abondent vers un autre pays où elles manquent ou qui stocke les choses achetées pour les vendre afin qu’elles puissent être rapidement trouvées par celui qui veut les acheter, agit utilement pour la communauté publique. Cela suffit à l’explication de la première condition.

La seconde condition s’ensuit : il est nécessaire que vive de son labeur celui qui accomplit des œuvres honnêtes qui servent la communauté publique. Je dis honnête parce que les prostituées et autres ne vivent pas de manière honnête. Mais celui qui importe et stocke des marchandises sert la communauté de manière honnête et utile. Il est donc nécessaire qu’il vive de son labeur. Mais ce n’est pas seulement cela car chacun peut vendre justement son industrie et sa sollicitude. L’industrie de celui qui transfère les choses de pays à pays exige beaucoup afin de considérer ce qui manque à un pays et ce qu’il a en abondance. En estimant ce qui est nécessaire, il peut donc recevoir justement un prix qui corresponde à son industrie et qui dépasse ce qui est nécessaire à sa sustentation et à celle de sa famille. Et en second lieu, outre cela, il peut recevoir quelque chose qui correspond au risque encouru. En effet, étant donné le risque du transport, s’il est importateur ou du stockage, s’il stocke, il peut recevoir en sécurité une compensation correspondante à cause de ces risques, et cela d’autant plus s’il est lésé, sans qu’il en soit de sa faute, dans ce service rendu à la communauté. Il est possible qu’un marchand perde parfois un navire chargé de beaucoup de biens et qu’en raison d’un incendie accidentel il perde des choses précieuses qu’il stockait pour la communauté publique.

23 On confirme tout cela. Autant un législateur juste et bon doit rétribuer un ministre de la communauté publique, autant le marchand peut-il recevoir de la communauté publique, si le législateur n’y a pas pourvu, à condition qu’il n’y ait pas extorsion. Mais dans un pays qui doit importer des biens, si le législateur est bon, il doit accorder un grand prix à ces marchands qui importent les choses nécessaires et qui veillent à ces choses apportées. Il ne doit pas seulement faire le nécessaire pour leur sustentation et celle de leur famille, mais aussi reconnaître leur industrie, leur expérience et les risques pris. En vendant leurs marchandises, les marchands eux-mêmes pourront prendre cela en considération.

A partir de ces deux conditions d’une transaction juste, il apparait clairement pourquoi quelques négociants sont blâmables. Il s’agit de ceux qui ni par l’importation et l’exportation, ni par la conservation conservent, ni par leur industrie ne contribuent à la vente des choses, ni n’assurent le prix de la valeur des choses achetées. Mais ils achètent pour vendre sans tenir compte de toutes les conditions requises. La communauté publique doit expulser ou exiler de tels négociants. On les appelle en français regratier parce qu’ils empêchent l’échange immédiat entre ceux qui veulent acheter et les marchands. Par conséquent ils rendent les choses vénales et utiles plus chères pour l’acheteur tout en diminuant la part du vendeur, de sorte que les deux parties [i]s’appauvrissent.

Traduit par François Loiret, Colmar, 2012, tous droits réservés.

[i] On appelait « regratier » jusqu’au XVIIIe des individus qui achetaient des biens aux producteurs ou aux marchands, soit hors du marché, soit dès que le marché était ouvert, pour les revendre plus cher, soit hors du marché (dans les rues), soit à la fin du marché (puisqu’ils avaient alors le monopole des biens). Les regratiers étaient le plus souvent de basse extraction et ils faisaient augmenter les prix aux dépens notamment des moins riches. Ce type de commerce n’était pas regardé comme légal et il était plus ou moins toléré. Des mesures de justice et de police étaient souvent prises contre les regratiers.

#DunsScot

18 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now