• François Loiret

Le premier moteur n'a pas de puissance infinie.



Dans Être et agir dans la philosophie de saint Thomas, Joseph de Finance soutenait : « A côté de l’infini quantitatif, qui dit indétermination, Aristote reconnaît une infinité dynamique, dont il fait l’attribut du premier moteur et qui lui sert à démontrer l’immatérialité de celui-ci » (p.45). Une thèse assez proche, soutenant qu’il existe un infini de perfection chez Aristote, avait été avancé en 1934 par Rodolfo Mondolfo dans L’infinito nel pensiero dei Greci, puis reprise dans son ouvrage L’infinito nel pensiero dell’antichità classica, 1956. Cette thèse récurrente consiste donc à affirmer que dans le chapitre 10 du livre VIII de la Physique, Aristote attribue au premier moteur une dynamis apeiros, une puissance illimitée. Plus près de nous, Gwenaëlle Aubry, dans Dieu sans la puissance, n’hésite pas à écrire en se référant à Physique VIII 10 que la démonstration d’Aristote « aboutit à un principe qui est pensé non pas comme energeïa , et comme tel que son ousia même soit energeïa, mais comme dynamis et, plus précisément, comme dynamis infinie » (p.164). Plus loin, elle attribue à « l’absence de mise en œuvre » d’une compréhension ontologique de la dynamis en Physique VIII le « résultat que le rapport du premier moteur au mouvement éternel est conçu sur le modèle de l’action et non de l’actualisation » de sorte que « en tant même qu’il est éternel, le mouvement suppose l’action d’une puissance infinie, laquelle à son tour, et en tant même qu’elle est infinie, impose de concevoir le premier moteur comme inétendu » (p.165). Or, Aristote a-t-il jamais attribué une dynamis illimitée au premier moteur ? Certes, c’est ainsi que les penseurs médiévaux l’ont lu, mais ils avaient de très bonne raisons pour le faire, puisqu’ils se servaient de Physique VIII 10 pour appuyer leurs démonstrations de la puissance infinie intensive en acte de Dieu dont Aristote ne pouvait même pas concevoir l’existence. Nous nous proposons ici de montrer que dans le chapitre X de la Physique, Aristote n’a jamais prétendu attribuer une puissance illimitée au premier moteur. Heidegger a souligné avec raison dans De l’essence et de la réalité de la force que la dynamis kata kinesin ne pouvait être que limitée : « Où il y a force et puissance, il y a finitude » (p.159). Il n’a pas pu s’empêcher cependant de se lancer dans une polémique antichrétienne inutile et stérile en affirmant de manière provocatrice : « C’est pourquoi Dieu n’est pas puissant, et « tout puissant » est un concept qui, compris correctement, s’évanouit en fumée comme tous ses semblables. Ce n’est pas un concept qu’on peut penser. Ou alors, si Dieu est puissant, il est fini » (p.159-160). Les penseurs chrétiens, et notamment les médiévaux, n’avaient pas besoin de la Métaphysique d’Aristote pour envisager la toute puissance de Dieu, l’Ecriture leur suffisait. Et d’ailleurs, un penseur médiéval de haute volée comme Duns Scot savait très bien que la philosophie ne pouvait, avec ses concepts, envisager une telle toute puissance, mais ce n’était que l’impuissance de la philosophie, pas celle du christianisme. Toujours est-il que la dynamis kata kinesin est bien une puissance limitée chez Aristote et ce dernier explique très bien que si la dynamis kata kinesin était illimitée, aucun mouvement ne pourrait trouver son achèvement et la nature ne pourrait être. Mais alors comment comprendre cette occurrence d’une puissance illimitée en Physique VIII 10 ? La lecture qui soutient qu’Aristote attribue cette puissance illimitée au premier moteur procède de la manière suivante : 1 le mouvement illimité en durée est le mouvement produit par le premier moteur 2 Un mouvement illimité en durée suppose un moteur doué d’une puissance elle-même illimitée 3 Aucun corps ne peut posséder une puissance illimitée car aucun corps n’est illimité en grandeur 4 Il reste donc que seul un être incorporel possède une puissance illimitée 5 Le premier moteur possède une puissance illimitée. Or, la démarche du chapitre 10 ne procède pas du tout de cette manière et son enjeu n’est en rien d’attribuer une puissance illimitée au premier moteur. Quel est l’enjeu du chapitre 10 ? Il est de prouver que le premier moteur ne peut être une grandeur, ne peut être un corps, ne peut être une réalité physique. C’est dans ce contexte qu’intervient la puissance illimitée. Aristote n’attribue pas du tout la puissance illimitée au premier moteur, il soutient que si le premier moteur était un corps, il faudrait lui attribuer une puissance illimitée et il montre que cette attribution est impossible. Il suffit de considérer les arguments majeurs du chapitre 10. Le premier argument déclare : « Rien de limité ne peut mouvoir pendant un temps illimité ». Cet argument n’affirme pas que le premier moteur est illimité, il n’attribue en rien l’apeiron au premier moteur. Il faut en effet le comprendre de la manière suivante : aucune grandeur limitée ne peut mouvoir pendant un temps illimité. Autrement