• François Loiret

Culture et inégalité à partir de Boris Groys.

Mis à jour : 8 juin 2019



Dans le milieu médiatique et institutionnel français règnent aujourd’hui les bourdieuseries, surtout en ce qui concerne ce que l’on nomme avec emphase la « démocratisation de la culture » ou la démocratisation de l’éducation », les deux étant le plus souvent mélangés et l’instruction confondue avec l’éducation. On se nourrit de statistiques sur les origines sociales des étudiants et des lycéens, et comme on se veut encore plus radical que Bourdieu on n’hésite pas à dire que l’institution scolaire « produit » et non pas seulement « reproduit » les inégalités sociales. Invariablement surgissent les chiffres du nombre de fils d’ouvriers dans l’enseignement supérieur, notamment dans les classes préparatoires aux grandes écoles, comme si depuis 1964, date de la parution du livre de Bourdieu Les héritiers, le collectif nommé à tort « société » par les sociologues n’avait pas changé. Il faut bien dire que non seulement depuis 1964, les ouvriers sont moins nombreux dans le collectif, à moins d’y inclure les employés, mais même qu’ils ne sont même pas la catégorie socioprofessionnelle la moins rétribuée, cette dernière étant celle des employés. Comme on a donné comme objectif à l’institution scolaire de « lutter contre les inégalités sociales », on est tombé, tout en se réclamant de Bourdieu, dans deux travers qu’il critiquait fermement, d’une part, l’abandon des exigences formatrices, d’autre part, « l’illusion populiste », à savoir la promotion des supposées « subcultures » que l’institution scolaire écartait. Voilà pourquoi Grand corps malade est étudié au même titre que Paul Valéry. Pourtant, Bourdieu se voulait clair. Il écrit explicitement dans Les héritiers : «Chez les étudiants comme chez les professeurs, la tentation première pourrait être d’utiliser l’invocation du handicap social comme alibi ou comme excuse, c’est-à-dire comme raison suffisante d’abdiquer les exigences formelles du système d’enseignement. Autre forme de la même abdication, mais plus dangereuses parce qu’elle peut s’armer d’une apparence de logique et se parer des apparences du relativisme sociologique, l’illusion populiste pourrait conduire à revendiquer la promotion à l’odre de la culture enseignée par l’Ecole des cultures parallèles portées par les classes les plus défavorisées » (p.110). Avec une certaine lucidité, Bourdieu voyait déjà en 1964 les formes que pourrait prendre dangereusement la « lutte contre les inégalités » devant la culture. Toutefois, Bourdieu, malgré sa prétention à la scientificité, se trouvait prisonnier de contraintes idéologiques au sens strict qui conféraient à son propos une extrême ambiguïté comme le montre la suite de la même page. Il n’hésite pas en effet à écrire : « Ce n’est pas assez de constater que la culture scolaire est une culture de classe, c’est tout faire pour qu’elle reste telle que d’agir comme si elle n’était que cela » (p.62). Dans la même proposition se trouve une affirmation et son démenti : la culture scolaire est une culture de classe, autrement dit la « culture bourgeoise » – c’est le leitmotiv ennuyant de tout l’ouvrage- la culture scolaire n’est pas qu’une culture de classe, et cette fois cela signifie : la « culture bourgeoise » est la culture. La proposition de Bourdieu est en fait éminemment caractéristique du paradoxe qui caractérisait, nous montre Boris Groys dans Le Post-scriptum communiste et dans Staline œuvre d’art totale, le matérialisme dialectique régnant en Union Soviétique sous Staline et après. Sans le savoir nécessairement, Bourdieu écrivait là une proposition stalinienne, ou plus généralement bolchevique, marqué par la coexistence des contradictoires. Son propos est typique des discours staliniens sur le rapport du Parti à l’héritage classique : le Parti va plus loin que les Avant Gardes, qui dans leur hostilité à l’héritage classique qu’elles veulent balayer, ne manifestent qu’une « position gauchiste petite bourgeoise ». En effet, il s’approprie l’héritage classique en le mettant « au service du peuple » de sorte que la « culture de classe » par cette appropriation devient la « culture du peuple ». Ce que Bourdieu ne voulait pas savoir, c’est que les vocables « culture de classe » et « classe bourgeoise » n’ont aucune scientificité, à moins d’admettre que l’idéologie bolchevique soit la norme de toute scientificité. Quand on s’intéresse à l’histoire de leur formation depuis le début du XIXè siècle, il apparaît clairement qu’il s’agit