• François Loiret

L'absentement de l'esprit dans la platitude de l'utile. Le cas Helvétius



La compréhension la plus commune des Lumières chez les gens « avisés » ne retient le plus souvent d’elles que deux motifs, l’émancipation et la lutte contre la superstition qui sont en fait le même motif, à savoir leur antichristianisme. Il faut savoir gré à Hegel d’avoir développé, dans la Phénoménologie de l’esprit, une compréhension des Lumières, non pas de leur esprit (au sens hégélien), mais de leur absence d’esprit, qui est encore sans égale aujourd’hui. Le discours de l’émancipation, auxquels demeureront fidèles maints « esprits » de notre temps, se présente en fait, nous montre Hegel, comme le discours de la plus complète soumission à la dure loi de la nécessité. L’émancipation attendue de la lutte contre « l’infâme », de la destruction des préjugés et de la superstition, n’est en rien une libération au sens d’un déploiement de la liberté, mais au contraire le déploiement de l’enchaînement le plus strict à la nécessité. La lutte contre le christianisme est en vérité lutte contre la liberté de l’esprit. Dans des pages saisissantes, Hegel déploie cette annihilation de la liberté de l’esprit dans les Lumières au nom du règne sans partage de l’utile. Il écrit en effet : « Au point de vue de la conformité au but, nous voyons donc les Lumières trouver insensé que l’individu croyant se donne la conscience supérieure de ne pas être enchaîné à la jouissance et au plaisirs naturels en renonçant effectivement à l’un et à l’autre, et en démontrant par le fait qu’il ne feint pas ce mépris, mais que ce mépris est bien vrai » (Phénoménologie de l’esprit, p.108). Ce qui est insensé, et ajoute même plus bas Hegel, inadapté et injuste pour les Lumières, c’est la liberté à l’égard de la jouissance sensible. Une telle liberté ne doit pas être, elle n’est que le signe du préjugé et de la superstition. De même relève du préjugé et de la superstition « pour se montrer libre du plaisir et de la possession, de s’interdire le plaisir et d’écarter la possession » (p.108). C’est que la jouissance ne va pas sans la possession : la possession sous la forme de la propriété privée est ce qui rend possible la jouissance car l’individu ne peut jouir que de ce qu’il possède. Prétendre opposer aux Lumières que le transfert de la possession à la communauté permettra une jouissance commune, ce n’est en rien rompre avec les Lumières, mais bien se mettre sur le même terrain qu’elles, puisque c’est toujours assigner la possession à la jouissance, serait-elle commune, et constituer la jouissance en fin en soi. La raison des Lumières, poursuit Hegel, « trouve encore injuste de s’interdire un repas et de donner du beurre et des œufs sans avoir de l’argent, ou de l’argent sans avoir du beurre et des œufs, mais de donner sans contrepartie » (p.108). Donner au sens des Lumières est insensé, inadapté, injuste car donner, c’est encore manifester cette liberté vis-à-vis de la jouissance et de la possession qui ne peut et ne doit pas être. La liberté chrétienne comme liberté vis-à-vis du monde est niée comme superstition au nom de la rationalité de l’utile. Pour comprendre la pertinence de l’approche de Hegel, il suffit de se tourner vers un de ces petits penseurs des Lumières dont l’influence réelle est sans aucun doute plus grande que celle de nombreux grands penseurs. Supposer que l’influence d’une pensée tient à sa grandeur, c’est en effet beaucoup se tromper. L’influence réelle de Bentham sur nous dépasse de loin celle de Hegel, il ne va de même de l’influence réelle de Helvétius, elle dépasse de loin celle de Ferguson ou de Kant. Or Helvétius, cet ennemi acharné du christianisme, ce philosophe du plaisir, soutient explicitement que nous devons tous nous reconnaître enchaînés. Pour lui, le plus funeste préjugé est de croire que nous puissions disposer d’une volonté libre qui nous affranchirait du règne inflexible de l’intérêt qui est ne fait le règne inflexible de l’utile. Il écrit en toute clarté dans De l’esprit : « Si l’univers physique est soumis aux lois du mouvement, l’univers moral ne l’est pas moins à celle de l’intérêt ». L’univers moral, l’univers de l’esprit au sens de Helvétius, n’est en rien celui de la liberté : nous ne sommes pas plus libres que les corps qui constituent le monde physique dont les mouvements sont « soumis » aux lois de Newton. Nos mouvements, que ce soient nos pensées ou nos actions, sont tous soumis