dit, pour qu’un corps puisse produire un mouvement dont la durée soit illimité, il faudrait que ce corps soit illimité en grandeur, il faudrait en d’autres termes qu’il existe un corps illimité, ce qui est impossible comme l’a montré le livre III. Tout corps, qui est limité, ne peut produire qu’un mouvement limité en durée. Puisque le premier moteur meut pendant un temps illimité, il ne peut donc être une grandeur, c’est-à-dire un corps. Il est donc impossible que le premier moteur soit un corps. Si un corps limité ne peut produire un mouvement illimité en durée, il suffirait peut être d’attribuer à ce corps une puissance illimitée pour qu’il produise ce mouvement illimité en durée. Telle est la teneur du second argument. Ce second argument ne vise pas à attribuer au premier moteur une puissance illimitée, il vise encore à écarter l’idée que le premier moteur puisse être un corps. Aristote ne dit pas du tout : aucun corps ne peut posséder une puissance illimitée, donc seul un premier moteur incorporel peut posséder une puissance illimitée. En effet, admettre cela, ce serait aussi admettre qu’un mouvement illimité en durée aurait nécessairement comme condition une puissance illimitée. Malgré son désaccord avec Mondolfo, c’est ce qu’accepte Léo Sweeney lorsqu’il écrit : « Que pourrait alors être une puissance « infinie » ? Le pouvoir qui est plus grand que n’importe quel autre est celui qui fournit un mouvement infini : un mouvement circulaire durant un temps infini » (L’infini quantitatif chez Aristote, p.523). Mais où Aristote écrit-il cela ? Nulle part. Aristote fait deux hypothèses : soit le premier moteur est un corps limité qui possède une puissance illimitée, soit le premier moteur est un corps illimité qui possède une puissance limitée. Que se passe-t-il dans les deux cas ? Dans le premier cas, écrit Aristote, « sous l’action d’un étant limité, mais ayant une puissance illimitée, nécessairement le patient pâtit, et plus que par toute autre action ; car la puissance illimitée est plus grande que toute autre. Et toutefois, en ce qui concerne le temps de cette action, on ne peut en assigner aucun » (VIII 10, 266a, 29). Si un corps limité avait une puissance active illimitée, il ne mouvrait pas pendant un temps illimité puisque plus la puissance est plus grande, plus le temps est faible. En fait, un tel corps mouvrait dans un temps nul. Contrairement à ce que soutient Sweeney, le temps illimité n’exige en rien une puissance illimitée car la puissance illimitée est la puissance la plus grande qui soit et la puissance la plus grande qui soit mouvra dans un temps infime. Que se passerait-il dans le deuxième cas ? Aristote commence par montrer qu’il est impossible qu’un corps illimité en grandeur ait une puissance limitée. Si un tel corps existait, sa puissance active serait illimitée. Or cette puissance pourrait-elle mouvoir pendant un temps illimité ? En aucun cas. Aristote déclare en effet : « La puissance sera illimitée, car elle dépasse toute puissance limitée. D’autre part, pour toute puissance limitée le temps aussi doit être limité ; en effet, si telle puissance meut dans un tel temps, la puissance la plus grande mouvra dans un temps plus petit, mais déterminé » (266b 15). Là encore, l’hypothèse d’une puissance illimitée attribuée à un premier moteur corporel n’aboutit en rien à un mouvement qui aurait une durée illimitée, mais au contraire à un mouvement qui serait sans durée. L’hypothèse d’un premier moteur corporel mouvant comme le meuvent les moteurs corporels et possédant une puissance de mouvoir illimité ne permet en rien de sauver ce qui est à sauver, à savoir le mouvement illimité en durée de la première sphère corporelle. Aristote ne cherche pas à attribuer une puissance illimitée au premier moteur, il détruit l’idée selon laquelle le mouvement illimité en durée pourrait être produit par un corps dont la puissance active serait illimitée. Dans le chapitre 10, du livre VIII la référence à la puissance active illimitée n’a de sens qu’à l’intérieur d’une démarche qui a pour objectif de montrer que le premier moteur ne peut être un corps. La puissance illimitée dont il est question est toujours celle d’un corps. Aristote ne cherche pas à montrer que seul ce qui n’est pas un corps peut avoir une puissance active illimitée capable de produire un mouvement illimité en durée. En effet, l’idée d’une puissance active illimitée est incompatible avec une durée illimitée puisqu’une telle puissance si elle pouvait exister produirait le mouvement dans un temps nul. Le premier moteur n’est pas un corps, il n’a pas de puissance active illimitée qui produirait le mouvement car la puissance active en question ne vaut que pour les corps. S’il est donc impossible que le premier moteur soit un corps, il est aussi impossible qu’il soit puissant ou impuissant. En d’autres termes, le premier moteur ne peut mouvoir à la manière dont les corps meuvent.

François Loiret, tous droits réservés.

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