là de vocables politiques dont la fonction est éminemment agressive : les prononcer, c’est se préparer à la lutte, voire même à l’extermination. Ils portent tout le poids du ressentiment, et d’abord celui du ressentiment du vaincu, l’aristocratie française. Avec ces pseudo-concepts qui sont avant tout des slogans de combat, on ne peut faire œuvre de science et si on le prétend, comme Bourdieu en 1964, on tend à prêter à l’institution scolaire une intentionnalité qu’elle n’a pas et qu’elle ne peut avoir. Et c’est effectivement ce que fait Bourdieu dès le début des Héritiers lorsque se réclamant des statistiques, il écrit : « le système scolaire opère, objectivement, une élimination d’autant plus totale que l’on va vers les classes les plus défavorisées. Mais on aperçoit plus rarement certaines formes plus cachées de l’inégalité devant l’Ecole comme la relégation des enfants des classes inférieures et et moyennes dans certaines disciplines » (p.11-12). Le vocabulaire se prétend « objectif » alors qu’il est déjà un vocabulaire militant, un vocabulaire de combat : « élimination », « relégation ». Plus loin, Bourdieu n’hésite pas à parler de « choix forcé » comme si cela avait une quelconque pertinence. La dérive idéologique atteint son apogée lorsque Bourdieu prétend diagnostiquer dans l’institution scolaire un « racisme de classe » inavoué (p.107) sans voir que si « racisme de classe» il y a eu, c’est bien dans les institutions scolaires bolcheviques. Margolin, que Bourdieu n’avait pas lu, rapporte dans Le Livre du retour la conversation suivante avec un membre du Parti : « Le pouvoir des soviets abhorre tout particulièrement les propriétaires terriens sympathiques. Oubliez-la sa cause est perdue – C’est comme chez les nazis, que je lui dis, pour eux aussi les Juifs doivent être tout noirs avec des nez crochus, et s’il s’en trouve des blonds aux yeux bleus, c’est pire, on les liquide en premier » (p.112). Le « racisme de classe », établi de l’Union soviétique au Cambodge, est l’oublié des prétendus combattants antifascistes. Bourdieu, avec son insistance sur les « origines sociales » participe en fait réellement du « racisme de classe » bolchevique. Toujours est-il que l’institution scolaire telle que la décrit Bourdieu se caractérise par une connivence avec la «classe bourgeoise » et semble « éliminer » et « reléguer » quasi- intentionnellement les « classes populaires » dans la mesure où elle ne prépare pas leur accession à la culture qui, tout en étant une « culture bourgeoise », est quand même « la » culture. De toutes ces ambiguïtés, Bourdieu ne pouvait sortir dans la mesure où son discours demeurait un discours idéologique. Plus cruellement encore, on n’a pas envisagé la dimension autobiographique de l’étude qui apparaît pourtant clairement au détour d’une phrase : « Lorsqu’ils s’orientent vers les enseignements dits de culture qui contribuent pour une part toujours très importante à déterminer les chances de faire des « études nobles », les élèves doivent assimiler tout un ensemble de connaissances et de techniques qui ne sont jamais complètement dissociables de valeurs sociales, souvent opposées à celles de leurs classes d’origine. Pour le fils de paysan, d’ouvriers, d’employés ou de petits commerçants, l’acquisition de la culture scolaire est acculturation » (Les héritiers, p.37). L’apparente « objectivité » de l’affirmation est chargée de tout un poids idéologique qui plonge dans le passé du petit Bourdieu fils de petit employé : Bourdieu n’a pas pardonné à l’institution scolaire, qui demeure pour lui celle de la culture, celle « acculturation » qu’il comprend à demi-mot comme une « trahison de classe ». Pour Bourdieu, sa trajectoire scolaire brillante était une « trahison de classe » et il allait le faire payer à l’institution scolaire. C’est pourquoi Bourdieu ne pouvait être qu’aveugle au mouvement même de la culture. Ce qui a manqué à Bourdieu, c’est une approche des exercices culturels, des exercices d’initiation à la culture. Prenant en compte cette initiation à la culture, Boris Groys peut soutenir contre toutes les approches de la culture en termes de « classes » que certes « il est plus facile à la partie la plus aisée de la société de devenir consommatrice de la culture valorisée et de s’y identifier », toutefois, « cela ne signifie nullement que cette culture valorisée traditionnelle exprime de quelque manière la vision du monde, le goût où les intérêts spontanés des classes privilégiées. Les représentants de ces classes trouvent devant eux la culture