à la loi de l’intérêt. L’intérêt est le seul et unique moteur de tout ce que nous disons, pensons, faisons. En tant qu’individus, nous agissons tous par intérêt, nous sommes tous intéressés, et il serait absurde, vain, de prétendre combattre cet intérêt, de prétendre le vaincre, de prétendre le dépasser. Nous trouvons ici une des sources de ce rapetissement de l’homme qui alimentera la pensée critique du XXè siècle. Mais Helvétius ne s’arrête pas aux intérêts individuels. Ce qui vaut pour les individus, vaut aussi pour les communautés. Chaque communauté est aussi soumise à l’inflexible loi de l’intérêt et de même que l’individu évalue les idées et les actions en fonction de son intérêt, le public évalue les idées et les actions en fonction de son intérêt. Helvétius explique longuement que lorsque le public juge utile d’avoir des généraux, des politiques, des ingénieurs, des industriels, et juge peu utile d’avoir des peintres, des poètes, il ne juge pas mal du tout, il a une claire perception de son intérêt, il a une perception rationnelle de son intérêt. Lorsque le public juge utile d’avoir des ouvriers qui gagnent leur vie en produisant des biens utiles pour le public et lorsqu’il juge inutiles les mendiants et les criminels, il a encore une claire perception de son intérêt. Tout n’est évalué par les hommes que selon leur intérêt et ils ne peuvent rationnellement se conduire autrement puisqu’être rationnel, c’est reconnaître que les hommes, comme individus et comme peuples, sont attachés à leurs intérêts par une chaîne qu’il n’est pas en leur pouvoir de rompre. Ceux qui le font ne doivent pas être, ceux qui le font méritent de disparaître : ils sont une contradiction vivante de la loi rationnelle qui gouverne les hommes. Or cet enchaînement des hommes à l’intérêt correspond tout à fait à cet enchaînement des hommes à la jouissance et aux plaisirs dont parlait Hegel pour caractériser l’homme selon les Lumières. En effet, l’utile, ce qui est conforme à l’intérêt, tant de l’individu que de la communauté, n’est rien d’autre que l’agréable. Est utile, ce qui procure de l’agrément, ce qui procure des impressions plaisantes, est nuisible, ce qui procure des impressions désagréables. Helvétius le dit sans détour : « Chaque particulier juge des choses et des personnes par l’impression agréable ou désagréable qu’il en reçoit : le public n’est que l’assemblage de tous les particuliers ; il ne peut donc jamais prendre que son utilité pour règles de ses jugements » (De l’esprit). Pour les lumières, souligne Hegel, « tout est utile à l’homme, l’homme est également utile à l’homme, et sa destination est également de faire de lui-même un membre de la troupe utile à la communauté ». Or dire que « tout est utile à l’homme », c’est dire que « tout est pour son plaisir et sa délectation, et tel qu’il est sorti de la main de Dieu, il se promène dans le monde comme dans un jardin planté pour lui » (Phénoménologie de l’esprit, p.112). L’utile n’est rien d’autre que ce qui procure du plaisir, mais cet utile l’homme ne se le procure qu’en se l’appropriant et il ne se l’approprie qu’en ayant de l’argent. Par conséquent le règne universel de l’utile implique le règne de l’échange universel. Envisager que l’utile pourrait être procuré d’une autre manière, par exemple par le biais d’une violente expropriation des individus, ne changerait rien à l’affaire : l’utile serait toujours le critère suprême et la stricte soumission à la loi de l’intérêt serait toujours de mise. En montrant combien le concept d’utilité est le concept centrale des Lumières, Hegel nous permet de considérer combien peuvent être erronées nos appréciations des Lumières. Pour les Lumières, l’utile doit régner et le christianisme est ce qui par excellence s’oppose à ce règne de l’utile qui est aussi le règne de la raison. N’est justifié d’être que ce qui est utile, c’est-à-dire que ce qui procure du plaisir et empêche le déplaisir. Au sens de Helvétius, le christianisme est ennemi du plaisir en ce sens qu’il montre que l’homme peut être libre vis-à-vis du plaisir. C’est pourquoi le christianisme n’est pas justifié d’être. Du même coup, il est complètement inconséquent de soutenir que l’ère de l’hédonisme contemporain caractérisé de manière grossière comme « hyperconsommation » serait sans rapport avec les Lumières et que, pis encore, les Lumières seraient notre voie de secours et de recours pour échapper à cette « hyperconsommation ». L’individu et