• François Loiret

Ni transcendant, ni immanent, mais périphérique : le dieu d'Aristote.



Lorsque Pierre Aubenque aborde le statut du dieu chez Aristote, il n’hésite pas à écrire qu’il existe une « distance infinie qui sépare le Premier Mû du Premier Moteur » (p.419). Il est tout à fait impossible de lire cela chez Aristote, mais cette « distance infinie » qui existerait entre le dieu et la première sphère corporelle ne fait que confirmer le parti pris du commentateur en faveur de la transcendance du dieu. En effet, un peu plus haut, Aubenque soutient que la théorie du premier moteur « ne contredit pas une théologie de la transcendance » (p.355). Sa voix, si l’on peut dire, s’enfle dès qu’il aborde les lectures immanentistes de la théologie d’Aristote. Le dieu ne peut être que transcendant vu qu’il n’est en rien une réalité physique. Cette affirmation d’une transcendance du dieu se retrouve également sous la plume de Rémi Brague. Ce dernier soutient que « c’est sur la considération du premier mobile et de son mouvement que s’appuie Aristote, comme sur un point d’Archimède (avant la lettre) pour sortir du monde en direction du Premier Moteur » (Aristote et la question du monde, p.389). Toutefois, plus loin, il affirme que « le Premier Moteur apparaît comme l’Englobant » en s’autorisant du livre Lambda de la Métaphysique (8, 1074b 3). Comment le premier moteur cosmique peut-il à la fois être l’englobant et ce qui est transcendant au monde ? Rémi Brague ne nous le dit pas. Si le premier moteur est bien l’englobant ou l’enveloppant, il est en effet bien impossible qu’il soit au-delà du monde et qu’on ne puisse l’atteindre qu’en sortant du monde. Est-il d’ailleurs possible de sortir du monde chez Aristote ? Est-ce que cela même a un sens ? Aubenque affronte à sa manière le texte fameux du dernier livre de la Physique où Aristote écrit de manière très explicite : « Il est nécessaire que le moteur soit, ou au centre, ou à la périphérie ; car ce sont là les principes de la sphère. Or ce sont les étants les plus proches du moteur qui se meuvent le plus rapidement, et tel est le mouvement du tout ; c’est donc à la périphérie qu’est le moteur » (VIII 10, 267b 6). Dans Le problème de l’être chez Aristote, Aubenque avance, pour la rejeter ensuite, la proposition suivant laquelle « le premier moteur est bien à la circonférence de l’Univers, qu’il est ainsi l’enveloppant suprême, qu’il n’est donc pas dans un lieu, mais qu’il est le lieu de tout le reste » (p.361). Les motifs qui lui font rejeter cette hypothèse de lecture ne sont cependant pas probants. Le premier motif est que le premier moteur n’étant pas un corps ne peut être en un lieu. Aubenque en effet suppose hâtivement que si le premier moteur est à la périphérie, alors il est en un lieu, aussi, souligne-t-il, « on voit bien qu’il y a un non sens à parler d’un lieu du Premier Moteur » (p.361). Mais être à la périphérie en enveloppant tout ce qui est, ce n’est pas du tout être en un lieu. Aubenque confond la périphérie ultime et celles qu’elle enveloppe. Si les étoiles sont bien en un lieu, ce n’est pas le cas du premier moteur. Dans le livre IV de la Physique, Aristote soutient en effet que tout ne peut être en un lieu. Il l’explicite de la manière suivante : « Le tout n’est pas quelque part. En effet, la chose qui est quelque part est d’abord par elle-même une chose, ensuite en suppose une autre à côté, en laquelle consiste l’enveloppe ; or, à côté du tout du monde, il n’y a rien en dehors du tout et par suite tout est dans le ciel, car le ciel est le tout » (Physique IV 212b 13). Ce qui constitue le lieu commun de tous les étants naturels, à savoir le monde, n’est en aucun lieu. Ce lieu commun est constitué par l’enveloppe ultime dont Aristote souligne qu’il n’y a rien en dehors d’elle. Il faut donc bien comprendre qu’en dehors de l’enveloppe ultime, il n’y a pas du tout un dieu transcendant. En dehors du monde tel que le pense Aristote, rien n’est. Le premier moteur est donc bien l’enveloppe