• François Loiret

L'énergeïa du mouvement selon Aristote.



Le livre Théta de la Métaphysique différencie mouvement et être-dans-l’œuvre. Toutefois, cela ne signifie pas du tout que le mouvement ne soit pas énergeïa. En effet, le chapitre 6 nous dit :

« L’être dans l’œuvre est pris tantôt comme le mouvement relativement à la puissance, tantôt comme l’ousia relativement à quelque matière » 1048b 8, p.500.

La vie, la pensée, la vue sont être dans l’œuvre puisqu’elles sont bien œuvres comme usage. Le mouvement n’est pas œuvre, l’œuvre comme telle lui est extérieure : la guérison n’est pas la santé, la construction n’est pas la maison. Toutefois, il n’est pas possible de refuser l’énergeïa au mouvement bien que si le mouvement est énergeïa, il ne peut l’être comme le sont les œuvres qu’elles soient produits ou usages. Il ne l’est ni comme l’est la santé ou la maison, ni comme l’est la vue ou la vie. Ici nous avons affaire à un des points culminants de la pensée d’Aristote. En effet, Aristote ne soutient pas seulement que le mouvement existe bien, il va jusqu’à envisager ce qu’il est, sa nature ou son essence. Or déterminer ce qu’est le mouvement, ce qu’est sa nature, relève Aristote lui-même, est une des choses les plus difficiles qui soit (III 2, 201b 35, p.92). Sa nature, son essence, souligne-t-il, est particulièrement difficile à saisir. Il s’agit là d’un défi pour la pensée et on peut légitimement se demander si Aristote n’a pas été au fond le seul à relever ce défi. Les philosophes modernes n’ont pas du tout relevé ce défi pas plus que les philosophes contemporains. Les modernes ont évité le défi en restreignant le mouvement au transport sans pour autant se demander quelle pouvait être l’essence du transport.

Le mouvement n’est pas du côté du non-étant, qu’on l’envisage comme altérité, inégalité ou non-être comme les Pythagoriciens. Il n’est pas à comprendre comme une privation, que ce soit la privation de la mêmeté, la privation de l’égalité ou la privation de l’être. Mais s’il n’est pas à comprendre comme privation, il n’est pas pour autant compréhensible comme puissance pure ou comme être-dans-l’œuvre pur. Il n’est pas puissance pure, il n’est pas de l’être en puissance comme l’est la matière. Il n’est pas non plus être-dans-l’œuvre pur puisque l’être-dans-l’œuvre au sens le plus strict est soit ce qui échappe radicalement au mouvement, comme le premier moteur immobile, soit ce qui n’est pas mouvement, comme la vie, soit ce qui résulte du mouvement comme la maison. Au mouvement ne revient pas l’être comme être-dans-l’œuvre, comme être accompli, achevé, l’être comme être-dans-la-fin. C’est d’ailleurs ce que soutenait le chapitre 6 du livre Théta. Et pourtant l’être revient au mouvement, il lui revient même comme entélécheïa, être-dans-la-fin. Aristote le dit explicitement :

« L’être-dans-la-fin de ce qui est en puissance en tant que tel, voilà le mouvement » Physique III 201a 10, p.90.

Comment le mouvement peut-il être être-dans-la-fin puisque nous avons vu dans la Métaphysique que le mouvement se caractérise justement par le ne pas être-dans-la-fin à la différence de la vie, de la pensée, de la vue ? Pour le comprendre, il faut déterminer de quoi le mouvement est l’être-dans-la-fin et l’être-dans-l’œuvre et c’est ce que fait Aristote par l’incise : « en tant que tel ». Le mouvement est ainsi l’être-dans-la-fin comme altération, comme augmentation ou diminution, comme génération ou corruption, comme transport. Il est l’être-dans-la-fin de l’altérable et non de l’altéré, de l’augmentable et non de l’augmenté, du diminuable et non du diminué, du générable et non de l’engendré, du corruptible et non du corrompu, du transportable et non du transporté. L’être-dans-la-fin de l’altéré n’est pas l’altération mais le résultat de l’altération, l’être-dans-la-fin de l’augmenté ou du diminué n’est pas l’augmentation ou la diminution mais leur résultat, l’être dans la fin de l’engendré ou du corrompu n’est pas la génération ou la corruption, mais encore leur résultat, enfin l’être dans le fin du transporté n’est pas le transport mais l’être dans un lieu. Par exemple, l’être-dans-la-fin de l’homme n’est pas la chevauchée de Corinthe à Athènes, mais d’être à Athènes. Mais la chevauchée est pourtant à comprendre elle aussi comme un être-dans-la-fin. Pour le faire comprendre, Aristote va développer deux exemples, celui de la sculpture et celui de la guérison. Explicitant comment comprendre « ce qui est en puissance en tant que tel », il écrit :

