• François Loiret

Le sujet comme dedans selon Leibniz



Avec Heidegger s’est vulgarisé la compréhension du sujet comme ce qui est dessous, le subjectum recueillant les fonctions de l’hypokeimenon d’Aristote. Or la métaphysique de Leibniz nous présente une toute autre compréhension du sujet : le sujet n’est pas tant ce qui se trouve dessous que ce qui constitue un dedans. En apparence, Leibniz semble se contenter de reprendre la caractérisation logique du sujet hérité d’Aristote. Il écrit en effet dans le Discours de métaphysique, en référence à la proté ousia d’Aristote :

« Il est bien vrai que lorsque plusieurs prédicats s’attribuent à un même sujet, et que ce sujet ne s’attribue à aucun autre, on l’appelle substance individuelle ; mais cela n’est pas assez et une telle explication n’est que nominale » VIII, p.35.

La monade comme substance singulière est sujet. Par sujet, il faut entendre ce à quoi est attribuée une multiplicité de prédicats et qui n’est jamais lui-même un prédicat. Seule une substance singulière peut être sujet en ce sens. Ainsi « César » est bien une monade, une substance singulière, mais « homme » ne l’est pas. En effet, « homme » peut être attribué à César, mais « César » ne peut jamais être attribué, avoir statut de prédicat. Toutefois, remarque Leibniz, cette considération du sujet au fil du discours n’est pas suffisante pour caractériser la monade. C’est pourquoi Leibniz reprend le concept d’haecceitas élaboré par Duns Scot pour penser la singularité du singulier. Ce qui singularise la monade n’est pas un prédicat qu’elle aurait et que d’autres n’auraient pas, par exemple un œil qui louche ou d’avoir franchi le Rubicon, ce n’est même pas la totalité de ses prédicats, c’est dit Leibniz, la notion individuelle. A partir de Duns Scot, Leibniz soutient que tous les prédicats d’un sujet sont singuliers de sorte que la singularité d’un sujet ne peut être déterminée par tel ou tel prédicat ou par l’ensemble des prédicats. Le prédicat « avoir franchi le Rubicon » n’est pas en soi singulier, mais lorsqu’il est dit du sujet singulier César, il est singularisé. Ainsi l’avoir franchi le Rubicon de César n’est pas le même que celui de Caïus, il est celui de César et de nul autre. La monade n’est pas singularisée extrinsèquement, elle l’est intrinsèquement et ce qui la singularise intrinsèquement, c’est ce que Leibniz nomme sa « notion individuelle ou heccéité » (Discours de métaphysique, VIII, p.36). A partir de là, le sujet qu’est la monade demande à être compris comme un sujet intrinsèquement singulier.

Pourquoi la compréhension du sujet selon le discours, ce que nous appelons aujourd’hui la compréhension logique du sujet, est-elle insuffisante pour caractériser la monade comme sujet ? La compréhension logique du sujet le situe comme ce qui est jeté dessous et qui ainsi jeté dessous supporte et rassemble une multiplicité de prédicats. Cette compréhension du sujet comme support ou fond ne peut satisfaire Leibniz dans la mesure où il comprend ontologiquement la monade comme un dedans sans dehors. Tant que l’on comprend le sujet comme un support, le rapport du sujet et des prédicats demeure extrinsèque puisqu’il demeure de l’ordre de l’attribution. Or, le rapport du sujet et des prédicats ne doit pas être pensée en termes d’attribution, comme si l’on ajoutait des prédicats au sujet, il doit être pensé en termes de dépliement. Les penseurs médiévaux, insiste Leibniz, ont correctement pensé le rapport du sujet et de ses prédicats lorsqu’ils l’ont caractérisé par le verbe inesse. Inesse ne signifie pas simplement une appartenance, il signifie un être dans. Dire que « praedicatum inest subjecto », c’est dire que le prédicat est dans le sujet. Le sujet au sens leibnizien n’est pas un support, il est un dedans. Il ne supporte pas des prédicats, il les contient, il les enveloppe. La monade comme sujet contient tous ses prédicats qui sont à comprendre comme des plis intérieurs au sujet. Elle contient tous ses prédicats passés, présents et futurs dans sa notion individuelle ou héccéité. Autrement dit, elle contient tout ce qui est arrivé, tout ce qui arrive et tout ce qui arrivera à la substance singulière. Ainsi Leibniz peut-il affirmer :

« Nous avons dit que la notion d’un substance individuelle enferme une fois pour toutes tout ce qui peut lui jamais arriver, et qu’en considérant cette notion, on peut y voir tout ce qui se pourra véritablement énoncer d’elle, comme nous pouvons voir dans la nature du cercle toutes les propriétés qu’on peut en déduire » Discours de Métaphysique, XII, p.42.