ultime de tous les étants naturels et en tant que tel, il n’est en aucun lieu. La référence au ciel ne doit pas égarer, ouranos étant compris ici comme équivalent à cosmos. Ce qui est donc à l’extrême périphérie n’est pas en un lieu. Le second motif invoqué par Aubenque, c’est que le premier moteur ne peut mouvoir selon Physique VIII qu’en tirant ou en poussant, ce qui est bien sûr incompatible avec le livre Lambda de la Métaphysique. Or Aristote ne soutient pas du tout cela dans la Physique. Ici Aubenque perd de vue qu’Aristote entreprend avant tout de montrer que le premier moteur ne peut être un corps. Que dit en effet Aristote ? Le texte n’est pas ambigüe : « Mais il y a encore une difficulté : est-il possible qu’une chose meuve d’une façon continue, et non pas par poussées successives et répétées, la continuité n’étant qu’une consécutivité ? Un moteur de ce genre doit en effet, ou pousser, ou tirer, ou faire les deux » (VIII 10, 267b 9). Nous pouvons comprendre ici que si le premier moteur était corporel, il mouvrait en poussant ou en tirant ou les deux à la fois. Comme le premier moteur n’est pas corporel, il ne pousse ni ne tire. Pour le dire autrement, la question de savoir si le premier moteur est cause efficiente ou cause finale ne se pose pas. Aristote n’affirme pas en Physique VIII que le premier moteur est cause efficiente du premier mouvement, qu’il meut en poussant ou tirant. Il ne s’agit que d’une hypothèse concernant un premier moteur corporel inadmissible. Que reste-t-il pour affirmer la transcendance du dieu ? Aubenque pense en trouver la confirmation dans le traité Du Ciel où Aristote évoque « les choses de là-haut » qui « ne sont point dans un lieu » que « nul temps ne fait vieillir » et qui « immuables, impassibles, jouissant de la meilleure et de la plus indépendante des vies », « poursuivent leur existence pendant la durée toute entière » (Du Ciel I 9, 279a 11). Néanmoins il omet de citer le passage suivant : « Il n’est point de changement pour aucun des êtres disposés sur la translation la plus extérieure » (idem). En omettant ce passage décisif, Aubenque prétend trouver une confirmation de sa thèse de la transcendance du dieu alors que rien ne le confirme. En effet, soit il s’agit ici du dieu – mais pourquoi un pluriel- et ce dieu serait curieusement en mouvement puisque le texte parle de translation, soit il ne s’agit pas du tout du dieu, mais bien de la sphère des fixes, comme le soutient Alexandre d’Aphrodise, et il faudrait alors comprendre tout à fait autrement que le fait Aubenque la référence au lieu et au temps. Le premier mobile qui se trouve sur la translation extérieure n’est pas exposé au temps qui dévore tout comme le sont tous les étants célestes. Ici Aristote parle en effet de Kronos, le temps qui dévore tout et qui comme tel ne caractérise que les étants de la région inférieure du monde. Il n’est pas non plus dans un lieu déterminé puisqu’il est sur la translation la plus extérieure, celle qui enveloppe tout le reste. Il s’agit bien ici du premier mobile et non du premier moteur. Qu’en est-il de la transcendance du dieu ? Une page très éclairante de Brague, page qui épouse cette fois le mouvement des textes d’Aristote, montre que le premier moteur est au fond ce qu’il y a de plus mondain. « Le Premier Moteur- y écrit-il- vaut mieux que la Terre en ce que son immobilité est mondaine – à tel point que c’est le Premier Moteur qui fait du monde la totalité qu’il est » (p.221). Que le premier moteur fasse bien du monde ce qu’il est à titre d’ailleurs d’englobant ou d’enveloppant dément toute affirmation d’une transcendance du dieu. Comme le dit justement Brague ici le premier moteur est ce qu’il y a de plus mondain. Il est ce qu’il y a de plus mondain car il est justement comme l’affirme Physique VIII la périphérie du monde, l’enveloppe ultime et incorporelle qui fait du monde la totalité qu’il est. Qu’en est-il en effet du monde ? Le monde est le tout. Certes, il arrive parfois à Aristote de parler