• François Loiret

On ne saute pas impunément au-dessus de deux mille ans de christianisme.

Mis à jour : 9 juin 2019



Au chapitre XV de son célèbre ouvrage, Du Contrat social, Rousseau n’hésite pas à affirmer un paradoxe, trop souvent non relevé. Le chantre de la liberté politique, si l’on en croit les lectures convenues, déclare en effet : « Quoi ! La liberté ne se maintient qu’à l’appui de la servitude ? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n’est point dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. Il y a de telles positions malheureuses où l’on ne peut conserver sa liberté qu’aux dépens de celle d’autrui, et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l’esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte ». Puis il poursuit, opposant les peuples européens modernes au modèle spartiate, car pour Rousseau, le Grec, c’est le spartiate : « Pour vous, peuples modernes, vous n’avez point d’esclaves, mais vous l’êtes ; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence ; j’y trouve plus de lâcheté que d’humanité ». Ces déclarations de Rousseau n’auraient pu être niées par Nietzsche. Les peuples modernes sont des peuples d’esclaves, soutient Rousseau, et il vise précisément le peuple le plus moderne, le peuple anglais avec ses institutions parlementaires. Chez Nietzsche, il en va de même, puisque les peuples existants, et le peuple allemand au premier chef, annoncent déjà le règne du dernier homme, « l’homme démocratique », l’homme massifié. La liberté, n’hésite pas à dire Rousseau, se paye de l’esclavage, l’esclavage est son prix et lorsqu’on ne veut plus payer ce prix, on renonce à la liberté. Ce paradoxe selon lequel la liberté accomplie ne saurait exister que si l’esclavage existe montre à quelles implications dangereuses peut mener la « nostalgie de la Grèce ». Si la « grécomanie » comme la nomme Taubes, s’est emparé des allemands avec Goethe, elle s’était déjà emparée auparavant de Rousseau, comme l’avait si bien compris Benjamin Constant, et chez Rousseau, cette grécomanie avait déjà pour corrélat une hostilité ouverte au christianisme comme en témoigne le dernier chapitre de Du Contrat social. La présentation rousseauiste du christianisme présente déjà des traits que Nietzsche aurait pu admettre : « Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours » (L IV, ch.VIII). Cette hostilité au christianisme est politiquement motivée par l’incompatibilité totale de l’Etat et du christianisme que veut soutenir Rousseau en référence à sa compréhension de la religion grecque comme religion politique. La grécomanie de Nietzsche, dont Taubes a su montrer le poids dans Le Temps presse, est bien plus proche de celle de Rousseau que de celle de Winckelmann, Goethe, Schiller, Hölderlin, le jeune Hegel et même Marx, quoi qu’en dise sur ce point Taubes. Néanmoins, elle ne se comprend que par la médiation goethéenne et schillérienne. L’objectif de Rousseau était l’édification de l’Etat, celui de Nietzsche est celui de la culture comme trait typique de l’homme vraiment humain. Rousseau prétendait édifier une religion politique, et même une religion de la politique, qui a commencé comme caricature et a fini dans les terreurs bolcheviques du siècle dernier (n’oublions que Robespierre, qui aimait à se réclamer de Rousseau, fut un modèle pour Pol Pot). Nietzsche reçoit de Goethe et Schiller le projet d’une religion de la culture et de l’art, mais à la différence des poètes weimariens, il en saisit les implications avec conséquence. Comme tous les nostalgiques de la Grèce, Nietzsche voit dans le Grec antique la réalisation de l’homme vraiment humain, de l’homme cultivé de manière authentique. A la différence de ces nostalgiques, il est prêt à en payer le prix. Si, comme le pense Nietzsche, du point de vue de la culture, et comme le pensait Rousseau, du point de vue de la politique, la supériorité du Grec tenait à ce qu’il était déchargé des tâches ignobles par l’esclavage, alors la réalisation à venir de l’homme vraiment homme, de l’homme supérieur dans un temps de médiocrité, exige la réapparition de l’esclavage. Nietzsche est sans aucune ambiguïté sur ce point : « Il ne peut naître de culture