• François Loiret

L'amour chez Heidegger.

Mis à jour : 6 juin 2019



Binswanger a prétendu rectifier l’analytique existentiale poursuivi dans Être et Temps au motif que cette dernière aurait été aveugle à la relation moi /toi. Plus précisément, il regrette l’absence dans le même ouvrage d’une attention portée à l’amitié et à l’amour. Heidegger aurait porté tout le poids de l’analytique sur l’angoisse en négligeant l’amitié et l’amour conformément à son orientation privilégiée sur le souci. Dans le Séminaire de Zürich, Heidegger répond brutalement qu’un tel reproche n’a pas lieu d’être et résulte d’une absence d’écoute ou de lecture de la voix de l’ami qui parle dans Être et Temps. Il déclare en effet : « Le souci entendu comme il faut n’est en rien distinguable de l’ « amour » - c’est au contraire le nom pour la constitution ekstatique-temporelle du trait fondamental du Dasein, à savoir l’entente de l’être. L’amour se fonde aussi décisivement dans l’entente de l’être que le souci compris anthropologiquement »(Séminaire de Zürich, p.262). Tous ceux qui prétendent ou ont prétendu que l’ouvrage fondamental de Heidegger passait à côté de l’amitié et de l’amour feraient bien de lire l’étude consacrée par Christian Sommer aux sources d’Être et Temps : Heidegger, Aristote et Luther, les sources aristotéliciennes et néo-testamentaires d’Être et Temps. Une étude précise des cours consacrés par Heidegger à Aristote et Augustin entre 1920 et 1926 lève le voile sur bien des propos cryptiques du philosophe de Todnauberg. Elle permet de comprendre en quoi il est bien question de l’amitié et de l’amour dans Être et Temps, même si les mots n’y sont pas prononcés. En d’autres termes, elle permet de saisir combien la colère de Heidegger contre Binswanger était tout à fait justifiée. Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture pressée, il est bien question d’amour et d’amitié dans Être et Temps dès qu’il est question de sollicitude, de Fürsorge. Parlant du Mitsein authentique, excellent, bon, Heidegger écrit : « La résolution à soi-même place le Dasein dans la possibilité de laisser être les autres dans leur pouvoir être le plus propre et d’ouvrir celui-ci dans la sollicitude qui devance et libère. Le Dasein résolu peut devenir conscience d’autrui » (Être et Temps). La sollicitude arrache l’autre à l’assistance, aux ragots, aux équivoques de l’amitié du On et le libère pour son soi-même authentique. Or cette sollicitude libératrice est fondamentalement amour, amitié. Pour le comprendre, il suffit d’abord de se reporter à la correspondance avec Hannah Arendt. Dans la lettre du 13 mai 1925, Heidegger écrit à celle qui était alors son étudiante : « Être en proie à l’amour = être rabroué à son existence la plus propre. Amo, à savoir volo ut sis, a pu dire saint Augustin : je t’aime – je veux que tu sois ce que tu es » (p.36). Aimer, c’est « être rabroué à son existence la plus propre », c’est-à-dire être rapporté à l’être soi-même authentique. L’amour, dans la lettre, est libération du soi-même authentique, éviction du bavardage et de la curiosité du On. L’amant rend l’aimé au soi qu’il est. Il ne faut pas comprendre par là le soi qu’il est factivement, le On-même, mais le Soi qu’il a à être. L’amour ne décharge pas l’aimé du souci, mais l’en charge. La résolution à aimer est résolution qui ouvre le passage de la préoccupation au souci et le souci est pour chaque Dasein son être-même. Chez Heidegger, le souci n’est pas souci de soi puisque le souci est ce qui justement libère le soi tout en en abritant la possibilité. La lettre à Hannah Arendt reprend un motif déjà présent dans l’interprétation des textes d’Augustin en 1921. Dans le cours consacré à Augustin et le néoplatonisme, Heidegger commentant Augustin écrit : « L’amour authentique a la tendance fondamentale de se diriger vers le dilectum ut sit », et plus loin, « L’amour qu’on partage dans le monde commun a pour sens d’aider l’autre qu’on aime à accéder à l’existence, de manière à ce qu’il se trouve lui-même » (Philosophie de la vie religieuse, p.333). Il est donc impossible de prétendre que la sollicitude dans Être et Temps puisse