• François Loiret

Le premier comme couple.

Mis à jour : 6 juin 2019



Au commencement, il n’y a pas seulement le un, il y a aussi déjà le deux et sans le deux, il n’y aurait pas de succession au commencement.

Alors que nous avons hérité de la figure du premier homme sans avoir à la soutenir, Augustin est contraint de la soutenir contre ceux qui se réclament de la philosophie grecque et cette contrainte le pousse à poser la question du premier dans sa radicalité. Nous n’avons pas affaire ici à un conflit portant sur l’identification du premier homme ou sur les conditions de son apparition, mais bien à un conflit portant sur la négation ou l’affirmation du premier homme. Si l’on se réfère à Aristote, par exemple, il est évident que la figure du premier homme n’a aucune pertinence puisque le monde et tout ce qui est dans le monde est là depuis toujours et pour toujours : il y a eu des hommes en tout temps et le temps est depuis toujours. Dans un monde où l’homme serait depuis toujours et pour toujours, la présence de l’homme ne serait pas une nouveauté. Dans un monde où les hommes seraient emportés par la répétition cyclique, par des révolutions incessantes, la présence de l’homme ne serait également rien de nouveau. La question du premier homme est la question du nouveau et c’est justement à l’occasion de la création du premier homme, et non pas à l’occasion de la création du monde ou de quoique ce soit d’autre dans le monde qu’Augustin parle de nouveauté. La question du nouveau est impliquée par l’affirmation « qu’avant même que le premier homme fût créé, aucun homme n’avait jamais été » (17, p.217). Le premier homme n’est premier qu’en ce que rien n’a pu le précéder comme homme, pas même une ébauche d’homme. Il est nécessairement comme homme sans avant. C’est pourquoi s’il y eu un temps avant l’homme, ce temps demeure toujours un temps sans homme. L’homme ne peut être inféré du temps sans homme. Dans ce temps sans homme, rien n’annonçait déjà l’homme. En ce sens, la création de l’homme se présente comme une nouveauté dans le temps et pour ceux qui sont dans le temps. Dire qu’elle est une nouveauté - et selon Augustin, cela ne caractérise qu’elle, cela ne caractérise en rien la création du ciel, de la terre, des mers sur la terre, des plantes, des animaux - c’est dire qu’avec l’homme, la nouveauté apparaît dans le monde. Le mot « nouveauté » ne désigne pas un événement nouveau s’ajoutant à d’autres événements qui ont déjà eu lieu, il désigne l’homme lui-même comme le nouveau. Il s’agit ici d’une caractérisation ontologique de l’homme : comme nouveauté, l’homme est l’être capable aussi de produire du nouveau, capable de lui-même de produire ce qui n’a jamais été avant lui. La nouveauté à un caractère initial qu’Augustin va souligner dans le chapitre 20 du livre XII de la Cité de Dieu. Augustin qualifie en effet le premier homme de commencement, en latin initium. C’est seulement au premier homme que ce qualificatif est appliqué. Lorsqu’il parle de la Création en général, Augustin n’emploie pas le mot initium, mais le mot principium. Avec le premier homme, il ne s’agit pas d’un commencement parmi d’autres, mais bien du commencement compris comme initium. Après avoir affirmé que « le genre humain n’est pas sans commencement (initium) dans le temps » (XII 20, p.228), Augustin conclut : « Ce commencement (initium) aussi n’avait jamais été antérieurement. Afin donc que le commencement fût, un homme a été créé, avant qui nul autre n’était » (XII, 20, p.229). La création divine du premier homme est la création du commencement. Le premier homme est premier en tant qu’il est le commencement. Sa création est à comprendre comme l’instauration du commencement. Sans la création de l’homme qui est la création du commencement, il n’y aurait eu aucun commencement dans le monde. Augustin pose donc implicitement ici la question ontologique fondamentale nous concernant : pourquoi y-a-t-il l’homme plutôt que pas l’’homme ? La réponse à cette question ontologique fondamentale est : le commencement. Le commencement comme initium n’est rien d’autre que la nouveauté. Comme commencement, l’homme est l’être capable de commencer quelque chose, l’être capable de nouveauté. C’est seulement en ce sens que l’apparition de l’homme est nécessairement l’apparition du nouveau, ce que suppose toute approche paléontologique sans être capable de l’articuler. Pour le dire autrement, comme initium, l’homme est l’être capable d’initiative. Le premier homme comme commencement n’est donc pas seulement à comprendre comme commencement du genre humain, il est à comprendre comme situation ontologique de tout être humain. Tout être humain dans son apparition est aussi le premier, celui qui va commencer quelque chose qui n’avait jamais eu lieu auparavant, ce que nulle enquête statistique ne peut évidemment montrer. Augustin ne se contente pas de montrer comment comprendre la primauté du premier homme, il va même jusqu’à justifier son unicité. Le plus souvent, lorsque nous parlons du premier homme, nous ne justifions pas son unicité. Le premier homme est posé sans que son unicité exige d’être argumentée. Cette unicité semble aller de soi. Pour Augustin, qui avait peut-être des opposants très vigoureux