• François Loiret

Soi et le monde.

Mis à jour : 6 juin 2019



Lorsqu’on pose des questions bêtes, il est préférable de n’y pas répondre sinon c’est la chute dans la bêtise. Nul n’en est à l’abri, pas même les philosophes. Lorsque Claire Parney demande à Gilles Deleuze, « qu’est-ce qu’être de gauche ? », elle pose une question à laquelle on ne peut répondre qu’en disant des bêtises. Une telle question appelle l’absence de réponse. Aussi la réponse de Deleuze est-elle bête, mais elle peut satisfaire ceux qui aiment se dire « de gauche », elle leur donne une caution philosophique. Sans s’attarder sur l’affirmation qu’être de gauche, c’est être « minoritaire », on s’attardera plutôt sur la façon dont Deleuze prétend distinguer gauche et droite car cela en appelle au monde et au soi (un nazi spéculatif de 1925 serait de gauche au sens de Deleuze : il vise le monde, n’en rien à faire du national et du natal et est minoritaire. Mais pour comprendre cela il faut étudier la figure de l’étranger dans Le Tentateur de Hermann Broch). Être de gauche, selon Deleuze, ce serait aller du monde à soi, conséquemment, être de droite, ce serait aller de soi au monde, voire même ne jamais aller au monde. D’un côté l’amour du lointain, de l’autre l’amour du proche. Il n’est pas très intéressant d’envisager à quoi une telle déclaration peut mener, puisqu’il s’agit d’une bêtise. Il est par contre bien plus intéressant de voir comment un philosophe de haut rang, Aristote, a pu envisager comment l’amour du monde est indissociable de l’amour de soi au point que seul celui qui s’aime soi-même peut aimer le monde. Cela exige le détour par la question de l’amitié. L’idée d’une amitié désintéressée, ou de quoi ce soit qui soit désintéressé, n’a aucune place chez Aristote. Le concept de désintéressement, mis en vogue par la morale kantienne, est un concept moderne qui n’a pas sa place dans la pensée antique grecque. L’introduire dans la pensée aristotélicienne de l’amitié, c’est en détruire le sens et la portée. C’est que l’amitié, la philia, suppose toujours comme condition la philautia, l’amour de soi. L’idée moderne du dégoût de soi qui caractérise depuis le XIXe siècle la pensée européenne est radicalement étrangère à Aristote. Se fuir soi-même, et même se considérer soi-même comme un autre, désirer être un autre, cela n’appartient en rien à la compréhension de la vie et du soi chez Aristote. L’ami, soutient Aristote, n’est pas l’Autre, il est seulement un autre soi-même. La pensée de l’altérité, cultivée depuis Levinas par la philosophie française ne trouve pas place chez Aristote. Nous avons plutôt la tranquille assurance d’une philautia assumée dans laquelle l’ami est aimable non parce qu’il est l’altérité, mais parce qu’il est aussi soi-même. En regardant l’ami, chacun se regarde soi-même. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’ami est un besoin. L’ami véritable n’est pas un autre absolu, il n’est pas un étranger, qui serait aimé pour son altérité absolue. Un tel amour n’a aucun sens chez Aristote. L’ami véritable est un autre soi en ce sens qu’il n’est justement pas un autre au sens absolu. L’homme parfait éthiquement aime l’homme parfait éthiquement, il aime en l’autre homme ce qu’il aime en lui-même. Il n’y a pas du tout à franchir un abîme entre un soi et un autre soi puisque les soi des amis sont au fond le même soi. Aussi la perte d’un ami véritable est-elle nécessairement une forme de perte de soi comme le redira plus tard Augustin. Nous sommes alors en mesure de comprendre pourquoi l’amitié véritable n’est en rien moins « intéressée » que l’amitié par utilité ou par l’amitié par plaisir, si tant que le mot « intéressé » convienne ici. Dans l’amitié véritable, on désire du bien à l’ami, mais désirer du bien à l’ami, c’est toujours désirer du bien pour soi-même comme l’affirme explicitement Aristote : « En aimant leur ami, ils aiment ce qui est bon pour eux-mêmes, puisque l’homme bon, en devenant un ami, devient aussi un bien pour celui qui est son ami. Ainsi chacun des amis, à la fois aime son propre bien et rend exactement à l’autre ce qu’il en reçoit, en souhait et en plaisir » Ethique à Nicomaque VIII. L’amitié véritable, la philia authentique, est toujours philautia : aimer son ami, c’est toujours s’aimer soi-même, désirer le bien pour son ami, c’est toujours désirer le bien pour soi-même. Cette structure éminemment philautique de l’amitié véritable apparaît au grand jour lorsqu’Aristote se demande si l’ami peut souhaiter à son ami les plus grands biens. Souhaiter à son ami les plus grands biens, ce serait souhaiter qu’il soit un dieu. Il est impossible de souhaiter à son ami d’être un dieu. En effet, le dieu dans la mesure où il est un être parfaitement autarcique, se suffit entièrement à lui-même. Le dieu qui est plénitude totale d’être, est sans besoin, et du même coup, il n’a pas besoin d’ami, à la différence de l’homme. Souhaiter à son ami d’être un dieu, ce serait inévitablement perdre son ami, ce serait donc perdre un bien que l’on possède. L’ami est aimé en tant qu’il est un bien pour celui qui l’aime. Il est donc toujours aimé en vue de soi-même. Il n’y a aucune contradiction entre aimer son ami pour ce qu’il est et l’aimer en vue de soi-même puisque l’ami véritable demande à être compris comme un autre soi-même. Ainsi, aimer son ami, c’est toujours