• François Loiret

La quantification des peines et des plaisirs selon Bentham



Bentham soutient que les conséquences d’une action se réduisent au plaisir et à la douleur. Pour approuver ou désapprouver une action, le principe d’utilité fournit un critère incontestable et impartial parce que ce critère implique la calculabilité des conséquences des actions que sont le plaisir et la douleur. Le calcul des plaisirs et des douleurs est la base d’une évaluation impartiale des actions tant publiques que privées. A ceux qui objecteraient que les hommes ne peuvent passer leur temps à calculer les conséquences de leurs actions, que l’urgence de la vie se passe du calcul, Bentham répond que tout au contraire, les hommes dans leur vie quotidienne ne cessent de calculer même s’ils calculent mal car dès qu’il est question de plaisir et de douleur le calcul intervient :

« Quand des questions d’une importance telle que le plaisir et la douleur sont en jeu, et ce au plus haut degré (en bref, ce sont les seules questions importantes), qui ne calcule pas ? Toute le monde calcule, avec plus ou moins de justesse, certes, mais tout le monde calcule » Introduction aux principes de morale et de législation, p.213.

En faisant reposer l’évaluation des actes humains sur le calcul des conséquences que sont plaisir et douleur, Bentham ne prétend pas apporter une innovation, il prétend seulement dévoiler de manière rigoureuse ce que les hommes font sans s’en rendre compte et aussi les amener à agir plus rationnellement. C’est que si tous les hommes calculent lorsque plaisir et douleur sont en jeu, ils calculent d’une mauvaise manière parce qu’ils sont poussés par leur passions. Seul ceux qui ont une vue claire de leur propre intérêt ou de l’intérêt public calculent bien. C’est pourquoi Bentham peut soutenir qu’il n’existe jamais d’actes désintéressés. Tout acte, qu’il soit privé ou public, est intéressé et il l’est d’autant plus s’il est rationnel car, précise-t-il, les actes tournés vers l’intérêt public sont par définition des actes intéressés. Exiger des hommes qu’ils agissent de manière désintéressée, comme le demande Kant, c’est exiger d’eux quelque chose d’impossible, car les seuls ressorts de l’action des hommes sont le plaisir et la douleur. Les hommes sont donc des calculateurs, ce qui n’a rien de répréhensible en soi, et ce qu’ils calculent ce sont les plaisirs escomptés par leurs actions et les douleurs qui peuvent en être inséparables dans la mesure où, soutient Bentham, il n’y a pas de plaisir sans douleur, tout plaisir a toujours pour prix une ou des douleurs. Or pour que les hommes puissent calculer leurs plaisirs et leurs douleurs qui sont les conséquences majeures de leurs actions, il faut que plaisir et douleur soient calculables. Comment ce qui semble être au premier abord de l’ordre de la sensation ou du sentiment peut-il être calculable ? Plus encore, comment, vu l’extrême variété des plaisirs et des douleurs, serait-il possible de les faire entrer dans un calcul ? La solution de Bentham est la suivante : plaisir et douleur sont calculables dans la mesure où ils sont ramenés à une quantité. Ce que les hommes envisagent plus ou moins bien lorsqu’ils agissent ce ne sont pas des qualités, mais des quantités : ils attendent de leurs actions un certain quantum de plaisir ou de douleur même s’ils ne s’en rendent pas toujours compte. Il s’agit donc de considérer ouvertement que la qualité des plaisirs et des douleurs ne joue pas de rôle déterminant, mais que seule la quantité de plaisirs et de douleurs est déterminante. Aussi Bentham peut-il s’écrier :

« A quantité de plaisir égal, le jeu d’osselets a autant de valeur que la poésie ».

