• François Loiret

Le possible et la puissance selon Grégoire de Rimini.



Dire que Dieu est Tout Puissant, c’est dire qu’il peut tout faire. La Toute Puissance, précisément parlant, revient à la Volonté divine. En ce sens, la Toute Puissance signifie que Dieu peut faire tout ce qu’il veut faire. Sa volonté ne rencontre rien qui pourrait lui résister, contre quoi elle pourrait échouer. Ce que Dieu veut, il le peut. La distinction proposée par Locke entre la puissance comme volonté et la puissance comme liberté n’a ici aucune pertinence. D’abord parce que cette distinction suppose une volonté finie. Ensuite parce que la liberté n’est pas une autre puissance que la volonté. Il y a liberté en ce que la volonté est libre. D’ailleurs Locke est bien contraint d’admettre que si un agent produisait un effet sans pour autant l’avoir voulu, c’est-à-dire l’avoir décidé, il ne serait en rien libre. Un énorme rocher dévalant une pente renverse un mur, ce que ne pourrait faire un rocher moins grand. Le rocher plus grand a produit un effet que ne pouvait produire le rocher moins grand. Dira-t-on pour autant que le rocher plus grand est libre alors que le rocher moins grand ne l’est pas ? En aucune manière. Même Locke refuserait une telle perspective. Un rocher ne peut être libre, soutient Locke, parce qu’il n’est pas un agent et il n’est pas un agent parce qu’il ne décide en rien de son mouvement produit. On voit donc par là que la distinction lockienne entre volonté et liberté ne tient pas et Locke lui-même est bien contraint d’admettre que seul un agent volontaire est un agent qui agit librement. Dire que tout ce que Dieu veut, il le peut, c’est donc dire que Dieu est libre, qu’il est même parfaitement libre, infiniment libre. Il n’est rien qu’il ne puisse faire. En ce sens, tout lui est possible. Est donc toute puissante, une volonté dont le champ des possibles n’est en rien restreint. N’est pas toute puissante, une volonté dont le champ des possibles est restreint. Est impuissant, ce qui est sans aucun possible. Autrement dit, est impuissant, ce qui n’a pas de possible, est puissant, ce qui a des possibles et des impossibles, est tout puissant, l’être qui n’a que des possibles. Une pierre n’a pas de possible. Si je lui fais dévaler la pente, ce dévalement n’est pas un possible de la pierre. Un homme a des possibles : dans une situation déterminée, il y a des choses qu’il peut faire et qu’il ne peut pas faire selon sa volonté. Il ne peut pas déplacer les Alpes, même si une telle idée saugrenue lui venait en tête, cela lui est impossible. A Dieu, par contre tout est possible. Mais comment comprendre de manière plus précise que tout est possible à Dieu ? Ne pourrait-on pas envisager en effet qu’il est des choses qui s’imposent à la volonté de Dieu ? Les théologiens du XIVe siècle se demandaient en effet si le passé ne s’imposait pas à Dieu lui-même. Dieu pourrait-il faire que le passé n’ait pas été ? Pierre Damien au XIe siècle s’était ainsi demandé si Dieu pouvait faire que Rome ne soit pas. A l’époque de Grégoire de Rimini, ils se posent plutôt la question de savoir si Dieu peut faire qu’Adam n’ait pas été ou qu’une femme déflorée redevienne vierge. Ce qui est en jeu ici, c’est la nécessité supposée du passé, affirmation qui vient d’Aristote : ce qui est passé, parce qu’il est passé, est nécessaire, c’est-à-dire ne peut être autrement. Or, si Aristote avait réservé la nécessité au passé et ne l’avait en rien étendu au futur, les théologiens du XIVe siècle vont jusqu’à envisager que les futurs pourraient ne pas être contingents, au contraire de ce que soutenait Aristote, dans la mesure où ils relèveraient d’une révélation divine. Si Dieu a révélé que l’Antéchrist viendra à la fin des temps, n’est-il pas nécessaire qu’il vienne ? Du même coup, les futurs et les passés ne sont-ils pas nécessaires et ne s’imposent-ils pas à la volonté divine comme à la nôtre ? On voit tout de suite ici que si tous les passés et tous les futurs sont nécessaires, alors rien au fond n’est possible, ni pour nous, ni pour Dieu. C’est dans ce contexte que Grégoire de Rimini met en œuvre une distinction élaborée avant lui, celle entre la puissance absolue de la volonté divine, potentia absoluta, et la puissance ordonnée de la volonté divine, potentia ordinata.

