• François Loiret

La prolifération de l'infini chez Leibniz



Aristote affirmait explicitement l’existence de l’apeiron, son être dans l’œuvre. L’apeiron est fondamentalement à comprendre comme l’enveloppé puisqu’il est ce en dehors de quoi il y a toujours quelque chose. Or il y a bien quelque chose en dehors de l’apeiron et ce quelque chose l’enveloppe, c’est le dieu. En effet, le mouvement illimité en durée du firmament est enveloppé par le premier moteur que rien n’enveloppe. Aristote ne refuse donc pas du tout l’existence de l’apeiron, mais il soutient que cet apeiron qui existe bien n’existe pas comme une totalité, et donc comme un étant, puisque toute totalité est limitée sinon elle ne serait pas une totalité. Une totalité, en effet, c’est à quoi on ne peut rien ajouter. Dans une langue qui n’est pas celle d’Aristote, Leibniz (1646-1716) soutiendra qu’il existe un infini qui n’est pas une totalité. Grand lecteur d’Aristote, Leibniz se singularise dans la philosophie dite moderne par sa reprise affirmée et ouverte de la philosophie d’Aristote. Les philosophes du XVIIe siècle, en effet, prenaient généralement position contre Aristote en même temps qu’ils prenaient position contre ce qu’ils nommaient la « philosophie de l’Ecole », à savoir la pensée médiévale des XIIIe et XIVe siècles. Le projet de Leibniz est de réformer la métaphysique, mais cette réforme de la métaphysique loin de tourner le dos à la pensée médiévale, la recueille, et surtout, loin de rejeter la philosophie d’Aristote, se propose de l’accomplir. Dans une lettre à Thomasius du 20 avril 1669, il écrit :

« Je ne crains pas de dire que je suis plus souvent d’accord avec les livres d’Aristote « Leçons sur la nature » qu’avec les méditations de Descartes tant je suis loin d’être cartésien » Œuvres, p.76.

Cela ne signifie en rien que Leibniz soit un aristotélicien égaré dans le XVIIe siècle. Mais cela signifie qu’il va opérer une reprise de philosophèmes d’Aristote dans un contexte nouveau. En effet, on ne peut comprendre les déclarations de Leibniz sur l’infinité en acte du monde sans l’arrière plan aristotélicien. Le philosophe allemand est l’un des rares à avoir compris que l’apeiron d’Aristote n’était pas un apeiron en puissance. Lorsque Leibniz soutient de multiples fois qu’il existe un infini en acte qui n’est cependant pas une totalité, il traduit dans une conceptualité nouvelle l’affirmation d’Aristote selon laquelle l’apeiron dans l’œuvre n’est pas un tout. La difficulté que présente la philosophie de Leibniz réside notamment dans l’affirmation que l’infini en acte se dit multiplement. Il y a plusieurs formes de l’infini en acte, l’une qui prend sa source dans les spéculations médiévales des XIIIe et XIVe siècles,, l’autre qui prend sa source dans la philosophie d’Aristote. Lire Leibniz à partir du schéma binaire infini en acte/infini en puissance, c’est ne pas voir que dans toute son œuvre l’infini est démultiplié. Il y a non pas un infini, mais des infinis. Il n’y a pas un infini en acte, mais des infinis en acte, non pas un infini en puissance, mais des infinis en puissance. Avec Leibniz, nous assistons à la prolifération des infinis. L’infini est partout sous de multiples formes inassimilables mais qui se répondent. L’infini se dit de tout. Il se dit de Dieu, du monde, de l’espace, du temps, de la matière, des créatures. Il n’est pas seulement physique et métaphysique, il est aussi historique, moral, politique et même économique. Leibniz affirme en effet, de manière rigoureuse, l’infinité de la connaissance humaine, l’infinité du bonheur humain, l’infinité du perfectionnement de l’univers et de l’espèce humaine dans de multiples directions. Or, toutes ces infinités ne sont pas disjointes, bien au contraire, elles sont articulées les uns aux autres et procèdent toutes de l’infinité divine. Si la métaphysique exige d’être réformée, souligne Leibniz, si elle affronte des obstacles qu’elle n’a pas su vaincre, c’est parce qu’elle n’a pas su jusqu’alors différencier les multiples formes de l’infinité. En fait, elle n’a pas su assumer l’infinité. La métaphysique réformée est celle qui sait voir la présence de l’infini, ou plus précisément la présence des infinis partout en sachant différencier les formes et les degrés de l’infinité. Si Leibniz peut se proposer de montrer l’omniprésence de l’infini, c’est que l’infini, à la différence de l’apeiron d’Aristote, a acquis depuis le XIIIe siècle, une positivité qu’il n’avait pas jusqu’alors. Leibniz est tributaire d’un tournant de la pensée européenne qui s’est accompli dans la théologie, selon lequel la perfection ne réside pas dans la finité, mais dans l’infinité. Or Leibniz se propose de montrer que la perfection est partout, qu’elle n’est pas seulement en Dieu, mais dans l’œuvre de Dieu. Si la perfection est indissociable de l’infinité, il faut donc bien que l’infini soit aussi partout. C’est seulement en ce sens que peut se comprendre l’affirmation leibnizienne du meilleurs des mondes possibles et ce que l’on nomme l’optimisme leibnizien. Nous n’avons pas à désespérer du monde, nous montre Leibniz, car le monde est destiné à se perfectionner infiniment et nous avec lui. Et bien que nous soyons en un certain sens fini, nous participons, comme toutes les créatures, à l’infinité du Créateur.

François Loiret, tous droits réservés.

#Leibniz

57 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now