Cette quantification des plaisirs ne laisse aucune place à une hiérarchie des plaisirs ni à un ordre de préférence des plaisirs (Pareto). Tous les plaisirs ont la même valeur, il n’existe ni plaisirs supérieurs, ni plaisirs inférieurs, ni plaisirs grossiers, ni plaisirs raffinés. Ceux qui prétendent que le plaisir de boire du Romanée Conti est un plaisir raffiné alors que le plaisir de boire un vin de table courant est un plaisir grossier ne parlent que pour eux-mêmes : sans s’en rendre compte, alors qu’ils croient faire intervenir une dimension qualitative, ils font intervenir une dimension quantitative. Ils estiment sans en être conscient que la quantité de plaisir qu’ils attendent du Romanée Conti est supérieure à la quantité de plaisir que leur procurerait un vin de table, mais en soi, l’un n’apporte pas plus de plaisir que l’autre. La réduction de tout plaisir et de toute douleur à la quantité est ce qui fonde la calculabilité des plaisirs et des douleurs et du même coup la calculabilité morale des actions. Au sens de Bentham, la morale est une question de calcul : évaluer la valeur des actions morales de façon impartiale, c’est calculer la valeur de ces actions et les actions sont calculables parce que leurs conséquences qui sont plaisirs et douleurs sont calculables. Les hommes sont ainsi des êtres calculables en tant qu’êtres agissants. L’enjeu de ce calcul des plaisirs et des douleurs n’est pas du tout économique chez Bentham, il est législatif. Pour justifier les lois et les peines qu’elles infligent aux hommes, il faut que les lois reposent sur un calcul incontestable des plaisirs et des peines. Bentham justifiera de la même manière la forme du gouvernement : le gouvernement démocratique est le seul gouvernement justifiable en raison du calcul des plaisirs et des peines qui résultent des actions des hommes car lui seul peut être conforme au principe d’utilité. Mais à quoi peut précisément correspondre cette arithmétique morale et juridique des plaisirs et des peines que Bentham propose ?

Il existe deux types de calcul des plaisirs et des peines, le calcul individuel et privé qui correspond à l’intérêt individuel, à l’égoïsme dit même Bentham, et le calcul public, celui qu’opère le législateur, qui correspond à l’intérêt public. Seul le second peut avoir le titre d’arithmétique morale, mais il présuppose le premier. Pourquoi ? Parce que l’intérêt public ou général est à comprendre comme agrégation des intérêts individuels.

Le calcul privé ou individuel, c’est celui que chacun fait pour soi. Chacun, s’il est bien rationnel, évalue ses actes en fonction du plaisir et de la douleur, en fonction de la quantité de plaisir et de douleur qui résulte de ses actes. Ce calcul vise la maximisation des plaisirs et la minimisation des peines. Il est donc nécessairement une évaluation des plaisirs et des douleurs qui suivent l’acte. La valeur d’un plaisir ou d’une peine dépend pour l’individu de l’intensité du plaisir ou de la douleur, de sa durée, de sa certitude, de sa proximité et aussi de sa fécondité et de sa pureté. La fécondité d’un plaisir ou d’une douleur est la probabilité que ce plaisir ou cette douleur soit suivi de plaisirs s’il s’agit d’un plaisir, de douleurs, s’il s’agit d’une douleur. La pureté d’un plaisir ou d’une douleur est la probabilité que ce plaisir ne soit pas suivi de douleur ou que cette douleur ne soit pas suivie de plaisir. Dans le calcul n’intervient pas du tout la qualité du plaisir ou de la douleur, puisque les plaisirs ne sont calculables que s’ils ne sont que quantité. La grandeur quantitative d’un plaisir ou d’une douleur variera selon les six facteurs énoncés. Un plaisir intense, long, certain, proche, fécond et pur est celui qui a le plus de valeur, celui dont la grandeur quantitative est la plus élevée. Un plaisir faible, court, incertain, infécond et impur est un plaisir dont la grandeur est la moins élevée. Un plaisir intense mais court a moins de valeur qu’un plaisir intense et long. L’individu rationnel n’hasardera pas un plaisir intense, long, certain, fécond et pur contre un plaisir intense, court, incertain, infécond et impur. Son intérêt est d’éviter les plaisirs les moins grands quantitativement et de rechercher les plaisirs les plus grands quantitativement. Son intérêt est aussi d’éviter les douleurs les plus grandes quantitativement. Le plaisir le plus grand n’est pas le plaisir le plus intense, car le plaisir le plus intense peut être aussi le plus infécond et le plus impur. Déterminer la valeur d’un plaisir, c’est en effet agréger les six facteurs que sont intensité, durée, certitude, proximité, fécondité et pureté et il en va de même pour la détermination d’une douleur. La valeur d’un plaisir déterminé par le calcul agrégatif est ce qui détermine la valeur des objets désirés. Ce qui fait la valeur d’une maison par exemple, ce sont tous les plaisirs qu’elle procure et toutes les douleurs qu’elle écarte. L’individu rationnel qui achète une maison ne l’achète pas simplement pour avoir de quoi se loger, il considère tous les plaisirs et déplaisirs que peut avoir pour lui cette maison et il en va de même pour toute autre chose. Il achètera si la somme de la valeur des plaisirs escomptés l’emporte sur celle des déplaisirs escomptés. Il se livre donc bien à un calcul selon le principe d’utilité.