traditionnelle toute prête et se l’approprient par l’éducation et par l’instruction » (Le Nouveau, p.154). Il n’existe pas de « culture de classe », de « culture bourgeoise », il existe une culture transmise, en mouvement, et c’est ce que nomme la tradition. Cette culture transmise est acquise ou elle ne l’est pas. Ceux qui l’ont acquis se sont portés à des exercices d’acquisition, plus ou moins intenses, plus ou moins difficiles, ils n’en ont pas « hérité » gracieusement ». L’héritage culturel n’est pas là comme un héritage foncier : il n’attend pas seulement la prise de possession. Ceux qui héritent culturellement, semble oublier parfois Bourdieu, se sont livrés à des exercices, à une certaine askesis, et leur aisance repose sur cette askesis. Il s’avère, comme le souligne Boris Groys, que les exercitants de la culture appartiennent souvent, mais pas toujours, aux parties les plus aisées des collectifs humains nommés improprement « société », mais cela n’implique en aucune façon que la culture qu’ils acquièrent soit une « culture de classe ». Homère, Virgile, Horace, Chrétien de Troyes, les épîtres de Paul, Aristote, ont appartenu à la culture valorisée à différentes époques, par différents groupes. Quoi de commun entre Thomas d’Aquin lisant Aristote et Racine, Hegel, Marx le lisant ? Sinon que dans tous les cas, Aristote appartenait à la culture valorisée ou était en voie de valorisation dans le premier cas. L’homme d’aujourd’hui dans la culture européenne se voit adresser des messages provenant d’Aristote, Homère, Hegel, Marx, comme d’autant de membres de l’archive culturelle qu’il lui appartient de parcourir. Les bons exercices d’appropriation qui sont entretenus, plus ou moins, dans certains groupes facilitent ces parcours, cette appropriation. Ces bons exercices, ces habitus, ne sont pas du tout ce que Bourdieu entend par le même mot, à savoir la mauvaise hérédité de la « classe » en chacun, le « destin social » tellement imprégné qu’on ne saurait s’en délivrer. Mais cela n’implique en rien que les membres des groupes non aisés se voient « écartés » de la culture. Comme le souligne Bourdieu lui-même, la meilleure façon de les en « écarter » consiste à entretenir les mauvais exercices, et c’est ce que fait le plus souvent l’institution scolaire aujourd’hui. C’est aussi ce que font ceux qui promeuvent le « tout numérique » oubliant que même devant une tablette ou un ordinateur, il faut lire et comprendre ce qu’on lit. Contrairement à ce que croient souvent les tenants d’une « dévalorisation sans valorisation », les membres des groupes culturellement moins marqués savent pertinemment en quoi réside la culture valorisée et ils n’apprécient en rien les dévalorisations auxquelles prétendent se livrer ceux que Bourdieu nommait les tenants de « l’illusion populiste ». Groys remarque avec finesse que les groupes non privilégiés n’envisagent pas leurs pratiques comme une « culture populaire » : « Elles conçoivent plutôt leur pratique culturelle comme une « non culture » ou comme une « culture partielle », comme une portion du chemin menant à la culture » (Du Nouveau, p.154). Ce ne sont pas elles qui érigent leurs pratiques en élément de la culture, mais bien plutôt des membres des groupes privilégiés. Ces membres utilisent la non culture des groupes non privilégiés comme moyen d’accès à l’archive. Or, l’ironie réside ici en ce que les pratiques non culturelles, une fois qu’elles sont utilisés par des agents de la culture, ne le sont d’abord que transformées et que comme nouveaux éléments de la culture. C’est ce qui est arrivé par exemple avec le Jazz, c’est ce qui est arrivé dès le XVIIIe siècle avec le « parler paysan » chez Marivaux. On a vu ce que donnent les berges et les bergères dès que les agents de la culture s’en emparent. Cela n’a en rien profité aux bergers et bergères réelles. Une stratégie de dévalorisation sans valorisation est aveugle au fait qu’elle prive les non privilégiés de toute perspective culturelle puisqu’elle tend à leur faire croire qu’au fond il n’y a rien de noble, de meilleur ou de saint. Elle est plus encore aveugle au fait massif qu’elle réside en fait dans des valorisations subreptices qu’elle imagine à tort comme une « subversion » de la culture. Elle est une valorisation de la dévalorisation et ne peut sortir de cette impasse. Elle oublie que la transmission de la culture ne cesse d’opérer des valorisations et des dévalorisations.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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