• François Loiret

La vie comme immobilité.



L’ontologie des êtres changeants et donc mobiles qu’est la Physique s’achève sur l’affirmation d’un premier moteur incorporel immobile qui parce qu’il n’est ni corps, ni mobile – et tout corps est mobile- ne relève pas de la philosophie de l’être changeant, de la philosophie de la nature. C’est pourquoi la philosophie de la nature ne peut rien nous dire de ce qu’est ce premier moteur. C’est dans la Métaphysique, et surtout au livre lambda, qu’Aristote déploie la nature du premier moteur. Il le fait en trois moments : le premier moteur est énergeïa pure, parce qu’il est énergeïa pure, il est intellect, parce qu’il est intellect, il est vie (Zoé). Le premier moteur, qui est nommé Dieu, est même plus précisément l’étant dont l’ousia est énergeïa. Cela ne culmine pas dans l’affirmation que dieu est la pensée qui se pense elle-même, comme on le dit souvent, mais dans l’affirmation que dieu est la vie à son plus haut niveau. En ce sens, il est inconséquent de soutenir, comme Heidegger l’a fait dans les Concept fondamentaux de la philosophie antique que le dieu d’Aristote serait la pure mobilité et que le « théorein est la mobilité la plus pure dont la vie puisse disposer » (p.346). Heidegger prétend qu’il y aurait chez Aristote deux types de mobilité, une mobilité impure comme être en chemin vers… qui caractériserait les étants changeants et une mobilité pure qui serait celle de l’acte de percevoir et de penser. Or si cette distinction existe chez Heidegger, elle n’existe pas chez Aristote. Heidegger n’affronte pas la difficulté que posent les textes d’Aristote, il suppose comme allant de soi que l’immobilité et la vie sont incompatibles. Or, en affirmant que le premier moteur immobile est vie au plus haut degré dans le livre lambda de la Métaphysique, Aristote nous amène à penser que la vie en son essence n’est pas mobilité.

Le dieu est pensée qui se pense et comme telle il est présent à tout ce qui est contenu dans le monde. Or, comme pensée qui se pense, le dieu est vie, il est même le vivant le plus parfaite, le vivant qui vit le plus intensément la vie :

« Et la vie (zoé) aussi appartient à dieu, car l’être dans l’œuvre de l’intellect est vie, et dieu est cet être dans l’œuvre même ; et l’être dans l’œuvre subsistant en soi de dieu est une vie parfaite et perpétuelle. Aussi appelons-nous dieu un vivant perpétuel parfait ; la vie et la durée continue et perpétuelle appartiennent donc à dieu, car c’est cela même qui est dieu » Métaphysique Lambda 1072b 27, p.683.

Il n’est pas question ici de bios, la forme de vie, mais de zoé, le fait de vivre, l’être dans la vie. Aristote ne parle de la forme de vie du dieu, il va beaucoup plus loin puisqu’il soutient que le dieu est l’être dans la vie accompli. Dieu est le vivant qui vit le plus parfaitement et le plus intensément parce qu’il pensée qui se pense et que cette pensée qui se pensée est toujours dans l’éveil. Aristote soutient implicitement ici que celui qui pense est celui qui vit le plus. Pour comprendre cette assimilation de la pensée à la vie, il faut revenir à un texte de jeunesse d’Aristote, l’Exhortation à la philosophie ou Protreptique. Dans cet ouvrage de jeunesse, Aristote applique à l’être dans la vie humain la différenciation de la dynamis et de l’énergeïa. Certes, nous ne sortons jamais de la vie tant que nous sommes vivants, toutefois la vie est œuvre (ergon) et elle ne l’est que dans l’éveil. En effet, c’est dans l’éveil que nous oeuvrons, non quand nous dormons. En ce sens, la vie humaine se différencie en vie éveillée et en vie dormeuse et la vie dormeuse est à comprendre comme une vie en puissance par rapport à la vie éveillée qui est seule la vie véritablement dans l’œuvre. C’est pourquoi Aristote affirme dans l’Exhortation à la philosophie :

« Celui qui est éveillé vit plus que celui qui dort, et celui qui œuvre par son âme vit plus que celui qui se contente d’avoir une âme ».

