• François Loiret

La théorie de la valeur chez Olivi



Qu’est-ce qu’acheter et vendre ? A cette question Pierre Jean Olivi répond dans le Traité des contrats qu’il s’agit d’actes volontaires et du même coup libres. Acheter n’est en rien un acte pulsionnel et compulsif comme on voudrait nous le faire croire aujourd’hui. Il s’agit bien d’un engagement libre de la volonté. Etant donné le caractère purement volontaire de la propriété, il est inévitable que l’achat et la vente le soient aussi. Acheter, c’est vouloir entrer en possession de quelque chose qui a un prix sur le marché contre de l’argent. Vendre, c’est vouloir se défaire de la possession de quelque chose pour de l’argent. Comme acheter et vendre sont des actes volontaires, ils relèvent d’un engagement réciproque, c’est-à-dire d’un contrat. Les contrats commerciaux en tant que tels sont des actes codifiés non par le droit divin, ni par le droit de l’Eglise, le droit canon, mais par le droit civil. Acheter et vendre sont des actes qui ont lieu dans la sphère de la communauté civile et sont réglés par le droit de cette communauté qui a sa légitimité propre. Puisque le contrat commercial est la rencontre de deux volontés, le prix fixé sera une décision volontaire des acteurs sur le marché. En effet, souligne Olivi, les acteurs sur le marché sont des acteurs libres en tant que volonté, ils ne sont du même coup ni contraints de vendre, ni contraints d’acheter. En ce sens le prix fixé relève de décisions individuelles. Faut-il alors considérer que le vendeur peut fixer le prix du bien comme il le veut ? A priori oui, puisque nul n’a le droit dans une communauté d’hommes libres de le contraindre à vendre. Mais, remarque finement Olivi, décider de vendre, c’est considérer d’emblée que le bien mis en vente n’est pas seulement mien, qu’il est destiné à cesser d’être mien. En vendant, je retire ma volonté de mon bien et j’accepte qu’une autre volonté s’y installe. C’est pourquoi le prix de vente ne peut être décidé par le seul vendeur. La rencontre des deux volontés, celle du vendeur et celle de l’acheteur, implique que le prix fixé soit le résultat d’une convention entre les deux volontés. Tout prix est donc conventionnel puisqu’il est le résultat de la rencontre de volontés. Or qu’est-ce qu’un prix ? Un prix, c’est la valeur qu’un bien a sur le marché. Ce qui nous semble évident aujourd’hui ne l’a pas été pendant des siècles. En effet, pour penser le prix comme valeur, il faut disposer du concept de valeur. Ce concept n’a pas été mis en place avant le XIIIe siècle. Il est un legs de la théologie médiévale. Le premier texte où est élaborée la question de la valeur des biens de la manière la plus poussée est justement le Traité des contrats de Pierre Jean Olivi. Dans cette compréhension de la valeur, Olivi reprend une distinction déjà présente dans le Commentaire de l’Ethique à Nicomaque de Thomas d’Aquin, mais qu’il pousse beaucoup plus loin. Il écrit en effet :

« On doit dire que la valeur des choses est comprise selon deux modes. En premier lieu, d’après la bonté réelle de leur nature, et de la sorte, une souris, ou une fourmi vaut davantage que du pain, puisque celles-ci ont âme, vie et sens, et non pas le pain. Selon un second mode, elle est comprise en relation à notre usage, et de cette façon elles valent d’autant plus qu’elles sont utiles à nos usages, et sous cet aspect, le pain est vaut davantage qu’une souris ou un crapaud. Or puisque les actions de vendre et s’acheter sont ordonnées aux usages de la vie humaine et qu’elles constituent en elles-mêmes un certain usage, en elles la valeur des choses à vendre est donc comprise et mesurée selon le second mode et le premier » Traité des contrats, I 8, p.99.

La valeur d’une chose est soit naturelle, soit conventionnelle. Les choses ont une valeur naturelle qui n’est rien d’autre que leur degré de bonté, à savoir leur degré d’être. Il s’agit de la valeur intrinsèque de la chose, ce qu’elle vaut en elle-même, selon son être propre. La valeur naturelle d’une chose n’est donc rien d’autre que sa valeur ontologique comme le montre l’exemple d’Olivi. Ontologiquement, une souris a plus de valeur que du pain puisqu’elle a un degré d’être plus élevé en tant qu’être vivant. Or dans la vente et l’achat, les choses ne sont pas du tout considérées selon leur valeur naturelle ou ontologique. En effet, vente et achat ont pour fin l’usage : on achète des choses dont on a besoin pour en faire usage, on vend des choses dont d’autres ont besoin pour en faire usage. Les choses ont une valeur qui exprime leur utilité. Cette utilité n’est pas un être absolu, mais un être relatif : l’utilité des choses est relative au besoin que nous en avons. Ainsi la valeur des choses achetées et vendues n’est pas une valeur absolue mais une valeur relative. Cette valeur relative renvoie en premier lieu à leur usage. Les choses en tant qu’elles sont vendues et achetées ont le statut de choses d’usage, de choses qui ont une utilité. Cette distinction de la valeur naturelle et de la valeur d’utilité permet de faire reposer le prix sur la décision volontaire. Puisque le prix des choses n’est en rien l’expression de leur bonté, de leur être, mais celui de leur utilité, il est donc indépendant de la nature des choses. Fixer le prix d’une chose, et donc sa valeur commerciale, ne consiste pas à considérer son être, mais à considérer le besoin qu’on en a, l’usage que l’on va en faire. Parce qu’il est indépendant de la valeur naturelle de la chose, le prix peut être compris comme une valeur conventionnelle reposant sur un accord entre deux volontés.

