• François Loiret

La possibilité de l'homme selon Hans Blumenberg.

Mis à jour : 7 juin 2019



Nous avons l’illusion que nous serions un état plus avancé de l’homme que le premier homme, que nous serions plus homme que le premier homme. Mais par quel miracle le serions-nous ? Même équipé de téléphones et de télévisions, nous n’avons pas accompli le premier pas dans lequel le premier homme s’est manifesté comme l’être capable de télépraxis comme on le dit en grec, d’action à distance, comme le dit en français, d’actio per distans comme on le dit en latin. L’anthropologie philosophique si elle se veut pertinente ne doit pas s’arrêter au XVIIe siècle, elle doit récapituler toute l’anthropogenèse et ne pas hésiter à exploiter les ressources que lui fournissent la paléo-anthropologie.

Poser de manière radicale la question de l’homme, c’est se demander : comment l’homme est-il possible ? La présence de l’homme se présente pour nous comme une évidence. Qu’il y ait de l’homme va de soi. Mais une anthropologie philosophique radicale ne peut se contenter de cette évidence. Si elle va à la racine, elle se doit d’envisager la possibilité même de l’homme avant même de statuer précipitamment sur ce qu’il est. C’est la tentative que mène le philosophe allemand Hans Blumenberg (1920-1996) dans la Description de l’homme (2006). Mais comment envisager la possibilité de l’homme ? Le recours envisageable pour un philosophe de notre temps est celui des recherches paléo-anthropologiques à condition qu’elles soient l’objet d’une appropriation réflexive par le philosophe. Aussi Blumenberg se tourne-t-il vers de nombreux travaux paléontologiques et notamment vers l’ouvrage de Paul Alsberg (1883-1965), l’Enigme de l’humanité paru en 1922, réédité en 1937 puis en 1970. Il s’agit ici de saisir in statu nascendi la possibilité même de l’homme. Saisir une possibilité n’est pas saisir un fait. Ici, comme le précise Blumenberg, il n’y a pas de fait, mais un « scénario originel ». Ce qui est en question, en effet, c’est l’apparition même de l’homme comme homme. Comment cette apparition pourrait-elle se présenter factuellement ? Alsberg ne raconte pas ce qui s’est passé en fait -et on ne peut lui reprocher car aucun anthropologue n’est en mesure de le faire-, il invente un scénario. C’est pourquoi Blumenberg parle non du prédécesseur de l’homme, mais bien du « prédécesseur fictif » de l’homme (p.537). Le scénario originel n’est pas à comprendre comme une situation inévitable et probable, bien au contraire. La possibilité de l’homme renvoie à un événement fictif, hautement improbable. Il faut comprendre par là que l’apparition de l’homme n’avait rien de nécessaire, l’homme aurait pu se rater et peut-être même s’est-il raté un nombre incalculable de fois. Le succès de l’apparition de l’homme se détache sur le fond d’échecs innombrables. En ce sens, cette apparition doit être comprise comme exceptionnelle au sens où elle est bien une exception dans le règne de la nature vivante telle que la comprend la biologie. Il s’agit donc de comprendre dans ce scénario originel fictif comment un animal est devenu homme de telle sorte qu’il a cessé d’être animal. L’animal fictif originel demande à être compris comme à la fois comme l’ancêtre des singes ressemblant à l’homme et comme l’ancêtre de l’homme. Il faut bien comprendre que nous n’avons de cet ancêtre aucun reste factuel. Comme le précise Blumenberg, il n’a jamais été découvert. Plus décisif est ici « l’événement originel exceptionnel » (p.536) qui en fit l’ancêtre de l’homme. Nous sommes bien dans l’ordre de l’exception, il faudra nous en souvenir. Cet événement exceptionnel réside dans le passage de la fuite au combat. L’animal en fuite se retourne contre son attaquant. Mais comment se retourne-t-il ? Tout est là. Il se retourne en se dressant sur ses membres postérieurs et en jetant des pierres à son agresseur avec ses