• François Loiret

La pauvreté du riche.



La vie dans le monde n’est une vie bonne, une vie authentique, que si elle est usus, usage, et non abusus, abus, que si elle s’enracine dans une volonté qui est caritas et non dans une volonté qui est cupiditas avance Augustin. Cette compréhension de la vie dans le monde comme usage va être radicalisé au XIIIe siècle dans la théologie franciscaine. Cette radicalisation s’opère au nom de la pauvreté volontaire, de la très haute pauvreté louée par François d’Assise. En quoi y a-t-il radicalisation ? D’une part en ce que l’usage va être délié de la possession. La philosophie grecque, depuis Platon, différenciait Ktésis et Chrésis, possession et usage, et affirmait la supériorité de l’usage sur la possession. Chez Platon comme chez Aristote et les Stoïciens, une possession sans usage n’avait aucune dignité, seule était digne la possession ouvrant sur un usage, quelle que soit cette possession. Toutefois, il ne pouvait y avoir usage sans possession : je ne peux faire usage de ce que je ne possède pas. Les théologiens franciscains vont au contraire, conformément à l’exigence de pauvreté volontaire qui impose de renoncer à toute possession, y compris la possession de la volonté propre, déployer l’idée d’un usage déconnecté de toute possession. Le pauvre volontaire, qu’il ne faut pas confondre avec le pauvre involontaire, est celui qui a fait vœu du renoncement à posséder tout bien temporel, mais comme il ne peut vivre sans faire usage de biens temporels, il en use sans jamais les posséder. Mais l’usage n’est pas seulement délié de la possession, il est aussi délié du droit. La vie dans le monde de ceux qui font vœu de pauvreté se présente comme une vie qui renonce à tout droit. Pour comprendre ce renoncement à tout droit, il faut tenir compte du droit romain et plus précisément de la théorie de la propriété en droit romain. En effet, l’usage est un concept central du droit civil romain et plus précisément du droit de la propriété. Le droit romain de la propriété différenciait le dominium, la possessio, l’usufructus, le ius utendi, à savoir la propriété, la possession, l’usufruit, le droit d’usage. La possession était le fait de posséder, un factum, la propriété était le droit de posséder, un ius. Le dominium comme droit de propriété impliquait plusieurs droits : il était droit de jouir des biens possédés et aussi droit d’en user et d’en abuser. Le droit d’user des biens possédés impliquait le droit de les aliéner, c’est-à-dire de les vendre. Au dominium correspondait donc un ius fruendi, un ius utendi, un ius abutendi (le droit de consommer ou d’en faire un usage inapproprié), le ius alienandi. L’usufruit était le droit d’user de biens dont on n’était pas le propriétaire tout en conservant la substance : l’usufruitier avait le droit de jouir d’user, mais pas le droit d’abus et le droit d’aliéner. Enfin le ius utendi était le droit d’user des biens d’autrui, excepté de leur substance comme c’est le cas dans la location de maison, de terres. Il existait donc dans le droit romain un droit d’usage, distinct du droit de propriété et qui permettait à l’usager de se porter devant les tribunaux, si nécessaire, si son droit n’était pas reconnu dans toute son amplitude par le propriétaire du bien. Les juristes romains avaient élaboré l’usage comme un droit. Or, au nom de la très haute pauvreté, les théologiens franciscains affirment que la pauvreté volontaire ne réside pas seulement dans le renoncement au dominium, à l’usufruit, mais aussi au droit d’usage. La vie dans le monde de ceux qui se vouent volontairement à la pauvreté est une vie qui renonce aux droits accordés par le monde. L’usage revendiqué au nom de la pauvreté volontaire se veut un usage que le droit ne peut concerner. La radicalisation de l’usage n’est donc pas seulement renoncement à toute propriété, qu’elle soit commune ou individuelle, mais aussi abdication de tout droit. En cela, les théologiens franciscains exploitent des possibilités ouvertes par les Pères de l’Eglise. Augustin, notamment, avait affirmé que les hommes n’ont pas le vrai dominium sur leurs richesses, ils en ont que l’usufructus, car le seul propriétaire légitime des richesses est celui qui en est le Créateur, à savoir Dieu. Dans la question de l’usage de ces biens temporels que sont les richesses, Augustin avait donc déjà opéré une déliaison de l’usage et de la propriété, mais il restait cependant dans les limites du droit romain en concevant l’usage des richesses comme un usufruit. Les théologiens franciscains du XIIIe vont plus loin puisqu’ils envisagent un usage sans propriété et sans droit qui serait un usage pur ou absolu.