La distinction entre puissance ordonnée et puissance absolue n’est pas une distinction entre deux puissances au sens où il y aurait en Dieu deux puissances distinctes. Puissance ordonnée et absolue sont la même puissance de la volonté divine, mais entendue de deux manières différentes. La volonté divine peut ce qui est conforme à l’ordre qu’elle a établie et dans ce cas, on dit que la puissance de sa volonté est ordonnée. Il y a un ordre total de la Création qui embrasse tout ce qui est créé et tout ce qui peut arriver dans la Création. Cet ordre est à comprendre comme une totalité de compossibles, à savoir que tout n’y est pas possible : les possibles sont définis par leur compatibilité avec l’ordre dans sa globalité. Si Dieu a établi l’ordre de la Création de sorte que le soleil dispense de la lumière et de la chaleur, il est impossible dans cet ordre que le soleil fasse régner le froid et l’obscurité sur la terre. Dieu ne peut faire que le soleil dispense autre chose que ce pourquoi il a été créé. S’il a établi l’ordre de telle manière que les enfants supposent pour leur naissance un homme et une femme, il ne peut faire qu’un enfant puisse naître de deux hommes, car les deux sont incompossibles. Si enfin il a établi l’ordre de telle manière que son Fils meure sur la croix pour sauver les hommes, il ne peut faire que son Fils ne meure pas, car la non mort du Christ est incompossible avec le salut suivant l’ordre. Il y a donc un impossible suivant la puissance ordonnée, mais cet impossible n’est en rien un impossible absolu, c’est un incompossible. L’impossible au sens absolu, c’est le contradictoire. Il serait contradictoire que le rien soit quelque chose. Dieu dont la volonté n’est en rien absurde ne peut vouloir de potentia absoluta ce qui est contradictoire, mais il peut vouloir l’incompossible puisque l’incompossible n’est qu’un impossible relatif. Suivant la puissance absolue de sa volonté, Dieu peut absolument tout, c’est-à-dire qu’il peut ce qui est incompossible. Pour la volonté divine considérée selon sa puissance absolue, tous les incompossibles sont des possibles. Dieu peut donc de potentia absoluta enfreindre l’ordre de la Création. Comment le comprendre ? Il faut se rappeler que l’ordre des possibles relatifs est un ordre volontaire, un ordre que Dieu lui-même a établi. Cet ordre ne s’est jamais imposé à Dieu lui-même. C’est pourquoi Grégoire de Rimini précise que cet ordre établi par Dieu n’est pas nécessaire de manière absolue. Il n’y a aucune nécessité à ce que Dieu ait voulu l’ordre de la Création tel qu’il existe parce que la volonté ne veut rien nécessairement en tant qu’elle est libre. En tant que Volonté libre de créer le monde, libre de créer ce monde-ci plutôt qu’un autre, Dieu est une cause contingente. Or tout ce que produit une cause contingente est contingent. Grégoire de Rimini, en effet, n’entend pas la contingence au sens d’Aristote, à savoir au sens de ce qui peut ne pas être parce que cela est dénué de perfection (le contingent est chez Aristote situé dans la région inférieure du monde), il l’entend au sens de Duns Scot, comme ce qui est produit par une cause contingente. Il faut entendre par là qu’est contingent, ce qui est produit par la volonté libre. Dieu a créé librement le monde tel qu’il est. Cela signifie : dans l’instant de nature où Dieu a créé ce monde, il aurait pu créer un autre monde, agencé tout autrement. Le monde existant est en ce sens entièrement contingent. Il n’est pas un monde nécessaire mais un monde possible. Pour la volonté divine, dans sa puissance absolue, le champ des mondes possibles est infini. C’est ce que reprendra Leibniz.