supérieure que là où il existe deux castes tranchées de la société : celle des travailleurs et celle des oisifs, aptes aux vrais loisirs, ou en termes plus forts : la caste du travail forcé et la caste du travail libre » (Humain trop humain, VIII, § 439). Nietzsche n’omet pas de préciser qu’il peut y avoir circulation entre les deux castes dans la mesure où les rejetons tarés de la seconde iraient dans la première et les rejetons doués de la première, dans la seconde. Comme chez Marx, le travail libre est pensé comme loisir, culture, mais cette culture ne peut se déployer que chez un petit nombre. La religion nietzschéenne de la culture ne mène pas à un gentil nomadisme des singularités plurielles, elle mène très ouvertement à une réinstauration de l’esclavage, comme le montre Taubes, et il faut être aveugle ou fasciné par la pensée de Nietzsche pour ne pas le voir. L’esclavage est le prix à payer pour l’instauration de l’homme vraiment homme et c’était là la contradiction que vivait Nietzsche : sauver l’humain en l’homme par la réduction de la multitude au travail forcé. En son temps, parmi les multiples formes hostiles à la culture, Nietzsche en remarque une redoutable, d’autant plus redoutable qu’elle est, selon sa généalogie, l’héritière de l’esprit de ressentiment, le socialisme avec ses revendications de justice et d’égalité. Qu’y a-t-il demande Nietzsche dans ces revendications de justice, y-a-t-il comme le prétend Derrida, une idée indéconstructible de la justice ? En aucune manière : « Revendiquer l’égalité des droits, comme font les socialistes de la caste assujettie, n’est plus du tout l’émanation de la justice, mais bien de la convoitise – Quand on montre des morceaux de viande saignante au fauve, puis qu’on les retire, tant qu’à la fin il se met à rugir : croyez-vous que ce rugissement veuille dire justice ? » (Humain trop humain, VIII, § 451). Derrida pensait naïvement faire la distinction entre l’idée de justice interne au projet socialiste et la réalisation « terrestre » de cette idée, ce qui lui permettait de maintenir à peu de frais une « infidèle fidélité » au socialisme ou une « fidélité infidèle » comme on voudra et, comme l’a bien montré Boris Groys, d’envisager un royaume messianique des différences, comprenez : la déconstruction comme opium des intellectuels attachés à leurs différences. Nietzsche, bien meilleur en diagnostic et aussi beaucoup plus courageux dans la pensée que Derrida, sait lire dans la justice brandie par les socialistes le masque de tout autre chose. Le socialisme, malgré toutes ses prétentions éthiques, n’est qu’un moralisme. Brandissant constamment l’étendard de la justice, de l’égalité, de la lutte contre la corruption, le socialisme est même devenu le moralisme de la classe supérieure et moyenne privilégiée, ce qui permet à ce groupe de jouir de son aisance et de ses privilèges en bonne conscience. Il est sa décharge moralisante qui ne lui coûte rien. Comme tout lecteur de Nietzsche peut s’en apercevoir, le socialisme comme le libéralisme sont, dans la généalogie nietzschéenne, les héritiers du judaïsme et du christianisme, à travers la figure de Paul. Pour qui lit L’Antéchrist, sans être fasciné par les diatribes de Nietzsche, la lutte ouverte contre le christianisme par Nietzsche ne se comprend qu’à la faveur de la grécomanie qui s’est emparé très tôt du philosophe allemand. Nietzsche a beau tenter de dissocier la figure du Christ et les Evangiles de l’Eglise, comme le font encore ceux qui se réclament de lui, il ne le peut qu’en concevant le Christ comme un « esprit fort » et comme la manifestation de l’ « innocence » qu’il croit voir dans la Grèce présocratique, en un mot qu’en l’« héllénisant ». Dans son combat contre Paul, il pensait sauver les Evangiles à sa façon alors même que sa nostalgie de la Grèce interdisait d’avance toute possibilité de ce type. Lorsque Nietzsche s’exclame : « Qu’est-ce qui est mauvais ? Tout ce qui vient de la faiblesse » puis : « Périssent les faibles et les ratés ! Premier principe de notre philanthropie. Et il faut même les y aider » (L’Antéchrist, p.162), il faut vraiment tordre le texte de manière perverse pour y lire une quelconque « fidélité » à l’enseignement du Christ que Nietzsche prétend dissocier du christianisme. Le Christ n’avait pas plus le souci grec de la Paideïa que Paul – Nietzsche le reconnaît d’ailleurs- et une religion de la culture était à mille lieux de son enseignement. Comme le souligne Taubes, il y a une dimension catholique du christianisme que Nietzsche ne pouvait supporter, il faut entendre par là une dimension d’adresse à tous foncièrement incompatible avec l’élitisme revendiqué de Nietzsche. Aussi n’est-il pas étonnant que dans le § 45 de L’Antéchrist une place insigne est accordée à la première Epître aux Corinthiens et très précisément à ce passage : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point pour réduire au néant celles qui sont ». Dans son aristocratisme néo-grec, Nietzsche ne peut supporter que « Dieu ait convaincu de folie la sagesse du monde », ce qui peut paraître étonnant pour un penseur qui n’a cessé de critiquer la philosophie comme socratisme. Il ne peut pas non plus supporter la résurrection dans sa dimension catholique au sens indiqué par Taubes. Or cette dimension catholique n’était pas exclusive de la perfection, d’exercices soutenus, qui ont fait dire à Peter Sloterdijk que Nietzsche s’est considérablement trompé sur l’ascétisme chrétien et sur le christianisme. Mais Nietzsche ne pouvait que se tromper sur le christianisme, il devait même se tromper puisque son projet n’était rien d’autre que la réaction au véritable et seul réel renversement des valeurs opéré par Paul et le christianisme. Paul, l’anti-grec, pour Nietzsche. Quoi qu’on puisse dire, Nietzsche est demeuré un « esprit réactif » et il savait peut être plus que tout autre que le véritable « renversement des valeurs » avait déjà eu lieu, que la véritable « transvaluation de toutes les valeurs » avait déjà été opéré. Il s’est confronté à un adversaire devant lequel il s’est effondré, Paul. Mais qui combat grandement sait choisir son adversaire. Nietzsche a prétendu retourner à la Grèce en effaçant deux mille ans de christianisme, il n’a pas été le seul, il n’est pas le dernier. Or, nous prévient Taubes, « Je pense qu’après le Christ un recours à l’Antiquité conduit à la barbarie » (Le Temps presse, p.65). On ne saute pas impunément au-dessus de deux mille ans de christianisme. Nietzsche a conçu le christianisme comme deux mille ans d’erreurs et il a impliqué dans cette erreur la philosophie en envisageant le christianisme comme un platonisme. Cette errance du monde que Nietzsche impute au christianisme et à la philosophie en prétendant revenir par delà les Evangiles au Christ réel et par delà Socrate à la Grèce réelle se retrouve chez Heidegger dont la compréhension de l’histoire de la métaphysique doit beaucoup à Nietzsche. Depuis Nietzsche n’ont cessé de s’inventer ces généalogies imaginaires de la métaphysique et du christianisme en lesquelles Taubes a su éviter de tomber. Taubes est un fin connaisseur de la tradition juive, chrétienne, et de Nietzsche, ce que ne sont pas beaucoup de lecteurs contemporains de Nietzsche. Il a un flair incontestable pour tout ce qui sent le paganisme ou les retrouvailles avec le paganisme. Des lecteurs contemporains de Nietzsche, dont les lectures gagneraient à s’enrichir n’hésitent pas, tant est grande leur inconséquence, de se réclamer à la fois de Nietzsche, de Marx, et même du marxisme. Ce qui motive ces inconséquences relève pour une part d’un antichristianisme viscéral, d’autre part de la haute idée qu’ils ont d’eux-mêmes et de leurs prestations : ils s’imaginent sans doute être des « hommes supérieurs » au milieu de la médiocrité. Leur « critique » du monde comme monde médiocre et abîmé marie Nietzsche et Marx à la faveur de l’idée sommaire que ce monde abîmé est le monde « capitaliste ». Ils peuvent rejeter verbalement la consommation, car dans l’effectivité ils y sont, dans la mesure où elle est « vulgaire ». Leur démophilie n’a d’égale que leur prétendu « aristocratisme ». Avec cela, on fabrique des « nietzschéens de gauche » ce qui n’a pas plus de sens que des « nietzschéens de droite ».

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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