A la différence de la pensée antique, la pensée médiévale s’est engagée dans une théorisation de la pauvreté dont le motif éminent se trouve dans le Nouveau Testament. C’est au XIIIè siècle que se déploie cette théorisation de la pauvreté, et surtout chez les théologiens franciscains, en raison de l’insistance mise par François d’Assise (1182-1226) sur le renoncement à toute possession. Toutefois, bien avant le XIIIe siècle, la pauvreté est déjà l’objet d’une élaboration théologique comme en témoignent les sermons d’Augustin. Ces sermons montrent la complexité du concept théologique de pauvreté du fait qu’Augustin en vient à affirmer, avant les franciscains, qu’il est tout à fait possible d’être riche et pauvre et d’être pauvre sans être pauvre. Il différencie en effet la pauvreté spirituelle de la pauvreté charnelle comme il différencie la richesse spirituelle de la richesse charnelle. La distinction de la pauvreté spirituelle et de la pauvreté charnelle revient en fait à celle de l’usus et de l’abusus. Il ne suffit pas d’être pauvre charnellement pour être pauvre spirituellement. Dans le contexte de la pauvreté spirituelle, Augustin engage une analyse de l’usage et de l’abus des richesses qui constitue l’arrière-plan de nombre de discussions médiévales. Il affirme que le pauvre par excellence est le Christ qui est en même temps l’exemple de la vie dans le monde comme usage. La figure christique comme figure du pauvre par excellence est reprise et radicalisée dans le franciscanisme avec l’idée de pauvreté évangélique. La pauvreté évangélique est la pauvreté volontaire par excellence. Dans cette optique, la privation volontaire se présente comme le meilleur usage des richesses et même le meilleur usage de tout bien temporel. La pauvreté choisie et assumée se présente alors comme la forme absolue de l’usage et maintient la différenciation entre pauvreté spirituelle et pauvreté charnelle héritée d’Augustin.

Dans le Sermon 50, Augustin répond aux Manichéens qui prétendent relever une contradiction entre l’Ancien et le Nouveau Testament à propos des richesses. Selon leur approche le dieu mauvais de l’Ancien Testament est un avare qui possède toutes les richesses du monde alors que selon l’Evangile, toutes les richesses du monde sont des richesses injustes. Du même coup, aucun usage des richesses du monde ne serait possible, les richesses du monde étant par nature mauvaises. Il s’agit alors pour Augustin de montrer en quoi les richesses du monde ne sont en rien mauvaises et par là même de montrer en quoi la richesse en ce monde n’est ni un bien ni un mal et que de même la pauvreté en ce monde n’est ni un bien ni un mal.