Le passage joue sur la différence en possession et usage, ktésis et chrésis. Celui qui dort a bien une âme, mais il n’en fait pas usage, alors que celui qui est éveillé en fait usage. La vie éveillée seule est vraiment vie parce qu’elle est usage et en ce sens, elle est œuvre. En effet, la vie n’est pas du tout œuvre comme produit, elle est œuvre comme usage, ce qui revient à dire que l’œuvre n’est pas distincte de l’activité. La vie est œuvre comme la vision et la pensée sont œuvre. De même que celui qui voit dans l’œuvre est celui qui est éveillé et non celui qui dort, celui qui vit dans l’œuvre est celui qui est éveillé et non celui qui dort. L’éveil seul est l’être dans la vie comme il est l’être dans la vision et cet être dans la vie est un être dans l’œuvre. Or quelle est l’œuvre par excellence de l’âme humaine ? L’œuvre par excellence de l’âme humaine, soutient Aristote dans l’Exhortation à la philosophie, c’est la pensée. Celui qui pense et qui pense bien vit plus que les autres, il vit plus intensément et plus parfaitement que les autres. Pourquoi vit-il plus intensément et plus parfaitement que les autres ? Parce qu’il est le seul à avoir un rapport à la vie. Pour la plupart des hommes, être dans la vie va de soi et du même coup l’être dans la vie leur est dissimulé. La plupart des hommes envisage que la vie est plaisante non pour elle-même mais en raison d’un contenu déterminé : il leur faut remplir leur vie d’un contenu pour qu’elle leur soit plaisante. Du même coup, ils ne voient pas que ce qui est plaisant en soi, c’est l’être dans la vie lui-même qui se dévoile au penseur. C’est pourquoi le philosophe vit plus que les autres : il est éveillé à la vie, il est littéralement le seul qui est véritablement dans la vie. Les autres vivent comme s’ils dormaient. Or, soutient Aristote, vivre, c’est, pour les vivants éveillés, être :

« Si le fait de vivre est, pour l’animal du moins, la même chose que celui d’être, il est clair que celui qui est par excellence et le plus ultimement de tous, c’est sans doute l’homme qui pense » Exhortation à la philosophie.

Puisque pour les vivants, vivre, c’est être, celui qui parmi les vivants vit le plus intensément, est le plus intensément et c’est le philosophe. Or, le livre lambda de la Métaphysique nous montre que la vie que peut connaître le philosophe est dépassée par celle que vit le dieu. En effet, le philosophe est un homme et comme homme, il n’est pas constamment en éveil, et lorsqu’il est en éveil, il n’est pas constamment pensant, car penser, soutient Aristote, fatigue l’homme. Ce n’est en rien le cas du dieu qui ne connaît pas l’alternance du sommeil et de la veille, qui est donc toujours une pensée dans l’œuvre. Si la vie humaine la plus intense est la vie pensante dans laquelle le philosophe pense le tout, pense le bien dans sa totalité, la vie la plus intense est la vie du dieu puisqu’elle est une vie constamment éveillée dans laquelle l’activité de pensée ne connaît aucune interruption. Cette activité de pensée n’est pas un mouvement. En effet, elle est œuvre et comme œuvre, elle est un état. Aristote l’explicite dans le livre VII de la Physique où il aborde les états intellectuels de l’âme humaine en montrant qu’ils ne sont ni des générations, ni des altérations. Penser est une activité qui réside paradoxalement pour nous, à première vue, dans un arrêt :

« Nous disons que savoir et être prudent se font par le fait pour la pensée d’être arrivée à un état de repos et d’arrêt, et ce n’est pas une génération qui mène à l’état de repos » Physique VII 247b 10.

Penser, c’est être en arrêt. Il ne s’agit pas à proprement parler du repos, qui est en soi privation de mouvement, mais bien d’une forme d’immobilité. Seuls ceux qui sont capables d’atteindre cet état d’immobilité peuvent penser. C’est pourquoi Aristote associe la pensée au calme, à la maîtrise des passions et à l’âge. Les enfants ne pensent pas, malgré les apparences, soutient Aristote, parce qu’ils ne sont pas encore capable d’atteindre cet état d’immobilité. Seul celui qui s’arrête sur quelque chose pense ce quelque chose ; celui qui passe d’une chose à une autre, qui se lasse vite de quelque chose et qui est avide de quelque chose de neuf, ne peut pas penser. On ne peut donc en rien caractériser l’activité de penser comme un mouvement de l’âme humaine. Penser, c’est être littéralement dans la pensée comme voir, c’est être dans la vision. Au fond, l’ontologie d’Aristote est de multiples manières une ontologie de l’être dans. Cet état qu’est la pensée s’accompagne du plus grand plaisir que peuvent connaître les êtres humains puisqu’il correspond à la plus haute activité qui est possible aux êtres humains. Il s’agit d’une activité de l’intellect. Or l’intellect humain en tant qu’intellect actif ou agent se caractérise dans son être par la pure énergeïa :

« Cet intellect est séparé, sans mélange et impassible, et son ousia est énergeïa » De l’âme III 5 430a 15, p.82.