exclure l’amour, elle est même dans son être amour. La « destruction » opère ici une déthéologisation de la dilectio augustinienne puisque chez Augustin l’amour de l’autre n’est envisageable comme amour véritable que sur le fondement de la dilectio Dei qui est évacué chez Heidegger. Cet amour libérateur, cet amour qui soustrait l’aimé à la tyrannie du On et le rend à son pouvoir-être, n’est cependant pas seulement compréhensible comme une répétition destructrice de la théologie d’Augustin, il est aussi une répétition destructrice de la philia aristotélicienne comme le montre le patient travail de Christian Sommer. L’être-avec-les-autres authentique chez Heidegger est bien amitié. Lorsque Derrida prétend dans Politique de l’amitié que Heidegger « ne parle pas de l’amitié, du concept ou essence générale de l’amitié, mais de l’ami, de quelqu’un, d’un Dasein au singulier dont seule la voix (un objet partiel, dirait peut-être un psychanalyste) ouvre en quelque sorte l’écoute du Dasein » (p.356), il bavarde au sens précis où Heidegger entend le bavardage : il se tient non auprès de la chose même, mais des énoncés. Ce que l’on nomme trop souvent la « scrupuleuse attention » porté par Derrida aux textes s’avère être trop souvent du bavardage. Derrida bavarde autour de l’ami et en vient à des déclarations totalement arbitraires du type : « Cette voix n’est pas amicale » (p.357). La prétendue attention au texte se réduit à un Witz, rien de plus. Mais quittons le bavardage de Derrida, auquel s’applique de manière très précise tout ce que Heidegger dit du Gerede, pour en venir à l’amitié chez Heidegger. Le passage allégué par Derrida est le suivant : « L’écoute constitue même l’être ouvert primaire et authentique du Dasein pour son pouvoir être le plus propre, en tant qu’écoute de la voix de l’ami que chaque Dasein porte auprès de soi » (Être et Temps). Or quelle est cette voix de l’ami que Derrida n’entend pas car malgré tout ce qu’il écrit de l’amitié, il est rarement dans la disposition aimante de l’écoute amicale et du même coup demeure dans l’Heimlichkeit, dans la banalité du convenu. Quelle est donc cette voix que ne peut pas entendre celui qui demeure On, celui qui demeure attaché aux énoncés à la mode du On qu’il a entendu outre atlantique et qu’il transporte avec lui ? La voix de l’ami est la voix du Gewissen, la voix de la conscience. « Le Dasein résolu peut devenir conscience d’autrui » dit le passage d’Être et Temps allégué plus haut. La voix de l’ami est bien la voix amicale de celui qui par son discours étrange (unheimlich) m’arrache à la familiarité des bavardages du On. Elle n’est pas la voix inamicale de celui dont le discours bavard me reconduit constamment aux idées à la mode du On. La destruction fait taire le bavardage, la déconstruction laisse le bavardage s’amplifier, c’est pourquoi elle est caractérisée par les mots slogans du bavardage : « logocentrisme », « carnocentrisme », « phallocentrisme ». Certains, qui se plaisent dans le bavardage, prennent ces mots-slogans pour des concepts : tant pis pour eux. Comme l’a montré avec précision Sommer, la voix de l’ami qui ouvre amicalement, mais violemment, chaque Dasein a son soi-même propre, est la voix du philosophe et même du philosophe existential. Il s’agit en fait ici d’une répétition destructrice de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote comme le montrent encore une fois les cours de 1924-1926. Le Gewissen, la conscience, est la répétition destructrice de la Phronesis, quant à la résolution, elle est la répétition destructrice de la prohairesis. Le philosophe au sens de Heidegger en 1927 n’est pas un philosophos, il est un phronimos. Les critiques répétées de l’attitude théorétiques depuis le début des années 1920 s’accomplissent dès 1925 dans un transfert du phronimos aristotélicien. Le phronimos chez Heidegger n’est plus le politique, il n’est plus Périclès, il est le philosophe existential. Quant au philosophos, il est celui que le l’appel du souci, la voix de la conscience, n’a pas atteint. En effet l’attitude théorétique qu’est la Sophia n’est qu’une modification de la préoccupation et demeure