Pour répondre aux Manichéens, Augustin souligne que l’argent et l’or, puisque ce sont des créations divines, ne peuvent être mauvais. Tout ce que Dieu a créé est en effet bon en tant que créé. Or, comme Dieu est le Créateur de l’or et de l’argent, il est aussi le seul qui ait le véritable dominium sur eux. En d’autres termes, les richesses du monde n’appartiennent en rien aux hommes, elles appartiennent à Dieu, leur Créateur, qui les a rendu disponibles pour les hommes en leur en confiant l’usufruit. Les hommes ont le droit de disposer des richesses, mais puisqu’il s’agit d’un droit d’usufruit, des obligations y sont attachées. Il s’agit donc de déterminer quel est l’usage des richesses et quel en est l’abus. L’abus des richesses ne consiste même pas en premier lieu à vouloir les amasser. La volonté perverse d’amasser les richesses suit la volonté de prétendre en être le propriétaire. L’abus des richesses commence avec l’affirmation : « ceci est à moi ». Dès que ceux qui ont l’usufruit des richesses prétendent en être les propriétaires, ils s’imaginent qu’elles leur sont dues et qu’il leur est loisible de vivre en vue des richesses, de vivre pour les accumuler. C’est ce qui définit cette forme de convoitise qu’est l’avarice qui a sa racine dans la volonté fascinée par elle-même, volonté qui prétend disposer de tout et d’abord d’elle-même. La volonté s’est fait convoitise sous la forme de l’avarice et le soi s’est perdu dans l’or et l’argent. Le soi est absent à lui-même en se faisant or et argent. Il y a donc un abus des richesses qui consiste dans leur thésaurisation. L’usage des richesses consiste au contraire dans leur dispensation. Si le riche n’est que l’usufruitier des richesses qu’il possède, ces richesses sont destinées aux œuvres de miséricorde. Il a l’obligation de secourir les malheureux. Comprendre cette obligation, c’est comprendre qu’elle ne revient en aucune manière à une dépossession ou à une expropriation. En effet, le riche qui fait usage des richesses ne peut se considérer comme le possesseur des richesses. S’il distribue une partie de ses richesses, il ne distribue pas ce qui lui appartient, mais ce qui appartient à Dieu, ce que Dieu lui a confié pour qu’il en fasse le bon usage. Il doit se regarder comme ayant des richesses sans les avoir puisqu’il ne doit pas se considérer comme ayant le dominium sur elles. Les Manichéens, et aussi les Pélagiens, posent mal le problème en condamnant les riches et la richesse du monde. Ce qui est en jeu, ce ne sont pas les biens temporels, c’est l’usage ou l’abus de ces biens temporels, à savoir l’attitude de la volonté humaine envers les richesses. La volonté vraiment libre peut posséder des richesses si elle comprend cette possession comme un usufruit, si elle n’est pas possédée par les richesses, mais les méprise. Mépriser les richesses du monde, ce n’est pas les considérer comme un mal, c’est reconnaître qu’elles ne sont que du monde, qu’elles ne constituent pas la véritable richesse qui est exclusivement spirituelle. La richesse en ce monde est à comprendre comme une épreuve, l’épreuve de la tentation :

« L’or et l’argent et tous les domaines de la terre sont également l’instrument de la bienfaisance et le supplice de la cupidité. En les accordant aux hommes de bien, Dieu montre combien de choses dédaigne leur âme dont toute la richesse est l’auteur même de la richesse. Pour prouver en effet que l’on méprise une chose, il faut la posséder réellement. En ne la possédant pas, on peut sans doute la mépriser. Mais ce mépris est-il feint ou sincère ? Dieu seul le sait puisqu’il voit le cœur »[1].

Toutes les richesses du monde sont méprisables, c’est-à-dire qu’il convient de vivre en ce monde comme n’étant pas du monde, et c’est à cela que correspond l’usage. La richesse est une tentation, elle est la tentation de l’avarice, la tentation de la perte de soi, de la libre aliénation de la volonté dans les biens du monde. Il faut être riche, souligne ici Augustin, pour montrer dans des actes concrets que l’on n’est pas attaché à la richesse du monde. C’est pourquoi l’usage des richesses revient à une volonté spirituelle, une volonté dont le vouloir est amour sur le monde de la caritas et non sur le mode de la convoitise. Le riche peut donc conserver ses richesses s’il les destine à l’usage, aux œuvres de miséricorde et non à la thésaurisation. Sans ces richesses, souligne d’ailleurs Augustin, les œuvres de miséricorde ne seraient pas possibles. La différenciation de l’usage des richesses et de l’abus des richesses implique que la richesse en ce monde n’est en rien blâmable en soi.