mains. Pourquoi jette-t-il des pierres à son agresseur ? Parce qu’en tant qu’animal fuyant, il a perdu la disposition au combat corps à corps. Alors que le sanglier acculé par les loups se prépare au combat corps à corps, l’animal fuyant originel n’a déjà plus cette ressource. Il est contraint de puiser en lui de quoi échapper à une mort certaine. L’érection libère les mains pour le jet de pierre. Dans ce premier jet, réside déjà la possibilité de l’homme. Contrairement à ce que soutient Heidegger dans Être et temps, l’homme n’est pas l’être jeté, mais l’être qui jette. Le premier jet fut la première invention. En d’autres termes le premier homme est aussi le premier inventeur : il est le premier en ce que dans une situation sans issue, dans une impasse, il produit du nouveau, quelque chose qui n’avait jamais eu lieu auparavant. L’homme est né d’une impasse, il est l’être pour lequel les impasses ne sont pas des situations qui amènent à la perte, mais des situations qui amènent au nouveau. Il s’agit de bien comprendre cette production du nouveau et de bien saisir en quoi cette production du nouveau prenait la forme d’un jet. C’est bien dans cette production du nouveau que réside l’apparition de l’homme. En effet, souligne le philosophe, l’animal fuyant devient homme « en ce qu’il se modifie pas organiquement, mais se dote d’instruments » (p.537). S’il n’y avait lieu que modification organique, il n’y aurait jamais eu de production du nouveau, il n’y aurait jamais eu d’événement exceptionnel. L’exception se présente clairement ici comme ce qui échappe aux modifications organiques et donc comme ce qui ne peut relever du jeu de dés de l’évolution biologique. L’apparition de l’homme ne relève pas du jeu de l’évolution en tant que tel. Si l’apparition de l’homme relevait uniquement du jeu de l’évolution, il aurait fallu maintenir la thèse de Darwin selon laquelle l’homme primitif n’était pas encore tout à fait homme parce qu’il avait une dentition de carnassier. Se doter d’instruments est tout autre chose que de disposer de dents carnassières que les outils auraient rendus ensuite inutiles. L’homme dans son apparition n’est justement pas un être biologique spécialisé. Le se doter d’instruments signifie cette non spécialisation fondamentale de l’homme, déjà affirmée par Aristote, qui fait de l’homme un être qui se spécialise et se déspécialise selon les situations. Dans ce mouvement de spécialisation et de déspécialisation réside, souligne Blumenberg, l’intelligence. L’intelligence n’est donc pas déjà là, prête à l’emploi, chez l’animal fuyant, elle est à comprendre comme contemporaine de l’acte originel du jet. Dans le premier jet, ce qui n’était qu’en réserve se déploie effectivement. Le premier jet suppose la distance avec l’attaquant, mais il la suppose comme une forme de prévention. En effet, la fuite introduit déjà la distance, mais la différence entre la fuite et le jet, c’est que la distance instaurée par le jet est une réponse préventive et anticipative. Fuir, c’était encore rester animal, jeter c’est cesser d’être animal. Avec le jet, l’animal fuyant devient homme en se dressant sur ses pieds, c’est-à-dire en acquérant proprement des pieds et en préservant une distance avec ce qui le menace. Il ne se confronte plus à la réalité dans un corps à corps, il ne fait plus corps avec elle, bien au contraire. Le premier jet est la première mise à distance de la réalité. Dans cette mise à distance de la réalité réside l’apparition de l’homme. L’homme dans le moment fictif de son apparition n’est donc pas l’être collé à la réalité, mais l’être qui s’en décolle. Ce que la réalité lui présente, il en fait usage et du même coup le détourne d’elle. La première pierre jetée n’était pas là pour être jetée, elle était là sans intention. Mais comment peut-on affirmer que dans cette scène originelle du premier jet l’homme était là et à quel titre y était-il ?