Mesurer la valeur d’une chose sur le marché, c’est mesurer l’usage que nous en avons. Une chose vaudra d’autant plus que nous en avons usage, elle vaudra d’autant moins que nous n’en avons pas usage. C’est pourquoi un crapaud n’a aucune valeur sur le marché alors que le pain en a une. Ce qui vaut pour les choses vaut d’ailleurs aussi pour les prestations humaines : une prestation humaine sera d’autant plus rémunérée qu’elle nous sera utile, d’autant moins qu’elle nous sera inutile. Le prix, chez Olivi, ne concerne pas seulement les choses mais aussi les prestations des hommes. Or la mesure de l’usage fait entrer en ligne de compte de multiples facteurs. A la différence des théories modernes de la valeur qui prétendent ramener la valeur marchande des choses à un unique déterminant, que ce soit le besoin, le travail , Olivi soutient que le prix des choses et des prestations ne peut en rien être déterminé de façon unique. De quoi dépend donc le prix des choses ? En d’autres termes de quoi dépend la mesure de l’usage ? Elle dépend, soutient Olivi de quatre circonstances qui correspondent en fait à beaucoup plus de facteurs.

La valeur des choses et des prestations dépend pour une part du degré d’utilité de la chose qui fait intervenir les qualités naturelles de la chose. Une chose est d’autant plus utile qu’elle est plus appropriée à un usage déterminé. Un cheval est plus approprié pour tracter une voiture qu’un âne, son prix sera donc plus élevé.

La valeur des choses dépend de la durée non de la chose mais de l’usage. Il y a des choses dont l’usage est sans durée puisqu’on les consomme. Il y a des choses dont l’usage est durable puisqu’elles demeurent lorsqu’on en fait usage. C’est pourquoi un cheval vaut plus qu’un pain.

La valeur des choses dépend aussi de l’agrément qui trouve la volonté et les sens selon ses qualités naturelles. Les choses qui plaisent plus à la volonté, qui sont plus agréables, celles qui sont plus belles vaudront plus que les autres. C’est pourquoi, remarque Olivi, les pierres précieuses, les parfums valent plus que du pain.

La valeur des choses dépend de leur rareté ou de leur abondance. Il est inévitable que le spécialiste de l’usage pauvre, attentif à l’abondance ou à la rareté des biens, ait mis en avant ce facteur. Olivi souligne alors que les quatre éléments, l’eau, l’air, le feu et la terre, qui sont de la plus grande utilité pour notre vie, valent généralement peu en raison de leur abondance. Par contre, dès qu’un bien devient rare, sa valeur augmente. Lorsque le blé est rare, son prix augmente du fait de cette rareté. C’est que plus une chose est rare, plus nous en avons besoin et plus nous sommes disposés à payer cher pour en avoir l’usage. Les choses rares, parce que leur rareté les soustrait à un usage fréquent, deviennent d’autant plus chères. Mais Olivi ne s’arrête pas là dans la recherche des circonstances qui déterminent et font varier le prix des biens et des prestations. Il écrit en effet de cette valeur :

« En troisième lieu, elle tient compte du labeur, des risques et de l’industrie déployés dans la mise à disposition des biens et des services. En effet, nous accordons un prix supérieur, toutes choses égales par ailleurs, aux marchandises qui sont communément apportées ou aux services pénibles qui sont accomplis au moyen de labeur et de risques supérieurs. C’est pourquoi, dans les régions qui sont globalement plus éloignées des marchandises de France et d’outre-mer, celles-ci sont habituellement plus chères » Traité des contrats, I 30, p.115.

