• François Loiret

Le panoptisme politique : l'utopie démocratique de Bentham



Suivant le principe d’utilité, la seule fin moralement valable de toutes les actions humaines est le bonheur du plus grand nombre, bonheur qui, comme nous l’avons vu, consiste avant tout dans les plaisirs physiques, les plaisirs du confort et les plaisirs de la richesse. Or si le bonheur du plus grand nombre est la seule fin légitime de la morale et de la législation, il est aussi la seule fin légitime du gouvernement. Dans ces conditions, le seul régime légitime suivant le principe d’utilité est le régime démocratique.

Bentham, qui était anglais, se livre à un violent réquisitoire contre la monarchie et toute forme d’aristocratie. La monarchie est incompatible avec le principe d’utilité, affirme-t-il. En effet, le monarque est un homme et du même coup la monarchie satisfera l’intérêt du monarque aux dépens de l’intérêt du plus grand nombre. Isolé du peuple, élevé dans l’opulence, la jouissance, le pouvoir et les honneurs, le monarque qu’il soit absolu ou limité, est aux dires de Bentham, un « ver solitaire », un parasite. L’obligation de travailler pour acquérir des compétences ne s’impose pas à lui. Incompétent, paresseux, tout monarque dispose en outre des instruments qui lui permettent de corrompre les hommes afin qu’ils le servent et sacrifient l’utilité collective à son utilité personnelle. L’aristocratie est aussi illégitime que la monarchie, qu’elle soit une aristocratie de naissance ou non. Une aristocratie de naissance ou une aristocratie du mérite – par exemple une caste de hauts fonctionnaires- agira toujours en fonction de son bonheur et non du bonheur du plus grand nombre. Le seul régime dont on peut espérer qu’il ait pour fin le bonheur du plus grand nombre n’est que la démocratie.

La démocratie n’est pas justifiée par Bentham au nom de la liberté des individus ni au nom des droits naturels de l’homme. Elle ne peut pas être justifiée au nom de la liberté. Examinant la constitution américaine, Bentham trouve inconséquent qu’elle se justifie au nom du droit naturel des hommes à la liberté. Pourquoi ? Parce que dès qu’il y a des lois, il y a nécessairement contrainte et limitation de la liberté. Il est donc contradictoire de justifier une constitution démocratique au nom de la liberté. Elle ne peut pas non plus être justifiée au nom des droits naturels car les droits naturels n’existent pas. Nous n’obéissons pas à un gouvernement et à des lois parce qu’ils sont justes conformément à des prétendus droits naturels, mais parce qu’ils maximisent le bonheur du plus grand nombre. Bentham ne nie pas du tout les droits qui sont nommés naturels, il nie seulement qu’ils soient naturels. Pour établir ces droits, le calcul d’utilité suffit, il n’est pas besoin de faire appel à une prétendue Déclaration des droits de l’Homme. La démocratie se justifie donc en termes d’utilité collective : elle est le régime qui répond le mieux à l’exigence de maximisation du bonheur du plus grand nombre et cela se montre dans et par le vote. Bentham se prononce pour l’universalité du droit de vote au point même d’envisager d’accorder le droit de vote aux femmes. Le vote universel est le meilleur moyen pour que législateur établisse des lois conformes au principe d’utilité. L’universalité du droit de vote accorde à chacun une voix qu’il soit homme ou femme : chaque voix a la même valeur. En ce sens l’universalité du droit de vote nous renvoie encore au calcul des plaisirs et des peines. En effet, les quantités de plaisir sont elles aussi d’égale valeur et chacun est susceptible de calculer. Le vote est ainsi le produit authentique des calculs utilitaires de chacun et il dégage par l’addition des voix l’utilité collective. Par le vote universel, le pouvoir d’établir les lois sera confié aux individus dont l’intérêt est la réalisation du bonheur du plus grand nombre.

A cela, on pourrait objecter deux choses. D’une part, le vote universel conduit à la tyrannie de la majorité sur la minorité. Bentham prend le parti de cette tyrannie, il emploie même l’expression de « despotisme de l’opinion publique ». La démocratie est le despotisme de la majorité ce qui ne pose pas de problème puisque l’intérêt de la majorité est l’intérêt du plus grand nombre. En d’autres termes, il faut préférer le despotisme de la majorité à celui de la minorité car seul le premier peut servir la maximisation du bonheur du plus grand nombre. D’autre part, et c’est la seconde objection, qu’est-ce qui garantit que les législateurs ne vont pas se trouver aussi isolés du peuple que le monarque, former une nouvelle aristocratie, l’aristocratie des élus qui privilégiera son intérêt au détriment de l’intérêt du plus grand nombre ? Qu’est-ce qui garantit aussi que les fonctionnaires de l’Etat démocratique ne vont pas former eux-aussi une aristocratie et privilégier leurs intérêts au détriment de l’intérêt du plus grand nombre ? Bentham n’est pas aveugle. Pour éliminer ce risque, il envisage la démocratie à laquelle il pense comme un véritable panoptisme politique.

La démocratie n’est réelle au sens de Bentham que si la transparence y règne. Que signifie cette transparence ? Elle signifie que le législateur, le gouvernement et ses agents, les fonctionnaires, sont constamment sous le regard de l’opinion publique. Il n’y a pas de démocratie réelle, c’est-à-dire de régime qui maximise les plaisirs du plus grand nombre sans un tribunal de l’opinion publique. Quel peut être institutionnellement ce tribunal de l’opinion publique qui surveille de manière constante les actions des législateurs, du gouvernement et des fonctionnaires ? Pour Bentham, c’est d’une part la presse. Il ne peut y avoir de démocratie réelle sans la liberté de la presse. En cela, Bentham n’envisage pas que la presse puisse se constituer comme un pouvoir propre visant son intérêt propre, c’est sa limite. Mais la liberté de la presse ne suffit pas. Il faut aussi établir de manière institutionnelle que les législateurs, le gouvernement et les fonctionnaires rendent des comptes aux électeurs non seulement à la fin de leur mandat mais aussi au cours de leur mandat. En d’autres termes, la démocratie utopique de Bentham repose sur la défiance : pour que la sécurité et la maximisation des plaisirs soient assurées, les remèdes classiques comme la séparation des pouvoirs ne sont pas du tout suffisants. Il faut minimiser la confiance des gouvernés et maximiser le contrôle des gouvernants. L’obligation politique est remplacée par un calcul des bienfaits et des méfaits de l’obéissance : si obéir au gouvernement, à ses agents et aux lois suscite plus de dommage que de bienfaits, les citoyens sont habilités, suivant le principe d’utilité, à ne pas obéir et à résister, c’est l’épée de Damoclès qui pèse sur la tête du législateur, du gouvernement, des fonctionnaires. A cela, on pourrait rétorquer : encore faut-il avoir les moyens de résister !

François Loiret, tous droits réservés.

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