Le Sermon 50 amenait à différencier deux types de riches, le bon riche, celui qui fait usage des richesses, qui pratique le don, le mauvais riche, celui qui en abuse, celui qui amasse. Dans le Sermon 14, Augustin montre que le riche qui fait usage des richesses mérite d’être appelé un vrai pauvre alors que les pauvres peuvent très bien n’être pas de vrais pauvres. La vie en ce monde demande à être comprise comme un apprentissage de la pauvreté. Mais comment apprendre à être pauvre ? Et en quoi celui est qui est pauvre aurait-il à l’apprendre ? Or, selon Augustin, l’apprentissage de la pauvreté concerne tous les êtres humains aussi bien ceux qui sont pauvres en richesses du monde que ceux qui sont riches. Il s’agit en effet de différencier entre la pauvreté spirituelle et la pauvreté charnelle. La pauvreté charnelle est celle de ceux que l’on nomme habituellement pauvres. Ils sont parfois dépourvus de tout au point, souligne Augustin, de n’avoir pas honte de mendier. Ce qui les amène à mendier ici, c’est leur dénuement. Or, soutient Augustin, être charnellement pauvre, ce n’est pas être spirituellement pauvre : la première pauvreté n’implique pas l’autre. La pauvreté spirituelle réside dans l’humilité. Elle ne s’oppose pas à la richesse, elle s’oppose à l’avarice qui a sa racine dans l’orgueil, c’est-à-dire dans la fascination qu’éprouve la volonté libre pour sa potestas. Séduite par elle-même, la volonté libre peut prétendre qu’elle a pouvoir sur les richesses du monde. Cette prétention au pouvoir sur les richesses du monde caractérise certes celui qui abuse de la richesse, mais elle peut aussi caractériser le pauvre charnel. Le pauvre charnel peut en effet vouloir être charnellement riche et du même coup vouloir se perdre dans la possession de richesses. Charnellement pauvre, il ne l’est pas spirituellement. Mais le pauvre charnel peut très bien tirer orgueil de sa pauvreté charnelle en prétendant que le royaume des cieux lui est dû en raison de sa pauvreté charnelle alors qu’il n’est en rien dû au riche charnel. Mais pas plus que la richesse charnelle ne ferme la porte du salut, pas plus la pauvreté charnelle n’ouvre la porte du salut. La vie bienheureuse, au sens augustinien, n’est ouverte qu’à ceux qui sont pauvres spirituellement et ceux qui sont pauvres spirituellement sont ceux qui ont abdiqué tout pouvoir sur les biens du monde. En ce sens, le riche peut très bien être un pauvre spirituel, un humble, s’il ne tire pas orgueil de sa richesse, s’il la regarde comme ne la possédant pas, s’il en fait usage au lieu d’en faire abus. Le riche qui regarde la richesse comme un bien transitoire, temporel, qui ne dépose pas sa volonté dans ses richesses, qui n’est pas possédé par elles, mais la considère comme passagère, comme un moyen en vue de la vie heureuse du prochain et de lui-même est un pauvre spirituel. La pauvreté spirituelle se montre donc dans l’usage des richesses, elle ne se montre pas dans le dénuement. Elle réside dans l’humilité. Cette humilité n’est pas une faiblesse, au contraire de ce que soutiendra Nietzsche, elle est une force. Il faut être fort pour être humble car rien n’est plus facile à la volonté humaine que d’être orgueilleuse, que d’être fascinée par son pouvoir et de succomber à cette fascination. Augustin différencie les parfaits, ceux qui renoncent à toute richesse temporelle privée, et les imparfaits, ceux qui ne pouvant renoncer à toute richesse temporelle privée, ne sont pourtant pas possédés par elle puisqu’ils en usent au lieu d’en abuser. En montrant que l’homme riche peut être pauvre, Augustin ouvre la voie de l’approche du mercator par les théologiens franciscains du XIIIe et notamment par Pierre de Jean Olivi. En effet, le mercator est aussi spirituellement pauvre tout en n’étant pas pauvre charnellement. Toutefois sa richesse temporelle est fragile, exposée, aléatoire, à la différence de celle des seigneurs puisqu’elle ne consiste pas en biens immobiliers. Or il n’est pas possible de comprendre la pauvreté spirituelle du mercator sans envisager le concept d’usage absolu élaboré dans la théologie franciscaine du XIIIe siècle.

François Loiret, Dijon, 2013-2015, tous droits réservés.

[1] Augustin, Sermon 50.

#Augustin

68 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now