Trois facteurs distincts apparaissent ici : le labeur qui correspond à la durée et à la quantité de l’effort accompli pour produire ou amener les biens. L’industrie qui fait référence au degré de compétence de celui qui produit ou amène les biens. Le risque qui renvoie aux périls, à l’incertitude, de l’activité et qui vaut précisément pour le marchand qui importe et exporte des biens. Olivi a développé une pensée précise du risque en allant jusqu’à concevoir les jeux de hasard comme des contrats dans lesquelles des volontés parient sur un gain futur. Cette approche du jeu de hasard comme contrat permet d’envisager des contrats aléatoires comme les contrats d’assurance maritime qui se diffuseront dans la première moitié du XIVe siècle. Si, à la différence des philosophes et économistes modernes, Olivi a pu considérer le risque comme un facteur décisif dans la fixation des prix, c’est en raison de son attention à la contingence des affaires humaines, contingence indissociable de la volonté. Le risque ne nait pas simplement de l’état des choses, il est à comprendre comme une conduite de la volonté : la volonté se risque à affronter l’incertitude. Lorsque l’on cherche, par contre, comme dans la pensée des Temps Modernes, a subordonner la contingence à la nécessité, lorsqu’on envisage qu’il existe des lois naturelles de l’économie des choses qui sont des lois nécessaires, alors le risque passe à l’arrière-plan. Pour des théologiens, comme Olivi et Duns Scot, pour lesquels Dieu a créé un monde contingent par sa volonté contingente ad extra, le risque comme manifestation de la contingence peut venir au premier plan.

Enfin, et surtout pour ce qui concerne les prestations humaines, la valeur dépend aussi de l’ordre et de la dignité des services. La prestation d’un juge sera mieux rétribuée que celle d’un portefaix, la prestation d’un commandant d’armée sera mieux rétribuée que celle d’un soldat. C’est que les services les plus élevés et les plus dignes exigent plus de compétence, plus de savoir que les autres services, qu’ils engagent plus de dépenses, et qu’ils exigent, pour l’honneur de la communauté politique, plus de fastes.

Le prix des biens et des prestations dépend donc d’une multiplicité de circonstances dont vont tenir compte les volontés contractantes dans l’établissement du prix. Le prix demeure toujours une décision volontaire, mais à la différence de la volonté dans la philosophie moderne, la volonté pensée par Olivi, ne décide pas et n’agit dans un monde abstrait, elle agit concrètement, dans un monde où de multiples circonstances sont présentes. Les volontés fixent bien les prix, mais elles les fixent en tenant compte des multiples circonstances. Toutefois, ces volontés contractantes ne sont pas du tout des volontés isolées. Le marché sur lequel elles interviennent est une réalité collective. Elles décident et agissent au sein d’une communauté civile régie par un droit civil. C’est pourquoi la fixation des prix ne revient jamais aux seules volontés singulières qui contractent hic et nunc. Les volontés singulières fixent ou doivent fixer les prix en prenant en considération la fixation des prix par la communauté civile. Olivi ne veut pas du tout dire par là que la fixation des prix serait opérée par l’autorité politique. La communauté civile correspond précisément à l’ensemble des acteurs qui agissent sur le marché. La collectivité des acteurs sur le marché fixe le prix juste des biens en tenant compte de l’ensemble des circonstances variables et en ayant pour fin le bien commun. Est juste le prix qui est fixé selon le bien commun qui n’est pas le bien d’une partie de communauté. Ce prix juste n’est pas un prix déterminé avec certitude, au contraire il comporte toujours une certaine latitude puisqu’il n’est pas possible d’acquérir un savoir certain à propos des choses qui sont fluctuantes. Ainsi Olivi soutient-il :

« Il faut donc savoir que, puisque le prix des biens et des services doit être fixé en raison de l’ordre du bien commun, il faut pour cette raison se rapporter, en premier lieu et principalement, à l’appréciation commune et à l’estimation faite collectivement par les communautés civiles » I 26, p.111.

Il existe dans la communauté civile un prix juste, c’est-à-dire une évaluation commune des biens et des prestations. Ce prix juste demande à être compris comme le fruit de la décision de tous les acteurs du marché. Il est donc bien volontaire et conventionnel. Mais comme le prix juste ne peut être déterminé avec certitude, qu’il comporte toujours un certain jeu, l’existence d’un prix juste n’enlève en rien à l’acheteur et au vendeur singulier le pouvoir de fixer le prix des biens et des prestations. La décision singulière demeure. Elle n’est légitime que si elle se règle sur le prix juste, c’est-à-dire que si elle ne s’écarte pas de manière excessive du prix communément fixé. En ce sens, soutient Olivi, acheter moins cher et vendre plus cher n’est en rien inique et peccamineux si les volontés contractantes ne s’écartent pas excessivement du prix juste. Il ne faut pas en effet s’attendre à ce que les membres des communautés civiles ne cherchent pas à acheter moins cher et à vendre plus cher, puisque les communautés civiles ne peuvent être ni le lieu de la parfaite charité, ni le lieu de la parfaite justice. Les membres des communautés civiles ne sont pas des justes mais ils ne sont pas non plus nécessairement des injustes.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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