« Je dis d’autre part , « en tant que tel » ; car l’airain est en puissance statue, mais cependant l’être-dans-la-fin de l’airain, en tant qu’airain, n’est pas mouvement, car l’essence de l’airain et l’essence de l’étant qui étant en tel puissance est tel mobile en se confondent pas ; car si elles se confondaient absolument, quant au discours et non seulement quant au sujet, l’être-dans-la-fin de l’airain, comme airain, serait mouvement » Physique L III, 1, 201a 29, p.91.

Le mouvement dont il est question ici est l’opération de la sculpture, à savoir le coulage et la ciselure du bronze. Il s’agit d’une génération : le bronze devient statue. Le résultat du mouvement est la statue : lorsque le bronze est devenu statue, il est dans sa fin, la statue. Mais le mouvement, le devenir statue, n’est pas la statue : lorsque le bronze est en train de devenir statue, il n’est pas encore statue. C’est pourquoi Aristote dit que l’être-dans-la-fin du bronze n’est pas l’opération de la sculpture pas plus que l’être dans la fin des pierres est l’opération de leur assemblage dans la construction. Mais alors de quoi le mouvement est-il l’être dans la fin ? il faut différencier ici le sujet du mouvement, à savoir l’étant concerné par le mouvement, le bronze, les pierres, et ce dont le mouvement est l’être-en-œuvre. En d’autres termes, il faut distinguer le sujet du mouvement et la puissance du sujet. Ce n’est pas la même chose d’être du bronze et d’être une statue en puissance, ce n’est pas la même chose d’être pierre et d’être une maison en puissance. Le mouvement de la sculpture ne concerne pas le bronze comme bronze, il concerne le pouvoir être statue du bronze de même que le mouvement de la construction ne concerne pas les pierres comme pierres mais leur pouvoir être maison. Mais le mouvement lui-même n’est ni la statue ni la maison, il est l’acheminement vers la statue ou vers la maison. Dans l’acheminement, c’est la pure puissance du bronze qui est déployée comme telle ou la pure puissance des pierres. C’est même seulement dans le mouvement que la pure puissance se laisse saisir : lorsque la statue se dresse, la puissance du bronze n’est plus saisissable, lorsque la maison se dresse, la puissance des pierres n’est pas non plus saisissable. Par contre lorsque le bronze est en train d’être coulé et ciselé, le pouvoir être statue comme tel du bronze se laisse saisir et il en va de même du pouvoir être maison des pierres lorsqu’elles sont en train d’être assemblé. Dans le mouvement comme tel, l’être-en-puissance comme tel, le pouvoir être comme tel se déploie. Il ne se déploie ni avant le mouvement, ni après le mouvement mais pendant le mouvement. La puissance comme telle a son propre être-dans-l’œuvre et son propre être-dans-la-fin comme puissance dans le mouvement. Le mouvement n’est donc pas l’être-dans-l’œuvre et l’être-dans-la-fin du bronze comme tel, il est l’être-dans-l’œuvre et l’être-dans-la-fin de l’être en puissance statue du bronze, du pouvoir être statue du bronze et de la même manière il n’est pas l’être-dans-l’œuvre et l’être-dans-la-fin de la pierre mais de l’être en puissance maison de la pierre, de son pouvoir être maison. Pouvoir être statue, c’est pouvoir devenir statue puisque ce qui peut être statue n’est pas encore statue. Le mouvement considéré comme tel, sans prendre en compte son résultat, est bien un être-dans-la-fin, il est l’être-dans-la-fin de la puissance au sens où la puissance, le pouvoir être se déploie comme mouvement. La puissance comme telle est dans sa fin lorsqu’elle se déploie dans le mouvement. Le sujet dont elle est la puissance est dans sa fin lorsque le mouvement cesse.

François Loiret, tous droits réservés.

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