• François Loiret

Lire les philosophes non en esclave mais en maître.

Mis à jour : 6 juin 2019



Repris dans L'usage et la joie, p.160-165.

A une époque où Aristote est nommé Philosophos dans les ouvrages des théologiens catholiques et a le statut d’autorité, Olivi se démarque dans la mesure où il refuse toute autorité à Aristote :

« Aristote ne semble pas partager cette opinion, bien que je ne me préoccupe de ce qu’il a pensé ici et ailleurs, car son autorité, comme celle de n’importe infidèle et idolâtre n’est rien pour moi »[1].

Alors que de nombreux maîtres en théologie comme Thomas d’Aquin, Godefroid de Fontaines, etc. se réclamaient dans leur argumentation théologique et philosophique de l’autorité des textes d’Aristote, Olivi soutient qu’il n’y a pas à s’appuyer sur les affirmations d’Aristote comme si elles étaient infaillibles. Les affirmations d’Aristote n’ont pas à être tenues pour des vérités de foi auxquelles le théologien devrait souscrire. En tant qu’affirmations philosophiques, elles sont des énoncés humains. Leur accorder trop de crédit, c’est tomber dans le culte idolâtre d’Aristote, c’est déifier un philosophe et la philosophie avec lui. Le plus grave n’est pas tant que des philosophes aient pu présenter leur savoir comme quasi-divin, comme infaillible, le plus grave est que des théologiens aient voué à des philosophes une adoration telle qu’ils les prennent pour la mesure de la vérité. Le risque que présente la lecture des philosophes, c’est le risque de l’idolâtrie : les lecteurs des philosophes peuvent être séduits par les textes des philosophes au point de les révérer. Loin d’être caractéristique d’une époque passée, ce risque est d’ailleurs toujours présent. S’il pouvait exister des idolâtres d’Aristote au XIIIe siècle, il existera plus tard des idolâtres de Descartes, Kant, Hegel, Heidegger, Derrida. La seule lecture des philosophes et la seule pratique de la philosophie ne préserve pas de l’idolâtrie. C’est pourquoi, il ne peut s’agir d’opposer à la philosophie d’Aristote, une autre philosophie. Si être aristotélicien est de l’idolâtrie, être anti-aristotélicien l’est tout autant. Les aristotéliciens prennent la philosophie d’Aristote pour un ensemble de vérités de foi qu’elle ne peut pas être, les anti-aristotéliciens prennent la philosophie d’un autre auteur pour un ensemble de vérités de foi également. Sont en fait idolâtres non seulement ceux qui adhérent à la philosophie d’Aristote ou à toute autre philosophie, mais aussi ceux qui, la combattant, lui accordent trop de poids en s’efforçant de la réfuter. C’est qu’en fait aucune philosophie ne mérite qu’on lui accorde un poids décisif soit en y adhérant, soit en la combattant, car la philosophie dans son ensemble, soutient Olivi en référence à Paul, n’est que sagesse du monde et du même coup que folie.

On pourrait penser que si la philosophie est folie, elle ne mérite pas une heure de peine comme le soutiendra Pascal, et qu’il faut la rejeter. Or, bien qu’elle soit folie, elle est quand même une sagesse. A la suite d’Augustin qui, dans la Doctrine chrétienne, différencie entre l’abus et l’usage de la philosophie et des sciences profanes, Olivi définit ce que doit être un usage de la philosophie dans le De perlegendis philosophorum libris (Comment lire les livres des philosophes). C’est dans cette perspective qu’il écrit :

« Puisque cette philosophie est une folie, il faut la lire avec prudence. Puisqu’elle est rehaussée d’une étincelle de vérité, il faut la lire avec discernement. A cause de sa vanité, il faut la parcourir rapidement en en usant comme d’un moyen et non comme d’une fin ni comme d’une conclusion. Etant donné son étroitesse, et puisqu’elle est naïve et infantile, il faut la lire en maître non en esclave »[2].

La philosophie est folie, elle est vaine, elle est étroite, elle n’est pas le lieu de la vérité bien qu’on y trouve des étincelles de vérité. Mais alors pourquoi la lire ? Il faut la lire pour en mesurer les dangers et les neutraliser. Il faut la lire puisqu’elle est invoquée par nombre d’auteurs et surtout par des théologiens qui lui accordent trop de crédit. Il faut enfin la lire parce que même si elle erre souvent, elle peut apporter quelque chose à celui qui la lit. C’est qu’il y a quand même dans la philosophie une « étincelle de vérité », c’est-à-dire une certaine forme de sagesse. La sagesse de la philosophie réside dans la matière de la philosophie, dans la forme de la philosophie et enfin dans le but immédiat de la philosophie. Sa matière, c’est ce dont elle parle qui est de l’étant et pas du non-étant. Sa forme, c’est sa démarche qui procède par preuves et arguments rationnels. Son but immédiat, c’est que chaque savoir philosophique est ordonné à un but qui demande à être atteint. La philosophie ne doit pas être abordée comme une fin en soi ou comme ce qui conduit à la fin en soi, la vie parfaite. En d’autres termes, elle ne peut être envisagée comme un savoir autosuffisant et autotélique qui accomplirait l’homme et la vie humaine. Elle demande à être abordée comme un moyen en vue d’une fin qui la dépasse et qui n’est rien d’autre que l’amour. A l’amour de la philosophie ou plus précisément à la philosophie comme amour du savoir théorétique pour lui-même, Olivi oppose la philosophie au service de l’amour. A la philosophie comme condition de tout usage (Platon) ou comme usage accompli (Aristote), il oppose l’usage de la philosophie.