les peuples qui consomment, l’individu et les peuples qui consomment toujours plus obéissent à la loi de l’intérêt. Bentham dira plus tard : ils agissent selon le principe d’utilité qui commande la maximisation des plaisirs du plus grand nombre et la minimisation des douleurs du même plus grand nombre. Cet individu et ces peuples ont rejeté les « préjugés » et les « superstitions » qui leur montraient qu’ils pouvaient être libres vis-à-vis des jouissances du monde. Comme le souligne Hegel, ils se savent désormais enchaînes à ces jouissances. En tant qu’individus et peuples éclairés, ils ont compris que leur bonheur était du monde et qu’il consistait à jouir du monde. Supposer qu’il faille les éclairer encore en leur rappelant les leçons des Lumières, c’est se tromper sur ces leçons. Ils ont « compris » que la liberté vis-à-vis des plaisirs et des possessions était une « supercherie des prêtres », ils ont compris que leur liberté n’était rien d’autre que le « choix de leur auge » comme le dit méchamment Sloterdijk. Leur émancipation était d’être émancipé de la liberté et d’être enchaîné à l’intérêt, d’être enchaîné à l’utile au sens des Lumières. C’est qu’il existe une autre pensée de l’utile que celle des Lumières, il existe une haute pensée de l’utile. Avec les Lumières règne par contre dit Hegel la platitude de l’utile. La raison des Lumières est la « confession de cette platitude » (Phénoménologie de l’esprit, p.113), c’est pourquoi elle est aussi l’absentement de l’esprit. Plus tard Nietzsche parlera à ce propos de la médiocrité du comfort. Cet absentement de l’esprit, Hegel le voit dans ce « supplément d’âme » que se donnent les Lumières lorsqu’elles affirment sans y croire « la nécessité d’une élévation au-dessus de l’existence naturelle, au-dessus de l’avidité des moyens d’existence » (p.109), mais les Lumières trouvent insensé, précise-t-il, « que cette élévation doive être démontrée par le fait » de sorte que l’intention des Lumières est « en vérité tromperie, qui simule et demande une élévation intérieure, mais déclare superflu, insensé et injuste de la prendre au sérieux, de l’ériger en œuvre effectivement, et d’en démontrer la vérité » (Phénoménologie de l’esprit, p.109). L’au-delà de la jouissance du monde est vide. A la platitude de l’existence vouée au bien-être répond le vide du déisme ou de tout ce qui pourra lui être substitué, par exemple le vide de la religion de la beauté, le vide de la religion de l’art. Les Lumières se voulaient dégrisantes, réalistes : le réel, pour elles, c’était l’utile, l’intérêt. Ce qu’elles nous ont légués, c’est cette anthropologie « réaliste » de la petitesse, de la médiocrité, selon laquelle, rappelle Sloterdijk, « donner volontairement et donner peu sont synonymes » (Repenser l’impôt, p.70). Cette anthropologie de la petitesse qui, comme celle de Helvétius, se veut reposer sur l’observation empirique et qui soupçonne toujours les hommes d’être conduits par de bas intérêts, est le socle d’une bonne partie de la science sociale, de la science économique et de la pensée radicale figée dans son ressentiment, son envie et ses idées usées. Lorsqu’on prétend que les hommes sont des êtres bas, conduits par leurs intérêts, ne visant qu’à obtenir ce qui leur procure les jouissances du monde, il est fort possible qu’on ait conduit pas mal d’observations sur soi-même avant tout, souligne Sloterdijk. Nietzsche s’est considérablement trompé en rattachant l’anthropologie de la petitesse au christianisme ou, plus encore, en rattachant au christianisme les anthropologies modernes de la petitesse. Il manifestait peut-être par là une forme de ressentiment. Hegel, bien plus lucide sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, sans verser dans la haine du confort, caractéristique des extrémismes de tout bord, a su voir que dans leur combat contre le christianisme, les Lumières avaient combattu la liberté des bons exercices, la liberté qui réside dans les bons exercices. Les fils des Lumières, fiers de leur tolérance et de leur ouverture d’esprit, lesquelles s’arrêtent le plus souvent devant la religion, c’est-à-dire en fait devant le christianisme, ne cessent de réclamer toujours plus d’émancipation. Nous savons désormais que les émancipations promises sont la chute dans la platitude et le vide, la chute dans l’absence d’esprit, dans la stupidité.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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