Ce que le scénario originel d’Alsberg nous dit, c’est que l’homme est l’être capable d’agir à distance. Il s’agit désormais de comprendre en quoi l’action à distance, la télépraxis est constitutive de l’humanité de l’être humain dans la totalité de ses manifestations. La mémoire humaine est une forme de la télépraxis. En effet, ce qui caractérise la mémoire humaine, c’est son indépendance par rapport aux situations perceptives à la différence de la mémoire animale. Avoir la mémoire pour l’être humain, ce n’est pas répéter dans la forme du souvenir des situations perceptives identiques, comme le chien de Leibniz qui associe le bâton à la douleur, mais qui n’associera pas d’emblé le fouet perçu à une douleur possible lorsqu’il le perçoit pour la première fois, c’est pouvoir saisir des éléments identiques malgré la grande différence des situations factuelles rencontrées. Cette mémoire humaine est à comprendre comme une télépraxis dans la mesure où elle assure la présentification et la transmission de situations qui n’ont pas à être perçues et qui d’ailleurs ne pourraient pas, pour certaines d’entre elles, l’être. Celui qui se souvient de son passage en CPGE n’y est plus et n’y sera plus, et pourtant il en assure bien la présentification par le souvenir et peut transmettre son expérience remémorée à d’autres. Ainsi s’opère à très grande distance une action que nous nommons « tradition ». Or cette action, nous pouvons ne pas nous en charger nous-mêmes, nous pouvons la déléguer à des supports externes, des mémoires artificielles qui prennent la forme de livres ou de mémoires électroniques. C’est que toute délégation est aussi une forme de la télépraxis. La première forme de la délégation est le premier jet. Au premier jour de son apparition, le premier homme a délégué à une pierre l’action de défense. Tous les instruments sont des délégations qu’ils soient ou non outils, machines. Le stylo est déjà une délégation : ce n’est pas la main qui entre en contact avec le papier mais la pointe du stylo. Tout véhicule, du plus simple au plus complexe est aussi une délégation : nous déléguons à la bicyclette l’action de se transporter comme nous la déléguons aussi aux avions. Toute arme est encore une délégation. Les drones sont aujourd’hui une forme raffinée de l’action à distance : nous n’avons plus besoin d’être sur place pour surveiller les champs de blé, pour recueillir des renseignements, pour tuer des individus toxiques. En d’autres termes l’ensemble de ce que nous nommons la technique est à comprendre comme une délégation. En relève aussi la délégation politique puisque dès qu’il y a des délégués, nous agissons à distance par leur intermédiaire que nous ayons ou non choisi nous-mêmes ces délégués. Un fonctionnaire est une incarnation de l’action à distance de l’Etat de même qu’un commercial est l’incarnation de l’action à distance de son entreprise. Relève également de l’action à distance les signes et aussi les mots par lesquels nous montrons quelque chose sans que ce quelque chose soit présentement là. La totalité de la langue a ce pouvoir de montrer ce qui est absent et de le rendre présent. Parler ou écrire, c’est encore jeter. Nous disons d’ailleurs en français « jeter des idées sur le papier » et, comme les pierres, ces idées jetées atteindront quelqu’un. Avant même d’avoir le téléphone, les hommes ont pu s’entretenir à distance de plusieurs façons que ce soit par des signaux de fumée ou par des lettres. Mais même le penser est à comprendre comme action à distance en tant qu’il suppose le concept. Blumenberg le déclare clairement : « Savoir tenir ceci comme cela à distance, c’est la faculté élémentaire de l’homme. Elle va du premier acte de défense par un jet de pierre jusqu’au concept qui rassemble le monde dans le cabinet de l’écrivain, sans qu’il soit besoin que le moindre grain de sable de ce monde ne soit présent » (Description de l’homme, p. 538). Le concept permet de saisir les choses et même le monde dans sa totalité, il est bien un prendre ensemble comme le dit le latin concipio, mais un prendre sans contact. Par le concept, le penseur peut renoncer à tout prendre physiquement ou à être présent partout, c’est dire qu’il a renoncé au contact pour comprendre. L’action à distance est présente partout, elle est même présente dans la compréhension de soi dans laquelle l’être humain ne devient le spectateur de soi-même que par la prise de distance avec soi-même. En tant que telle toute action à distance, comme le premier jet, introduit des médiations. Le premier média fut la première pierre, il a été suivi depuis par de multiples médias. Dire que l’action à distance comme action proprement humaine est médiate puisqu’elle passe par l’invention de médias, c’est dire que le premier jet est à comprendre comme le premier renoncement à l’immédiateté. L’homme est ainsi l’être qui a renoncé à l’immédiat et qui vit dans un monde constitué de multiples médiations. C’est pourquoi la prétention à l’immédiateté, au « contact direct avec la nature », n’est pas seulement naïve, mais aussi dangereuse. Toute critique de la culture qui reproche à la culture de constituer en de multiples médiations qui sont autant de masques ou de faux-semblants, est d’emblée une négation de la culture. Reprocher à la culture de résider dans de semblants de distinctions, c’est ne pas comprendre que la culture exige la distinction puisqu’elle exige le renoncement à l’immédiateté. C’est pourquoi les critiques de la culture, sans s’en rendre compte, dans leur critique de l’artificialisme, désirent revenir avant le premier homme, au corps au corps avec la réalité. Mais ce ne serait rien d’autre que la négation de l’homme. Avec le premier jet commence la culture comme milieu propre de l’homme. Quoiqu’en disent les « amis de la nature », l’homme commence par le renoncement à la nature. C’est pourquoi il nous est impossible de « retrouver » la nature ou d’y retourner. Il faudrait par impossible que nous sautions par-dessus le premier homme.