et très perspicaces, l’unicité ne va pas de soi, elle exige sa justification. Il commence par souligner que la création de l’homme n’est pas à mettre sur le même plan que celle des animaux. En effet, « les autres animaux, soit ceux qu’il a fait sauvages et amis de la solitude, comme l’aigle, le milan, le lion, le loup ; soit ceux à qui il a donné le penchant à vivre ensemble et qui préfèrent vivre en troupes, comme les colombes, les étourneaux, les cerfs, les daims ; il ne les a pas reproduits d’un seul individu, mais il les a fait être plusieurs à la fois » (XII, 21, p.229-230). Dieu n’a donc pas créé un seul lion, une seule colombe alors qu’il a créé un seul homme, il a créé, précise même Augustin, un être humain singulier (singulis). Le premier homme ne peut être compris ici comme une abstraction générique, un exemplaire du genre homo, dans son unicité, il est bien un être singulier qui est en même temps « la source du genre humain » (XII 21, p.231). Comment comprendre cette unicité du premier homme ? Pourquoi fallait que le premier homme fût un être humain singulier unique ? Cette unicité explique Augustin signifie l’unité de tous les hommes à venir. Quelque soient les êtres humains, quels que soient leurs groupes, leurs cultures, quelques soient leurs différences et leurs oppositions, ils sont tous des êtres humains. Il ne s’agit pas d’une constatation, mais d’un horizon à envisager. C’est pourquoi Augustin souligne que ce qui fait l’unité de tous les hommes ne se résume pas à la ressemblance de nature, nous dirions aujourd’hui, à l’équipement morphologique et physiologique. Bien plus importante que la ressemblance de nature sont les liens du sang et de l’affection. Augustin laisse supposer ici avec lucidité que les liens du sang et de l’affection ne vont pas de soi. Que tous les hommes soient du même sang et soient unis par la même affection dans la mesure où ils procèdent tous du premier homme est loin d’aller de soi. L’unicité du premier homme est en ce sens exemplaire, elle signifie aux hommes que la concorde est ce qu’ils doivent viser, elle leur signifie qu’ils doivent se reconnaître tous comme parents et frères malgré tout ce qui peut les séparer. Ici, on dépasse résolument les appartenances familiales, tribales, politiques vers une appartenance de haut niveau. Que le premier homme soit un être humain singulier unique signifie que tous les hommes partagent la même humanité. Mais cette unicité du premier homme singulier est à comprendre dans sa continuité avec l’explicitation du premier homme et c’est en cela qu’il est important que sa singularité soit soulignée par Augustin. Le premier homme ne pouvait être qu’un être humain singulier unique, il ne pouvait y avoir une pluralité de premiers hommes car une pluralité de premiers est incompatible avec le concept même de premier. Là où il y a plusieurs, comme chez les loups et les colombes, il n’y a pas de premier. Pourquoi ? Le premier est le nouveau, le commencement au sens de l’initium. Ce qui est nouveau, dans sa nouveauté, ne peut être qu’unique. Ce qui est nouveau, dans sa nouveauté, ne peut être aussi que singulier. La nouveauté comme tel n’advient qu’une fois. Il faut comprendre par là que la répétition du nouveau n’est déjà plus du nouveau. C’est pourquoi Augustin affirme que ceux qui soutiennent que tout se répète un nombre innombrable de fois nient la nouveauté. L’unicité et la singularité du premier homme sont les implications nécessaires de la primauté comme commencement. Toutefois si le premier homme est bien unique et singulier, il exige une première femme créée par Dieu de l’homme. La monade n’exclut pas la dyade. L’un appelle le deux. Du même coup le premier homme est à la fois homme et masculin comme la première femme est à la fois homme et féminine. Alors que le premier homme semble souvent asexué, ce qui pose problème quant à leur descendance, le premier homme augustinien n’est pas asexué. Il ne peut sans reste être identifié à l’homme générique. S’il est bien la source du genre humain, il ne peut cependant l’être effectivement qu’en devenant deux, c’est-à-dire qu’en étant le compagnon d’une compagne. Dans son unicité le premier homme surmonte la dualité des sexes dans son caractère oppositionnel et discordant : il énonce que quelque soit leur sexe, les êtres humains sont unis. Dans la dualité de la figure masculine et féminine, la présence de la femme est posée comme condition nécessaire de toute poursuite. Or si la femme est la condition nécessaire de toute poursuite, on peut avancer que sans elle, la primauté du premier s’effondrerait. Le premier n’est aussi premier que parce qu’il a des successeurs et il ne pourrait en avoir, nous rappelle implicitement Augustin, sans la première femme. Du même coup, ce qui commence avec le premier homme est aussi le premier couple. L’histoire de l’homme comme le montre le livre XIV de la Cité de Dieu est d’abord l’histoire du premier couple humain. Il n’y a pas l’homme sans la femme comme il pourrait y avoir la femme sans l’homme- c’est la tentation contemporaine – mais l’homme avec la femme et le plus important ici réside dans l’avec.

François Loiret, Dijon, 2014, tous droits réservés.

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