Le calcul public des plaisirs et des peines est celui auquel se livre le législateur. Il ne s’agit plus ici de l’intérêt égoïste de l’individu, mais de l’intérêt public, de l’intérêt général. Le législateur se livre à un calcul de la valeur des plaisirs et des peines selon les mêmes critères que l’individu mais en ayant en vue cette fois ci la maximisation des plaisirs de tous, ou comme le dit encore Bentham, du plus grand nombre. Le bonheur de tous ou du plus grand nombre réside dans le solde net des plaisirs par rapport aux douleurs ou des avantages par rapport aux désavantages. Si Bentham assimile le bonheur de tous au bonheur du plus grand nombre, c’est qu’il est impossible en fait de s’assurer pour le législateur que tous les membres de la collectivité seront heureux. Une société pourra toujours comporter des malheureux pour diverses raisons. Or, comme le bonheur est défini de manière exclusivement quantitative puisqu’il réside dans la maximisation de la quantité de plaisir, il en résulte que le bonheur du plus grand nombre est nécessairement plus grand que le bonheur du petit nombre. Dans ces conditions, le législateur peut tout à fait sacrifier le bonheur du petit nombre, ce que contestera Nietzsche qui aborde le bonheur de manière qualitative et non quantitative.

La question qui se pose alors est celle de l’harmonisation du calcul privé et du calcul public. Bentham refuse de faire du marché le lieu où se réaliserait cette harmonisation. Le seul jeu des intérêts égoïstes ne peut produire l’intérêt général. Autrement la seule poursuite par chacun du maximum de plaisir ne peut produire le maximum de plaisir pour le plus grand nombre. Pour autant, il ne s’agit pas du tout de sacrifier l’intérêt égoïste à l’intérêt général parce que l’intérêt égoïste, qui est raisonné à la différence des passions, est indéracinable :

« Nier le principe égoïste n’en diminuerait pas la force, sa connaissance est essentielle. Il est impossible d’affaiblir ce principe. Il est possible pratiquement de le diriger de telle sorte qu’il s’accorde à l’intérêt général » Introduction aux principes de morale et de législation, p.195.

Nier l’égoïsme n’amènerait pas au bonheur du plus grand nombre, mais à la tyrannie. Il s’agit donc de reconnaître cet égoïsme radical des individus pour le civiliser. Il s’agit de transformer l’égoïsme de telle sorte qu’il contribue à l’utilité de tous ou du plus grand nombre. Comment est-ce possible ? La réponse de Bentham est la suivante : par la législation. Ce sont les lois qui au lieu d’écraser l’égoïsme, vont l’orienter de manière à ce qu’il concorde avec le bonheur du plus grand nombre. C’est la raison pour laquelle le calcul public des plaisirs et des peines l’emporte sur le calcul privé. Eduqué par de bonnes lois, établies selon le principe d’utilité, les individus peuvent surmonter leur égoïsme et apprendre à calculer leurs plaisirs et leurs douleurs non selon leur propre intérêt, mais selon l’intérêt de la communauté. Et c’est là que réside le véritable en jeu de la question du plaisir pour Bentham.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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