s’aimer soi-même. L’amour de soi est à la fois au commencement et à la fin de l’amitié véritable. Il est à la fin de l’amitié véritable, il est son telos, puisque c’est en vue de soi qu’on aime son ami. Il est au commencement puisque seul celui qui s’aime soi-même, qui est ami de lui-même, peut aimer un autre d’amour d’amitié. Aristote va même jusqu’à soutenir que le meilleur ami de chacun, pourvu qu’il soit bon, c’est lui-même : « Un homme est à lui-même son meilleur ami, et par suite, il lui faut s’aimer soi-même par-dessus tout » Ethique à Nicomaque IX. Mais comment chacun peut-il être ami de lui-même et plus encore le meilleur ami de lui-même ? Chacun peut être ami de lui-même, explique Aristote dans l’Ethique à Eudème et dans l’Ethique à Nicomaque, parce que chacun est deux en un : « L’homme parfaitement bon cherche à être un ami pour lui-même, comme on la dit : il possède en lui-même deux parties qui par nature désirent être amies et qu’il est impossible de séparer » Ethique à Eudème, VII. Chacun de nous est deux en un parce que notre âme est constituée de deux parties, la partie sans logos et la partie avec logos. L’amitié envers soi-même se réalise lorsque la partie sans logos, celle qui correspond à l’Orexis, écoute la partie avec logos, celle qui correspond au Noùs. Dans ce cas, l’âme dans sa totalité aspire aux mêmes choses et elle se souhaite à elle-même ce qui est authentiquement bon. Elle se grandit elle s’orientant vers le bon et son appropriation. L’amitié de chacun pour lui-même trouve sa possibilité dans la différenciation des deux grandes parties de l’âme et elle suppose que la partie inférieure de l’âme, la partie sans logos, soit soumise à la partie supérieure de l’âme, la partie avec logos. Chacun n’est donc ami de lui-même que s’il a reconnu le deux en un qui le constitue. En ce sens, il semblerait que le soi réside bien dans l’âme. Or, c’est surtout dans la partie supérieure de l’âme, dans la partie noétique, dans l’intellect que réside le soi. Agit en vue de soi-même, précise en effet Aristote dans le Livre IX de l’Ethique à Nicomaque, c’est agir en vue de la partie noétique (IX 4 p.444-445). Le soi-même correspond donc à, l’intellect. C’est pourquoi l’amour de soi suppose le règne de l’intellect dans l’âme : « Chacun de nous est son propre intellect » IX 8 1168b 35, p.358. S’aimer soi-même, c’est aimer la partie la meilleure qui est en nous, c’est donc aimer la partie intellective. En aucune manière, car seul le dieu qui se pense lui-même se suffit entièrement à lui-même. Or se penser soi-même, se saisir soi-même dans la pensée, voilà ce qui nous est impossible. Nous ne pouvons pas nous connaître nous-mêmes, soutient Aristote, car nous ne pouvons pas nous voir agissant. Seul le dieu se connait lui-même et il ne connaît d’ailleurs que lui-même puisqu’il est le tout. Dans la mesure où nous sommes fondamentalement myope vis-à-vis de nous-mêmes, il nous faut des amis pour nous percevoir nous-mêmes comme le souligne Aristote dans l’Ethique à Eudème (« Percevoir un ami, ce doit être, en un sens, se percevoir soi-même et se connaître soi-même » VII 12 1245a 35, p.199). et comme il le maintiendra dans l’Ethique à Nicomaque : « Si nous pouvons voir (théorein) ceux qui nous entourent mieux que nous-mêmes, et leurs actions mieux que les nôtres, et si les actions des hommes vertueux qui sont leurs amis, sont agréables aux hommes valeureux, dans ces conditions l’homme parfaitement heureux aura besoin d’amis de ce genre, puisque ses préférences vont à voir (théorein) des actions vertueuses et qui lui sont propres, deux qualités que revêtent précisément les actions de l’homme valeureux qui est son ami » IX 9 1169b 35, p.463. Mais pourquoi l’homme valeureux a-t-il alors besoin d’amis ? Parce que la perception de soi passe par la médiation de l’ami. Cela suffit pour dire qu’il n’y a aucune introspection envisageable ici et qu’en ce sens, il n’y a aucune intériorité. L’âme n’est pas un intérieur en effet, puisque l’âme, c’est la vie. Pour pouvoir se voir vivre, il faudrait littéralement sortir de sa vie, ce qui est impossible. C’est donc seulement en voyant la vie d’un autre qui est un semblable que l’homme parfait éthiquement se voit lui-même. L’ami est un bien pour chacun parce que chacun est d’abord un bien pour lui-même. La structure de l’amitié véritable, parfaite même, est une structure éminemment philautique qui ne laisse aucune place au désintéressement. C’est parce que chacun se désire lui-même et désire se voir lui-même que chacun désire avoir des amis en lesquels il se voit, pourvu qu’il soit un homme bon, un homme en bon état ontologique et éthique. L’amitié culmine donc dans le voir, le théorein. Du même coup, c’est dans la vie théorétique qui est la plus haute vie possible à l’homme, que s’accomplit le soi et avec lui l’amitié. Or cette vie théorétique a pour lieu non la Polis, mais le monde. C’est à partir de soi, de l’intellect qui est soi, que le monde comme ce qu’il y a de plus beau, de plus parfait, de meilleur, est atteint et aimé. Ou plutôt le désir de voir le monde est indissociable du désir de se voir et l’accomplissement du dernier ne va pas sans l’accomplissement du premier. Il n’y a pas à préférer le monde à soi ou soi au monde.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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