Si nous avions la connaissance distincte de la notion de César, nous saurions tout ce qui est arrivé à César, tout ce qui lui arrive et tout ce qui lui arrivera car tout cela est enfermé dans sa notion. Ce qui est arrivé, ce qui arrive et ce qui arrivera à César sont les prédicats du sujet César. Ces prédicats ne s’ajoutent pas de l’extérieur au sujet César puisqu’ils sont contenus dans sa notion individuelle. Ils sont dans le sujet. Mais comment sont-ils dans le sujet ? Ils y sont de deux manières, soit en puissance, soit en acte. Avant que César ne franchisse le Rubicon, le prédicat « franchir le Rubicon » était en puissance dans le sujet César, lorsque César franchit le Rubicon, le prédicat « franchir le Rubicon » est contenu en acte dans le sujet César. Le sujet produit tous ses prédicats en ce sens qu’il les actualise, qu’il les fait passer de l’être en puissance à l’être en acte. Ce passage de l’être en puissance à l’être en acte n’est rien d’autre qu’un dépliement des prédicats que le sujet contient. Rien n’arrive donc de l’extérieur à la monade, tout lui arrive de l’intérieur, elle ne fait que déplier ce que sa notion individuelle renferme. En ce sens, la monade est bien un sujet intérieur, un sujet qui doit être compris comme un conteneur. Il suffirait de déplier entièrement la monade pour saisir tout ce qui peut lui arriver.

Cette intériorité de la totalité des prédicats au sujet trouve son fondement dans le principe de raison suffisante. Pour tout ce qui est et pour tout ce qui arrive, il y a une raison suffisante de sa présence ou de son arrivée. Tout ce qui arrive à César a sa raison suffisante qui fonde qu’il a plutôt franchi le Rubicon que de ne pas l’avoir franchi. Rien pour une monade n’arrive par hasard ou par rencontre, car tout ce qui lui arrive est une suite ou conséquence de ce qui lui est arrivé, ou plus radicalement encore une suite ou conséquence de sa notion individuelle. Cette notion individuelle peut être comprise comme la formule qui renferme a priori tous les possibles que la monade actualisera, aussi bien en termes d’événements que de perceptions. En effet, ce qui est contenu dans la monade ne se réduit en rien aux événements et inclut les perceptions. La monade ne réalisera que les possibles qui sont contenus dans sa notion individuelle, dans sa formule singulière, qu’il s’agisse d’événements ou de perceptions. Il n’y a aucune priorité à accorder aux événements. Les perceptions sont aussi des prédicats du sujets et en tant que telles elles sont aussi dans le sujet comme le montre bien le Discours de Métaphysique :

« Toutes nos pensées et toutes nos perceptions futures ne sont que des suites quoique contingentes de nos pensées et perceptions précédentes, tellement que si j’étais capable de considérer distinctement tout ce qui m’arrive et paraît à cette heure, j’y pourrais voir tout ce qui m’arrivera à tout jamais » XIV, p.49.

Si nous avions la connaissance parfaite de notre notion individuelle ou héccéité, nous pourrions par la seule déduction en inférer la totalité de nos prédicats et nous pourrions donc par la seule déduction déterminer tout ce qui nous arrivera. Qu’est-ce qui nous empêche de saisir les états futurs des monades, aussi bien de la monade que nous sommes que des autres monades ? La finitude de notre être. En effet, à tout moment donné, nous n’avons pas une connaissance distincte de tous nos prédicats, nous n’avons une connaissance distincte que d’une partie de nos prédicats, les autres ne sont pas aperçus, mais perçus confusément. C’est que nos prédicats sont infinis. La monade renferme en elle-même, dans sa notion individuelle une suite infinie d’états, autrement dit le sujet contient en lui-même une suite infinie de prédicats. Cette suite intérieure à la monade est à comprendre comme un infini en puissance d’états finis que la monade actualise successivement. La métaphysique leibnizienne n’est donc pas une métaphysique du dessous, mais une métaphysique du dedans. Être une substance, c’est être un dedans. C’est en ce sens que peut se comprendre le renversement que Heidegger veut initier en comprenant le Dasein comme une monade qui serait totalement dehors : « A titre de monade, le Dasein n’a pas besoin de fenêtre pour voir ce qui est au dehors, non pas comme le croit Leibniz parce que tout ce qui est, est déjà accessible à l’intérieur de la boîte et peut donc fort bien y être enfermé et comme enkysté mais parce que la monade, le Dasein, est déjà dehors conformément à son être propre » (Problèmes fondamentaux de la phénoménologie, p.361). L’In-der-Welt-sein ne peut pas être compris comme un être dedans, il est résolument présenté comme un être dehors et en tant qu’être dehors comme une transcendance. Mais cette transcendance est de fait entièrement livrée au monde, totalement mondanisée dans sa finitude radicale. C’est que la monade spirituelle n’est pas seulement l’expression du monde, elle est aussi et surtout l’expression de l’esprit infini.

François Loiret, tous droits réservés.

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