fermée au souci. Pourquoi demeure-t-elle fermée au souci ? Parce que la temporalité de la Sophia demeure celle du On, à savoir le présent. La Sophia en privilégiant le présent constant absolutise la temporalité du On au lieu de la défaire et de libérer la temporalité existentiale. La voix du philosophos nous dit : deviens immortel autant que possible. Elle est en fait fidèle au On puisque le On est bien immortel. Heidegger souligne en effet que si le On dit bien « On meurt », il faut comprendre par là que personne ne meurt. Le On s’est toujours déjà soustrait à la mort. Le philosophe existential, au contraire, l’ami amical mais ferme, l’ami qui ne verse pas dans la sensiblerie du On, nous adresse cet appel froid : « deviens mortel autant que possible ». La voix amicale de l’ami qu’est le philosophe existential libère le Dasein pour le choix de la vie authentique. Ce choix relève de la résolution anticipative de sa mort singulière par le Dasein. Cette résolution anticipative n’est rien d’autre que la répétition de la prohairesis. Résolu, je me saisi anticipativement en saisissant anticipativement ma mort et je suis alors sur le chemin du soi-même propre, de l’existence authentique. La résolution est une reprise volontative et existentiale de la prohairesis. C’est pourquoi Heidegger parle de « choix », de « décision » là où pour Aristote, il ne saurait jamais être question de « choix », ni même de « préférence », ni de décision, mais d’examen dans le premier cas, de conclusion d’un raisonnement dans le second cas (sur ces derniers points, lire le très bel ouvrage d’Anne Merker : Une Morale pour les mortels). Mais quelle cette existence authentique dont nous entretient l’ami philosophe ? Les recoupements opérés par Sommer nous montrent qu’il s’agit en fait d’une répétition destructrice de la vie heureuse, de la vie bonne, de la vie excellente chez Aristote. Des indications s’en trouvent d’ailleurs dans Être et Temps. La caractérisation de l’être-au-monde quotidien et donc inauthentique par la médiocrité laisse penser que l’être-au-monde authentique ne peut être que l’existence excellente, et il en est bien ainsi. La résolution est un se décider pour l’existence excellente. Mais cette existence excellente n’est pas l’existence vouée à la théoria, car l’attitude théorétique n’est pas une attitude dévoilante, elle est une attitude recouvrante. La résolution est un se décider pour l’existence philosophique. En ce sens, Hannah Arendt a tout à fait entendu l’appel de l’ami et de l’amant : elle s’est bien décidée pour l’existence philosophique. Il en va de même pour Hans Jonas, Hans Georg Gadamer, Karl Löwith et bien d’autres. Tout ceux là, au contraire de ce que laisse croire le bavardage de Derrida, ont bien entendu l’appel amical de l’ami philosophe, de l’ami qui ne peut être que philosophe. Mais comme l’écrit Heidegger à Arendt, l’ami du philosophe existential a à poursuivre son propre chemin. Aussi ne peut-il éviter les questions troublantes. Jusqu’où pouvait aller la sollicitude de l’ami philosophe pour celle qui fut sa compagne fidèle ? A Elfriede, Heidegger écrit le 24 janvier 1922 : « Mais « si moi aussi je peux pour une fois donner mon avis », eh bien voilà, le fait est que telle que je t’aime et te connais, je vois en tes études quelque chose qui – sous sa forme actuelle, peut être encore balbutiante- t’empêche d’accéder à la totalité féminine que tu peux trouver dans la vie que tu mènes avec moi et les enfants » (Lettres à sa femme Elfriede, p.166). Elfriede reçoit une fin de non recevoir à son souhait de poursuivre ses études d’économie jusqu’à la thèse. Le philosophe aimant lui ouvre comme possibilité d’être celle d’épouse et de mère. Il ne s’agit pas ici au nom d’une modernité satisfaite d’elle-même de considérer ironiquement la possibilité d’être épouse et mère, le problème n’est pas du tout là. Le problème est plutôt que l’amour fini du philosophe aimant et époux a peut être plus verrouillé le devenir soi-même de son épouse qu’il ne l’a délivré.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

#Heidegger

276 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now