A partir de la distinction du possible absolu et du possible relatif comme compossible, on peut envisager la réponse que donne Grégoire de Rimini aux arguments de ceux qui prétendent que le passé et le futur révélé sont nécessaires. Puisqu’il n’y a rien qui soit absolument nécessaire, en raison de la contingence de l’action divine, il est impossible de soutenir que le passé et les futurs révélés puissent être nécessaires. A l’affirmation selon laquelle Dieu ne peut vouloir qu’Adam n’ait pas été, Grégoire de Rimini répond que l’affirmation « Dieu a voulu produire Adam » n’est pas une vérité nécessaire, mais une vérité contingente. Il ne s’agit pas en effet de prouver que Dieu peut littéralement défaire le passé ou le refaire à volonté, en sorte qu’une fois Adam créé, il aurait le pouvoir de le décréer. Ce qu’il s’agit de prouver, c’est que la création d’Adam n’est en rien nécessaire. Dieu n’a pas été déterminé à produire Adam, il l’a produit librement, c’est-à-dire qu’au moment où il l’a créé, il aurait pu ne pas le créer. Grégoire de Rimini distingue ainsi un sens positif et un sens négatif de la négation du passé. Au sens positif, nier le passé, c’est le défaire, au sens négatif, c’est ne pas le produire. On ne peut dire que ce qui a été n’a pas été, que Rome par exemple n’a pas existé, mais on peut dire que si Dieu ne l’avait pas voulu, ce qui a été, ce qui est arrivé dans le passé, n’aurait pas été, ne serait pas arrivé. Dieu peut faire que ce qui est passé ne soit pas passé, non parce qu’il changerait le passé, mais parce qu’il a la puissance de ne pas le réaliser. Qu’Adam n’ait pas été, n’est pas un impossible absolu puisque l’existence d’Adam n’a aucune nécessité absolue. En d’autres termes, la proposition « Adam n’a pas été » n’est rien une proposition contradictoire si on la comprend de la manière suivante : il n’y a aucune nécessité absolue à ce qu’Adam ait été. Autrement dit, Adam aurait pu ne pas exister, si Dieu avait voulu qu’il n’existât pas. Il en va de même des futurs contingents. Ces futurs n’ont aucune nécessité absolue. Dieu peut faire que l’Antéchrist soit dans le futur comme il peut faire qu’il ne soit pas. Il peut révéler que l’Antéchrist sera dans le futur comme il peut révéler qu’il ne sera pas. La révélation est contingente comme l’est aussi la réalisation du futur. Si Dieu a révélé que l’Antéchrist sera dans le futur, l’Antéchrist sera bien dans le futur parce qu’il l’a voulu en le révélant. Mais Dieu aurait pu ne pas révéler que l’Antéchrist sera dans le futur et l’Antéchrist ne pourrait alors être dans le futur parce qu’il ne l’aurait pas voulu. Autrement dit, l’ordre de la création dans sa totalité relève dans son institution de la puissance absolue de la volonté divine. La puissance ordonnée ne s’exerce qu’une fois l’ordre établi. Ce qui lie la volonté divine, ce n’est donc rien d’autre que ce qu’elle a voulu librement et de manière contingente. Aucune nécessité absolue ne s’impose à elle. Il en va de même pour toute être doué de volonté. Dieu est tout puissant parce qu’il produit tout ce qu’il produit de manière contingente. L’homme est également puissant et sa puissance s’étend aussi loin que s’étend sa volonté libre. Ce qui relève de la production volontaire de l’homme a ainsi le caractère de la contingence. Certes, l’homme ne peut pas plus que Dieu défaire le passé. Nous ne pouvons faire que la guerre de 1914-1918 n’ait pas eu lieu, mais au moment où elle a eu lieu, elle n’était en rien nécessaire, elle était seulement possible, elle aurait donc très bien pu ne pas arriver. Tous les textes des contemporains le montrent. Cette guerre n’était pas une « fatalité », elle aurait pu être évitée, et en ce sens, cette guerre a été voulue. Nous ne pouvons faire que la Ve République n’ait pas été établi, mais au moment où elle a été établie, elle aurait pu ne pas être établie. Nous ne pouvons faire que Pierre Bourdieu n’ait pas été sociologue, mais il n’y avait aucune nécessité à ce que Pierre Bourdieu devienne sociologue, il aurait très bien pu ne pas devenir sociologue s’il ne l’avait pas voulu. D’ailleurs, aurait ajouté Duns Scot, Pierre Bourdieu, tant qu’il vivait, aurait très bien pu cesser de vouloir être sociologue. Grégoire de Rimini, de façon moins radicale que Duns Scot, nous apprend quelque chose, nous qui sommes souvent vaccinés au déterminisme et au nécessitarisme. Lorsque nous envisageons le passé, de manière scientifique, nous sommes tentés de remonter à ce que nous nommons des « causes » et nous avons alors la quasi certitude que ce qui a été ne pouvait pas ne pas se produire. A lire les ouvrages historiques, remarquera Hannah Arendt, on a souvent l’impression que la plus implacable nécessité règne sur ce qui se produit dans l’histoire. A lire certains ouvrages sociologiques, on a aussi l’impression que la plus implacable nécessité règne sur la vie des hommes dans ces collectifs que l’on nomme mal « société ». Mais cette nécessité, nous apprend Grégoire de Rimini, n’est que conditionnelle et elle ne doit pas faire oublier que ce qui est produit par les hommes est en sa source radicalement contingent. C’est pourquoi les hommes ne sont jamais les « produits » de l’histoire, de la société, ils ne sont pas ces êtres impuissants dont nous entretiennent souvent les sciences. S’ils étaient des êtres impuissants, ils seraient sans possible. Or s’il y a du possible pour les hommes, pas pour les mouches ni pour les pierres, c’est qu’ils sont en eux-mêmes des volontés libres qui au moment où elles veulent x, peuvent toujours ne pas le vouloir. En tant que volonté libre, les hommes sont des possibilisations.

La théologie médiévale, dans ses réflexions pénétrantes sur la Toute Puissance divine, nous présente une approche de la puissance qui ne doit plus rien à la question du changement. La puissance n’est plus ici la réponse à la question du changement. En d’autres termes, pourrions-nous dire, la puissance n’est ici rien de « physique ». Est alors puissant, celui pour lequel s’ouvre le champ du possible et est impuissant ce pour quoi aucun champ du possible ne peut s’ouvrir. Cette théologie ne nous apprend pas seulement que nous sommes des êtres possibles, elle nous apprend aussi que nous sommes ouverts au possible. Nous sommes alors des possibles qui ne cessent de se possibiliser alors que la pierre est bien elle aussi un possible, mais un possible sans possibilisation. Potentia ne veut pas du tout dire pouvoir au sens de domination. Potentia ne veut pas seulement dire pouvoir au sens de capacité. Potentia est la condition des êtres qui se possibilisent, dont la vie est possibilisation.

François Loiret, tous droits réservés.

#GrégoiredeRimini

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now