L’usage de la philosophie consiste à déterminer comment l’étudier, comment lire les ouvrages des philosophes. L’enjeu en est clairement la préservation de la liberté. En effet, ce ne sont pas seulement les effets de l’étude de la philosophie sur l’intellect qu’il s’agit de considérer, mais surtout les effets de cette étude sur la volonté, c’est-à-dire sur l’amour. C’est pourquoi il s’agit de lire les philosophes en maître, non en esclave. Lire les philosophes en esclaves, c’est tenir leurs affirmations pour des vérités, leur accorder une confiance qui ne peut leur être due. C’est se retrouver attaché à la philosophie comme l’avare se trouve attaché à l’argent. Il s’agit bien d’une forme de cupiditas que cette lecture esclave puisque de même que l’avare croule sous le poids de son argent, le lecteur esclave croule sous le poids des opinions philosophiques qui encombrent son esprit. La lecture servile de la philosophie charge l’esprit de trop de savoir, d’un savoir dans lequel l’homme se perd comme il peut se perdre aussi dans les richesses non maîtrisées. Elle conduit à l’idolâtrie et en même temps à la négation de la liberté humaine puisque la philosophie est incapable de reconnaître la liberté humaine. L’usage de la philosophie est encore une forme de l’usage pauvre. En effet, de même que l’usage pauvre assure la préservation de la liberté de la volonté vis-à-vis des biens du monde, la lecture en maître des philosophes assure la préservation de la liberté de la volonté d’une part en reconnaissant que l’étude des philosophes n’est pas à elle-même sa propre fin, d’autre part en préservant l’esprit de s’enfermer dans une adhésion servile à des opinions philosophiques.

Si Olivi parle d’opinions philosophiques, il n’entend pas du tout par là des points de vue (il faut attendre Leibniz pour qu’il y ait des « points de vue »), il entend par là des énoncés probables, des énoncés qui n’ont aucune certitude, auxquelles il n’est pas possible d’accorder une confiance totale. La philosophie au fond n’est pas ce qu’elle prétend être, à savoir une science et même la science, autrement dit un savoir certain. Elle est un recueil d’affirmations probables. ll faut pratiquer la philosophie de façon à ne pas y succomber et en en retirant ce qui peut être mis au service de l’amour. Cette pratique réside dans la discussion des arguments des philosophes qui consiste à les confronter afin qu’ils se neutralisent ou s’annulent réciproquement. Ainsi dans le De Obitu, Olivi s’écrie-t-il :

« Je prétends même qu’il est utile de consigner par écrit des opinions contraires et de les présenter sans cependant en soutenir l’une ou l’autre avec acharnement, afin qu’on voie plus clairement qu’il ne faut tenir à aucune comme vérité de foi, que ni l’une ni l’autre ne sont affirmées de manière définitive »[3].

Le danger de l’étude de la philosophie consiste à tenir pour définitive les affirmations des philosophes et à leur conférer du même coup un statut d’infaillibilité. On pourrait penser que cette situation ne peut valoir que pour la philosophie classique dans la mesure où celle-ci se présentait comme un discours de vérité. Or, même lorsque la philosophie prétend comme aujourd’hui relativiser et historiciser la vérité, elle ne situe pas son discours comme historiquement relatif. Le discours destructeur de Heidegger ou déconstructeur de Derrida se pose implicitement comme absolu, il se prétend en fait, comme celui de Platon ou d’Aristote, immunisé contre tout changement historique. En ce sens, il prétend lui aussi à une certaine forme d’infaillibilité. De Platon à Derrida, la philosophie demeure le lieu d’un discours qui se veut définitif même s’il n’arrive pas à assumer cette prétention. C’est cette prétention de la philosophie à être un discours définitif, prétention tentante et séduisante qu’il s’agit pour Olivi de défaire. La pratique de la philosophie est nécessaire parce que la philosophie pénètre le discours théologique, parce que la philosophie demeure néanmoins une sagesse, même si elle n’est qu’une sagesse du monde. Mais il ne s’agit pas de pratiquer la philosophie pour y demeurer. La pratique de la philosophie est un usage dans lequel la philosophie est retournée contre elle-même, contre ses prétentions. Il ne s’agit pas de mettre la vie au service de la philosophie mais bien de mettre la philosophie au service de la vie. La vie dans son accomplissement comme amour demeure étrangère à la philosophie puisque l’anthropologie philosophique est une anthropologie de la négation de la liberté et donc de la négation de l’amour. Assurer la possibilité de l’amour exige donc que la philosophie soit dépassée vers cet amour qui lui demeure étranger et c’est en cela que réside l’usage de la philosophie.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

[1] Olivi, Sentences II, q.16, T I p.337.

[2] Olivi, De perlegendis philosophorum libris, n.3, p.37-38.

[3] Olivi, De Obitu, p.269.

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