• François Loiret

La contrainte de vivre ensemble.

Mis à jour : 6 juin 2019



Dans Responsabilité et jugement, Hannah Arendt faisait la remarque suivante : « Dès que la discrimination sociale est imposée par la loi, elle devient persécution, et de ce crime, beaucoup d’Etats du sud se sont rendus coupables. Dès que la discrimination sociale est abolie par la loi, la liberté de la société est violée » (p.232). Le second membre de cette citation met explicitement en cause les politiques anti-discriminatoires mises en œuvre aux Etats-Unis à cette époque. Arendt dit ici clairement que s’il revient à l’Etat d’abolir des lois discriminatoires, il ne lui revient en rien de mener des politiques de lutte contre les discriminations car de telles politiques reviennent à nier la liberté des hommes en société. En d’autres termes, l’Etat n’a aucune légitimité à exercer la contrainte du vivre ensemble. Il est patent que tant qu’aux Etats-Unis qu’en Europe aujourd’hui, l’avertissement de la philosophe américaine n’a pas été entendu, bien au contraire. Pour un certain nombre, il semble même que la priorité de l’Etat soit de lutter contre toutes les formes de discrimination. Or, si nous écoutons Hannah Arendt, si la priorité de l’Etat est telle, si cette priorité est relayée par les établissements scolaires, les universités et les médias, alors la liberté des hommes en société tend à disparaître dangereusement et il n’est pas étonnant alors qu’elle puisse susciter une opposition. Hannah Arendt opère des distinctions qui pour des têtes mobilisés d’aujourd’hui seraient incompréhensibles et qui cependant sont éclairantes. Elle nous amène à différencier la ségrégation de la discrimination en ces termes : « La ségrégation est une discrimination imposée par la loi et la déségrégation ne peut pas faire plus que d’abolir les lois imposant la ségrégation ; elle ne peut abolir la discrimination et imposer l’égalité à la société, mais elle peut et doit imposer l’égalité dans le corps politique » (Responsabilité et jugement, p.228). L’auteur différencie trois champs, le champ politique où s’exerce l’égalité, le champ social ou s’exerce la discrimination, le champ privé où s’exerce l’exclusivité. En d’autres termes, la société est structurée par la discrimination et l’Etat ne peut imposer des mesures antidiscriminatoires qu’en faisant violence à la société et à ses membres comme le montre le cas pris par Arendt, celui de la politique d’intégration scolaire. Dans quelle mesure la société est-elle structurée par la discrimination ? L’auteur prend un exemple simple : « Si, en tant que juive, je veux passer mes vacances seulement en compagnie des juifs, je ne vois pas comment qui que ce soit peut m’empêcher raisonnablement de le faire » (p.230). L’Etat n’a pas à imposer à des centres de vacances juifs privés d’accepter des non juifs, pas plus qu’il n’a le droit d’imposer à des écoles juives privées d’accueillir des enfants non juifs. La philosophe américaine rappelle ici que les relations sociales sont constamment discriminantes, que cette discrimination soit professionnelle, qu’elle soit sexuelle, qu’elle soit religieuse, ethnique, raciale. Contrairement à des vues courtes, la discrimination comme caractère de la vie sociale est toujours à double sens. Il n’y a pas un groupe « méchant » qui discriminerait un autre groupe, chaque groupe exerce la discrimination. Socialement, des juifs américains se retrouvent ensemble, mais pas avec les non juifs : ils discriminent. Il en va de même pour des noirs américains et des non noirs, des ouvriers américains et des non ouvriers, etc. Rien de plus courant socialement que la discrimination et ceux qui prétendent lutter contre les discriminations discriminent eux aussi. Cette discrimination constitutive des relations sociales n’est en rien un problème et l’Etat n’a pas à s’en mêler. Dès que l’Etat prétend s’en mêler en imposant la mixité sociale, ou plus crument dit, la mixité ethnique ou raciale (dans le cas des Etats-Unis) voire d’autres types de mixité, il sort de son domaine d’intervention et met en péril la liberté de la société et les droits des individus. Dans le cas de la politique d’intégration scolaire, l’Etat fédéral, souligne Arendt, a empiété largement sur les droits des parents : « Forcer les parents à envoyer leurs enfants dans une école intégrée contre leur volonté signifie les priver de droits qui appartiennent aux parents dans toute société libre – le droit privé sur leurs enfants et le droit social de libre association » (p.236). C’est aussi imposer aux enfants eux-mêmes de régler des problèmes que les adultes sont incapables de régler. La contrainte de vivre ensemble finit par imposer aux groupes les plus fragiles les réponses délirantes des groupes les plus protégés comme le note férocement Hannah Arent dans une lettre à Mary Mc Carthy portant sur la politique fédérale d’intégration en matière de logement : « L’ennui avec la Nouvelle Gauche et les libéraux à l’ancienne mode, c’est leur éternel refus de voir les faits, leur langage abstrait, souvent snob et presque toujours aveugle aux intérêts d’autrui. Hypocrisie monumentale, pour sûr. L’intégration en matière de logement est bien entendu tout à fait possible et absolument sans problème à un certain niveau de revenu et d’éducation, et c’est un fait accompli à New York, précisément dans les immeubles à loyer élevé. Aucune espèce de problème. La difficulté commence avec les catégories à revenu inférieur, et c’est une vraie difficulté. Autrement dit ceux qui prêchent l’intégration, etc., sont ceux-là même qui ne courent guère le risque ni ne veulent en payer le prix. Et de regarder du haut de leur éducation ces pauvres ignorants de compatriotes, pleins de « préjugés » » (Lettre du 21.12.1968. Je souligne). Presque trente ans après, en France, la même situation se répète. La morgue de privilégiés aveugles et satisfaits de leur « ouverture d’esprit » impose à d’autres la contrainte de vivre ensemble. Le vivre ensemble, devenu un slogan gouvernemental et municipal, ne souligne bien souvent que l’absence la plus cruelle de vivre ensemble et ce ne sont pas des politiques de mixité sociale en matière scolaire et de logement dont font les frais les groupes les moins bien dotés qui y changeront quelque chose. Fiers de lutter contre les « discriminations », les privilégiés pratiquent ouvertement la discrimination tant en matière scolaire qu’en matière de logement, et pas seulement…

François Loiret, Dijon, 2014, tous droits réservés.

#Arendt

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