L’intellect agent n’est jamais en puissance, il est toujours dans l’œuvre puisque son ousia est énergeïa comme l’est aussi celle du dieu du livre lambda de la Métaphysique. Il est aussi un état et cet état actif est comparable à celui de la lumière. La lumière, en effet, n’est pas mouvement, n’est pas corps, elle est un état. Aristote pour la qualifier emploie le mot parousia, présence. La lumière est une présence qui fait apparaître le visible. Elle ne change rien, elle ne produit rien, elle éclaire. Il faut donc comprendre que l’intellect agent met en lumière : il ne produit rien, il ne change rien, il ne constitue rien. L’intellect agent apporte la clarté comme la lumière en pensant ce qui est. Mais l’être humain n’est pas un pur intellect agent. Chez lui, l’intellect agent n’est pas dissociable de l’intellect patient ou réceptif ni même de l’imagination et de la sensation. Si l’intellect agent ou actif est pure énergeïa, si le plaisir lié à l’activité de l’intellect agent est aussi de l’ordre de l’énergeïa, il n’est pas étonnant qu’Aristote puisse caractériser le dieu comme pur intellect. Contrairement à ce que soutient Heidegger, le dieu comme intellect actif toujours en éveil, comme intellect toujours pensant, n’est en rien la manifestation la plus haute de la mobilité. Aristote ne cesse de répéter que le dieu est immobile. Tout en étant immobile, le dieu est actif puisque l’activité de l’intellect n’est en rien un mouvement. Le dieu est donc à la fois l’intellect actif pur et l’intelligible pur. A la différence de l’intellect humain, cet intellect pense continuellement puisque le dieu est continuellement en éveil. Il n’y a jamais de passage à l’être dans l’œuvre pour l’intellect divin. Si chez l’être humain, la pensée peut être vue comme une puissance qui comme telle ne s’exerce pas toujours, il n’en va pas de même pour l’intellect divin qui est toujours en activité. L’intellect divin n’est pas une puissance du dieu qui serait toujours en activité, cela n’a pas de sens. L’intellect divin n’est pas une puissance de dieu, il est dieu. Le dieu est donc intellect. Son activité, qui est état et non pas mouvement, est l’activité continuelle de penser. La vie divine n’est donc pas du tout la suprême mobilité, contrairement à ce que soutient Heidegger, elle est le suprême état et comme telle, elle est nécessairement immobile. Vivre au niveau le plus haut, c’est être immobile. L’être dans la vie accompli est le calme impassible d’un état dont celui qui le vit ne sort jamais. Il ne connaît en rien le changement d’état qui définit la mobilité. A la différence de ce qui connaît le changement, il ne sort jamais de soi. La vie, contrairement à ce que soutiendra Heidegger dans les années 1920, n’est pas du tout extatique. L’extase ne caractérise pas la vie, mais le changement. La vie dans sa plénitude et sa complétude ne peut être extatique puisqu’elle est à comprendre comme un être dans. Vivre, c’est être dans la vie, et être dans la vie, c’est être dans l’œuvre et c’est être dans la fin. Toute extase, au contraire, n’est pas un être dans, mais un être dehors. Si Heidegger avait vraiment compris qu’être, chez Aristote, c’est être dans, il n’aurait jamais caractérisé la vie comme un être dehors. Le dieu qui est le vivant ultime ne sort pas de la vie. L’homme peut s’efforcer de ne pas sortir de la vie en pensant, seule manière pour lui de s’immortaliser. Les autres vivants et la plupart des hommes ne sortent pas de la vie en engendrant. La perpétuation de l’espèce est la seule manière qu’ont la plupart des vivants d’être dans la vie sans en sortir. Autrement dit, c’est l’espèce qui est véritablement dans la vie, pas l’individu. C’est pourquoi seule l’espèce, non l’individu, participe de l’être dans la vie total qui caractérise la vie divine.

François Loiret, Dijon, 2014, tous droits réservés.

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