• François Loiret

L'amour au-delà du don.

Mis à jour : 6 juin 2019



Les théologiens sont loin de se faire illusion sur la pratique de la charité et vont bien plus loin dans son examen que des auteurs contemporains qui méconnaissent cruellement leurs textes. Les Homélies sur la première Epître de Saint Jean d’Augustin en portent témoignage. La caritas, certes, s’étend à toutes les œuvres de miséricorde : donner du pain à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger ceux qui sont sans abri, visiter les malades et les prisonniers, et en ce sens, elle s’adresse bien aux malheureux, ceux que certains se plaisent à nommer « les humiliés et les offensés ». Comprise en ce sens, la caritas ne saurait consister à parler au nom des « humiliés et offensés », et encore moins à s’acheter à peu de frais une tenue morale parce qu’on multiplie dans les pages que l’on écrit la mention de ces « humiliés et offensés ». La caritas ne réside pas dans l’auto complaisance qui habite bien souvent ceux qui font référence aux malheureux dans leurs publications et ceux qui lisent ces mêmes publications, ce qui donne lieu à de faciles congratulations mutuelles. Les malheureux ne sont ici que prétexte. Lorsqu’Augustin parle de la caritas, il parle bien d’actes singuliers et concrets s’adressant à des malheureux singuliers et concrets, non de déclarations amphigouriques visant l’abstraction « humiliés et offensés ». Car qui après tout ne se rangerait pas dans les « humiliés et offensés » ? Or même lorsque les œuvres de miséricorde s’adressant aux malheureux sont accomplies, rien ne garantit immédiatement qu’il s’agisse bien de caritas, nous prévient Augustin. En effet, « si tu donnes quelque chose à un malheureux, peut-être désires tu te grandir à ses dépens et peut-être veux-tu qu’il te soit soumis parce que tu es, toi, l’auteur du bienfait. C’est lui qui a eu besoin de toi et c’est toi qui a partagé ton bien. Comme si, pour avoir donné, tu paraissais plus grand que celui à qui le don a été octroyé ! Souhaite qu’il soit ton égal afin que vous soyez tous deux soumis au seul être à qui on ne peut rien apporter » (III 5). Augustin, citoyen de l’empire romain est loin d’ignorer les pratiques du clientélisme et de la sparsio, il sait très bien que les secours aux malheureux pratiqués à Rome et dans le reste de l’empire se présentaient bien souvent comme des largesses manifestant la grandeur de celui qui les octroyait, en premier lieu l’empereur. Il savait très bien que le don pouvait se payer de la soumission et de l’humiliation, de la préservation de l’inégalité et qu’il n’était pas la pratique quasi ludique et festive du potlatch que Bataille a cru pouvoir étendre. En d’autres termes, il savait mieux que Bataille que la dépense est loin d’être pure et qu’il est hasardeux de l’opposer de manière unilatérale à l’échange de marchandises. La caritas, lorsqu’elle réside dans les œuvres de miséricorde, vise à rétablir l’égalité des pèlerins que sont les hommes dans le voyage qu’est la vie en ce monde. Rétablir l’égalité des hommes, ce n’est en rien pratiquer la « justice sociale », c’est seulement permettre aux malheureux de poursuivre le voyage avec le moins d’obstacles possible. Toutefois, il existe dans la pratique des œuvres de miséricorde un risque qu’Augustin pointe avec une très grande précision. Ce risque est celui que courre encore aujourd’hui tout adresse à la pauvreté qu’elle soit issue du christianisme ou qu’elle soit issue d’idéologies déclinantes. L’adresse à la pauvreté et l’appel à secourir les pauvres n’ont en effet de sens que dans la mesure où il y a des pauvres. Dans l’empire romain, à l’époque d’Augustin, il y avait beaucoup plus de pauvres que dans nos Etats semi-socialistes, improprement nommés « Etats libéraux » par des esprits qu’habitent les vieilleries bolcheviques. Aussi l’adresse à la pauvreté peut très bien consister à maintenir les pauvres dans la pauvreté afin que les œuvres de miséricorde puissent avoir lieu. J’assure mon salut parce qu’il y a encore des pauvres qui me permettent de pratiquer les œuvres de miséricorde. Le problème des institutions, des partis, des idéologies qui parient sur la pauvreté comme fonds à exploiter, c’est qu’elles ne tiennent que par la permanence de ce fonds. Ce fonds viendrait-il à manquer, il faudrait alors soit importer de la pauvreté, soit entretenir le public dans l’illusion qu’il est menacé de toute part par la pauvreté. Les deux peuvent d’ailleurs se pratiquer ensemble comme on l’observe couramment aujourd’hui. Mais, s’adressant à des lecteurs chrétiens, Augustin les invite à comprendre que leur salut n’est en rien lié à la permanence du malheur : « Nous ne devons pas, en effet, souhaiter qu’il y ait des malheureux afin de pouvoir pratiquer des œuvres de miséricorde. Tu donnes du pain à celui qui a faim ; mais il vaudrait mieux que personne n’ait faim et que tu ne donnes rien à personne. Tu habilles celui qui est nu ; plût à Dieu que tous eussent de quoi se vêtir et que cette nécessité n’existât pas ! (III, 5). En d’autres termes, la caritas, cet amour qui s’origine dans la volonté et que nous nommons « charité » ne se réduit en rien aux œuvres de miséricorde. S’il s’y réduisait, alors les malheureux devraient demeurer dans leur malheur, ce qui est contraire même à l’esprit de la miséricorde. La caritas n’est pas du tout réductible aux secours aux pauvres, secours dont Augustin a su voir les dimensions perverses qu’il peut avoir. Ce n’est pas du tout dans le secours aux pauvres que resplendit la caritas, ce n’est pas dans le don à ceux qui ont besoin qu’elle resplendit. Elle se déploie par excellence lorsqu’il n’y a rien à donner et rien à recevoir. C’est pourquoi Augustin écrit magnifiquement : « Enlève les malheureux et cesseront les œuvres de miséricorde. Les œuvres de miséricorde cesseront. L’ardeur de la charité s’éteindra-t-elle ? Non, tu aimeras plus sincèrement un homme heureux à qui tu n’as rien à offrir ; cet amour sera plus pur et plus sincère » (III 5). Dans un monde où les malheureux disparaitraient parce que la nourriture, les vêtements, le logis, la santé seraient à la portée du plus grand nombre, et c’est bien le cas aujourd’hui dans nos Etats semi-socialistes, la caritas ne cesserait pas, elle pourrait au contraire se déployer et s’intensifier parce qu’elle est au-delà du don, au-delà du donner et du recevoir. Aussi envisager l’amour chez Augustin dans la seule perspective du don, en rattachant, peu ou prou, le don divin à la donation au sens de la phénoménologie, ce qui laisse rêveur, c’est manquer la dimension radicale de l’amour augustinien. Là où se déploie la caritas cesse la logique du don, logique perverse souvent et non pas festive.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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