du ciel comme du monde, mais au sens strict, le monde est bien le tout sans reste. Le traité Du ciel le dit de manière explicite : « Le tout dont ses corps sont les parties est nécessairement parfait, et comme son nom l’indique, il l’est totalement, au lieu de l’être à tel point de vue et non à tel autre » (I 268b 9). Il faut prendre cette déclaration au sérieux. Il n’y a rien de plus parfait, il ne peut rien y avoir de plus parfait que le tout que le monde. Si quelque chose est parfait, ne souffre d’aucune imperfection, c’est bien le monde comme tout. Comme le souligne Joseph Moreau dans son introduction au traité Du ciel : « La perfection absolue ne résidera que dans le Tout universel » (p.XXXII). En raison de cette affirmation de la perfection du monde comme tout, perfection qui conduit à l’envisager comme une sphère, il est radicalement impossible qu’il puisse y avoir quelque chose en dehors du monde, il est radicalement impossible qu’il puisse y avoir en dehors du monde quelque chose de plus parfait que le monde. Faut-il alors hésiter entre deux thèses différentes soutenues par Aristote, celle qui soutiendrait le caractère divin du monde lui-même, celle qui affirmerait qu’il y a un dieu premier moteur ? Il n’y a pas à choisir entre les deux thèses pour la simple raison qu’il n’y a pas deux thèses, mais une seule et même thèse. Ce monde qui recueille tout a nécessairement la forme la plus belle, la plus parfait et la plus simple démontre Aristote dans le traité Du ciel, la forme sphérique : « Le monde est sphérique et tourné avec une précision telle que l’on ne peut rien y comparer, aucune des choses faites de main d’homme ni aucune de celles qui apparaissent à nos yeux » (II 4, 287b 15, p.66). C’est en référence à cette sphère qu’est le monde qu’Aristote affirme que le premier moteur ne se tient pas au centre, mais à la périphérie. Le premier moteur n’est pas au centre de la sphère du monde, il est à la périphérie de la sphère du monde. Il est d’ailleurs inévitable qu’il soit à la périphérie puisque ce qui est à la périphérie est plus noble que ce qui est au centre explique encore Aristote dans le traité Du ciel : « Le centre est ce qui est borné et la limite est ce qui borne. Or l’enveloppant ou limite est plus noble que le contenu, car celui-ci est la matière, et l’autre est l’ousia de la chose constituée » (II 13, 293b 14, p.86). L’enveloppant est plus noble que l’enveloppé, or l’enveloppé est le centre et l’enveloppant la périphérie. L’ultime périphérie sera donc l’ultime enveloppant, ce qui enveloppe non seulement la terre qui est au centre, mais aussi le ciel qui enveloppe la terre. Cet ultime enveloppant n’est rien d’autre que le premier moteur. Situer le premier moteur à la périphérie de la sphère qu’est le monde, c’est-à-dire le considérer comme l’enveloppe dernière de la sphère qu’est le monde, est tout à fait en conformité avec ce que déploie Aristote dans le traité Du ciel. Le premier moteur ne peut en rien être transcendant au monde, car il faudrait alors qu’il soit en dehors de la sphère. Il ne peut pas non plus être immanent au monde, car il faudrait alors qu’il soit au-dedans de la sphère. Ni dehors, ni dedans, le premier moteur est comme la peau du monde, une peau incorporelle, immatérielle, qui enveloppe parfaitement tout et qui confère au monde son statut de totalité. Sans le premier moteur incorporel périphérique qui englobe tout, recueille tout, le monde ne serait pas monde, il ne serait pas le recueil parfait qu’il est. C’est pourquoi la philosophie de la nature ne peut être le savoir accompli du monde. Le savoir accompli du monde ne peut être que la théologie. La théologie aristotélicienne n’est donc pas du tout le savoir de ce qui est au-delà du monde, car il n’y a rien au-delà du monde, elle est le savoir de ce qui fait du monde la belle totalité qu’il est, à savoir le premier moteur comme enveloppe ultime du monde.

François Loiret, tous droits réservés.

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