• François Loiret

En quel sens le mouvement est et n'est pas atélès.



Le mouvement, nous dit Aristote, est bien l’être-dans-la-fin de la puissance comme pouvoir être. Mais comment le mouvement peut-il alors être dit atéles, incomplet, inachevé ? Comment l’être en œuvre du mouvement peut-elle être une énergeïa atéles ? Il est en effet incohérent de soutenir que le mouvement est entélécheïa et qu’il est énergeïa atéles puisque dès qu’il y a entélécheïa, il y a télos. Si le mouvement considéré comme tel, sans considération de son résultat, est bien entélécheïa, alors il n’est pas sans télos, sans fin car il n’y a d’être-dans-la-fin que s’il y a une fin. Contrairement à ce que soutiennent certains commentateurs, Aristote ne dit pas que le mouvement est une énergeïa atéles, il ne dit pas que le mouvement comme tel est inachevé sans quoi il ne serait pas entélécheïa. Aristote dit précisément :

« Le mouvement est bien un certain être en œuvre, mais inachevé ; et cela parce que l’être-en-puissance dont il est l’être en œuvre est inachevé » Physique III 2 201a 31, p.92.

Une considération identique se retrouve dans le De l’âme :

«Le mouvement a été défini comme l’être-en-œuvre de ce qui est inachevé tandis que l’être-en-œuvre au sens absolu est tout différent- j’entends l’être-en-œuvre de ce qui est parfaitement achevé » III 7 431a 5, p.84.

Ce qui est atélès, ce n’est pas le mouvement lui-même, sinon il ne pourrait être entélécheïa, c’est ce dont il est l’être-en-œuvre. En effet, ce dont le mouvement est l’être-en-œuvre, c’est l’être-en-puissance d’un sujet, c’est une puissance qui n’est que puissance. Or la puissance d’un sujet, son pouvoir être est bien inachevé. Le résultat du mouvement, l’œuvre à laquelle il aboutit, est l’être-en-œuvre de quelque chose qui est achevé : la statue est l’être-en-œuvre du bronze, la maison est l’être-en-œuvre des pierres. Le bronze, la pierre sont bien là, présents comme tels, achevés, avant de devenir statue ou maison. Mais le pouvoir être statue du bronze, le pouvoir être maison des pierres, n’est pas présent comme le sont bronze et pierre. Il n’a aucune présence achevée avant le mouvement et c’est bien en ce sens qu’il est inachevé, atélès. Pour bien comprendre cet inachèvement du pouvoir être que concerne le mouvement, il faut prendre en compte la différence du mouvement et de l’être-en-œuvre établie dans le livre Théta de la Métaphysique et à laquelle fait référence Aristote dans ce passage du De l’âme.

Dans le passage du De l’âme, Aristote établit que l’être en puissance de la science et l’être en puissance du sentir ne sont pas du tout du même ordre que l’être en puissance statue du bronze, l’être en puissance maison des pierres, l’être en puissance chaud de l’eau etc. En effet, la science et le sentir en puissance sont bien dans celui qui les possède, mais ils n’y sont pas sur le pur mode du pouvoir être. La différence ici est entre avoir la science et en faire usage, avoir la vue et en faire usage. Celui qui fait usage de sa science possède bien cette science et il ne peut d’ailleurs en faire usage que s’il la possède. En ce sens, la science n’est pas en puissance en lui, c’est son usage qui est en puissance. Il n’y a pas un passage d’une pure puissance à un être-dans-l’œuvre, mais passage en fait d’un être-dans-l’œuvre premier à un être-dans-l’œuvre second. La science est bien en œuvre dans celui qui la possède, sinon il ne serait pas savant. Il n’en va pas du tout de même pour le bronze : avant le mouvement, le bronze ne possède pas l’être statue, il ne possède que le pouvoir être statue, la puissance d’être statue et rien de plus. Dans l’usage de sa science, le savant met dans l’œuvre quelque chose qui est déjà en œuvre. Dans le mouvement de la sculpture, ce qui est mis dans l’œuvre n’est pas déjà en œuvre comme tel puisque c’est la pure puissance.

Le mouvement n’est pas en lui-même inachevé, sinon il ne saurait être dit entéléchéïa, il est dit inachevé par rapport à ce dont il est l’être-en-œuvre, le pouvoir être. L’inachevé n’est pas le mouvement, mais la puissance. Le mouvement est l’être-achevé d’un inachevé alors que la vue ou la vie sont l’être-achevé d’un être-achevé. Aristote l’explicite en disant que le mouvement est l’être-dans-la-fin du mobile. Ici encore, il ne faut pas confondre le mobile et le sujet. Le mobile signifie : ce qui peut être mû. Le mot renvoie à la puissance. Ainsi le mobile n’est pas le bronze comme tel ni les pierres comme telles. Le mobile est ce que le mouvement révèle, la puissance comme pouvoir être. Le mouvement est bien l’être-dans-la-fin du mobile comme mobile puisque l’accomplissement du mobile comme mobile est bien la mobilité, l’être-en-mouvement lui-même et non le résultat du mouvement. L’être mobile du bronze que révèlent le coulage et la ciselure s’accomplit dans ce coulage et cette ciselure, il ne s’accomplit pas dans la statue. En effet lorsque la statue se dresse, cet être mobile n’est plus. De même l’être mobile du patient s’accomplit dans la guérison et non dans la santé. La santé par contre est bien l’accomplissement du patient.

Le mouvement comme déploiement de la seule puissance, du seul pouvoir être est l’être-en-chemin de la puissance. En tant que déploiement de la puissance, il est bien à la fois énergeïa et entéléchéïa, mais il ne l’est pas sur le même mode que le bout auquel il arrive ou que ce qui est toujours à soi-même son bout, comme la vue et la vie.

François Loiret, tous droits réservés.

#Aristote

42 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now