Penser que parce que nous sommes équipés des moyens de téléphoner, de télévoir, de télécharger nous assure une supériorité indéniable sur le premier homme, ce n’est pas comprendre qu’avec l’événement du premier jet, toutes les délégations techniques étaient en somme déjà là. Le premier homme du scénario d’Alsberg n’était pas l’ébauche encore mal formée et frustre de ce que nous sommes. Il n’était pas une sorte de sous-homme appelé à évoluer, il était au contraire tout entier homme. Dans le premier jet, la totalité de l’homme est là et c’est bien ce que veut nous montrer Blumenberg en insistant sur le renoncement à l’immédiateté. Mais si la totalité de l’homme est déjà là avec le premier homme, sa qualité de premier en devient d’autant plus pertinente. Premier, il ne pouvait être que sans avant. Le prédécesseur fictif de l’homme, l’animal fuyant, n’est en rien un homme avant l’homme, on ne peut même pas dire de lui qu’il est une esquisse de l’homme. Avant le premier jet, il n’est rien d’humain. Le prédécesseur fictif ne nous intéresse que par son succès qui a fait de lui ce qu’il n’était pas, un homme. Du même coup l’événement originel demande à être apprécié dans son originalité et son exemplarité. En tant qu’événement nouveau et original, il suspend l’évolution biologique. L’homme est l’être qui n’a pas à évoluer biologiquement puisque son apparition n’est en rien d’ordre biologique. Si l’on suppose comme l’a fait le zoologiste allemand Adolf Remane (1898-1976) une disparition totale de toute trace de réalisations humaines à la surface de la terre, que pourrait dire un observateur futur en confrontant les fossiles des êtres humains et des singes ? Il pourrait dire que ce que nous nommons l’homme n’est qu’un singe doué d’une grande cavité cérébrale et caractérisé par la bipédie, et rien de plus. Il faut comprendre par là que les seules données morphologiques ne permettent en rien d’affirmer la présence de l’homme. En d’autres termes, si nous nous situons sur un plan exclusivement biologique, l’homme n’existe pas. Il ne relève en rien d’une évolution biologique, il n’est pas le résultat de transformations biologiques, il n’est biologiquement pas explicable. Si l’avènement de l’homme était biologiquement explicable, la paléo-anthropologie n’aurait pas besoin de recourir à un scénario originel fictif. Il importe désormais de saisir le sens de ce scénario originel fictif, et donc le sens du premier homme comme celui qui est sans avant. Alsberg déclare dans l’Enigme de l’homme : « L’humanité est née d’un seul coup. Elle est née à l’instant même de l’exercice constant de la méthode du jet de pierre pour se protéger, c’est-à-dire de la prise en compte du principe de développement qu’est la mise hors jeu du corps ». L’événement originel est signifiant en ce qu’il est inaugural et il n’est inaugural que parce que rien ne pouvait le précéder. Né d’un seul coup, l’homme n’est donc pas le produit tardif d’une évolution. L’évolution ne pouvait produire l’homme, même si elle a pu produire son prédécesseur fictif. Elle ne pouvait en tant que processus naturel produire un être dont l’apparition n’est rien d’autre que la prise de distance avec la nature. Or, commente le philosophe, c’est-à-dire, Blumenberg, « Il n’y a nulle mystification » (p.538) et il ajoute en confirmation du propos d’Alsberg : « L’homme a vu le jour d’un seul coup, ou plus précisément d’un seul jet » (p.539). Le passage de l’animal fuyant à l’homme est à comprendre comme un saut qu’aucune approche évolutionniste ne peut expliquer. Le premier homme est donc bien premier en ce sens qu’avec lui l’homme commence. Dire que l’homme commence, c’est dire que son apparition n’est précédée par rien au sens où rien ne prédisposait le prédécesseur fictif à être un homme. Du strict point de vue de l’évolution, il aurait pu rester un primate destiné à être reconnu comme l’ancêtre du singe. Le jet inaugural est à comprendre comme surgissement soudain de l’homme en son entièreté.

François Loiret, Dijon, 2014, tous droits réservés.

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