• François Loiret

Platon et le communisme.

Mis à jour : 6 juin 2019



Des lecteurs de La République de Platon ont cru abusivement qu’en sortant de la caverne les attendait le soleil radieux du communisme. Une telle méprise, selon Peter Garnsey, est plus courante qu’on ne le pense et relève d’une ancienne tradition qui commence avec Aristote, se poursuit avec Proclus, atteint l’un de ses sommets chez Thomas More qui fait de Platon un défenseur de l’égalité. Dans l’Utopie, More n’hésite pas à écrire de Platon : « Le plus sage des hommes, il comprit sans mal que la seule et unique voie vers le bien-être de tous résidait dans l’absolue égalité des biens. Je doute que cette égalité puisse être atteinte là où la propriété est entre les mains des individus ». Entre temps, Gratien se référait à La République de Platon pour soutenir l’affirmation que « Par la loi de nature, tout était commun à tous ». Il n’en reste pas moins que tous ceux qui prétendent découvrir chez Platon une des premières formes du communisme soit nomment « communisme » n’importe quoi, soit n’ont pas compris ce dont Platon parle dans les livres III et V de la République. En effet, si on entend par communisme un régime de propriété dans lequel les choses possédées le sont en commun, il n’existe pas de communisme platonicien, ou plus précisément ce communisme ne concerne que les femmes et les enfants de l’élite de la communauté. En effet, dans La République Platon n’envisage pas du tout l’abolition totale de la propriété privée. La propriété privée est affirmée, mais elle ne concerne que le groupe le plus bas de la communauté, celui des agriculteurs, artisans et commerçants, par contre elle ne concerne pas les deux groupes supérieurs de la communauté, les dirigeants proprement dit et les gardiens. C’est surtout à propos des gardiens que Platon envisage l’abolition de la propriété privée, mais cette abolition ne conduit pas du tout à une propriété commune, elle conduit bien plutôt à une absence de propriété. Platon le dit explicitement dans les livres III et V. Dans le livre III, il écrit à propos des gardiens de la constitution et de la communauté politique :

«D’abord aucun d’eux n’aura rien qui lui appartienne en propre, sauf les instruments de première nécessité ; ensuite, aucun n’aura d’habitation, ni de cellier où tout le monde ne puisse entrer. Quant à la nourriture nécessaire à des athlètes guerriers sobres et courageux, ils s’entendront avec leurs concitoyens qui leur fourniront en récompense de leurs services les vivres exactement indispensables pour une année sans qu’il n’y ait ni excès ni manque ; ils viendront régulièrement aux repas publics et vivront en communauté comme des soldats en campagne » 416d, p.139.

Le livre V insiste encore sur l’absence de propriété privée :

« Nous avons dit que nos guerriers ne devraient avoir en propre ni maisons, ni terres, ni possession quelconque, mais recevant des autres leurs nourritures en récompense de leurs services, ils devront la consommer en commun pour être de véritables gardiens » 464b, p.73.

Les fameux gardiens de Platon n’ont rien des éléments constitutifs de la propriété privée selon Aristote. Ils n’ont pas absolument rien, comme l’indique bien le texte, ils ont même un petit pécule qui leur appartient en propre. Toutefois, on ne peut pas dire qu’ils aient véritablement des possessions communes car les casernes où ils logent sont une propriété publique, pas une propriété commune. La seule chose qu’ils aient en commun selon Platon ce sont : les femmes, les enfants et l’éducation des enfants. Quant au groupe le plus bas de la communauté politique, il jouit complètement de la propriété privée des habitations, terres, meubles, nourriture, etc. Or c’est ce groupe le plus bas qui assure l’entretien des gardiens et des dirigeants. Gardiens et dirigeants peuvent très bien ne rien avoir en propre puisque ce dont ils ont besoin leur est fourni par la peine et l’œuvre du groupe le plus inférieur. Mais pourquoi dirigeants et gardiens ne devraient-ils rien avoir en propre et pourquoi le groupe le plus inférieur pourrait-il avoir quelque chose en propre ? La première raison est que les dirigeants et les gardiens, dont l’œuvre est la direction et la sauvegarde de la communauté, doivent être délivrés de tous les soucis domestiques pour pouvoir se consacrer aux plus hautes tâches or la propriété privée impose de nombreux soucis domestiques. La seconde raison est que dirigeants et gardiens ne seront pas habités par l’envie, l’inimitié, la discorde puisqu’aucun d’eux n’ayant rien en propre, il ne pourra s’élever entre eux ces contestations à propos de la propriété privée qui ruinent les communautés politiques. En effet, soutient Platon, ce sont surtout les divisions à l’intérieur de la classe dirigeante qui conduisent les communautés politiques à leur perte et ces divisions tiennent à la propriété privée. La troisième raison, c’est que dirigeants et gardiens peuvent vivre sans propriété privée parce que leur âme n’est pas dominée par l’épithumia, ce qui n’est pas le cas du groupe inférieur. Au sens de Platon dans la République, la propriété privée est donc lié à l’épithumia, au désir des jouissances corporelles. Si l’on suit Platon, les meilleurs peuvent se passer de la propriété privée parce qu’ils sont les meilleurs, la propriété privée n’est admissible que pour ceux qui sont incapables d’appartenir aux meilleurs. Cette absence radicale de propriété chez les meilleurs est censée assurer l’unité et la conservation de la communauté politique. On s’est souvent demandé d’où Platon avait bien pu tirer cette idée de la supériorité de l’absence de propriété privée. Or, il nous le dit lui-même en évoquant les soldats en campagne. Le modèle de Platon ici, c’est l’armée menant la guerre, la communauté de combat.

Dans sa critique de La République, Aristote va contester que l’unité de la communauté puisse être assurée de la manière préconisée par Platon. En effet, souligne-t-il, si une partie assure à elle seule l’entretien de l’autre partie et est maintenue dans un état d’infériorité, on aura bien deux groupes hostiles dans la communauté. Loin d’empêcher les guerres civiles, la solution de Platon y conduirait. Qu’est-ce qui pourrait d’ailleurs empêcher le groupe dirigeant et les gardiens de finir par s’emparer des richesses du groupe inférieur ? D’ailleurs Platon envisage lui-même une telle situation dans le livre VIII. Supposons dit-il que cette communauté politique soit réalisée, que se passera-t-il ? Comme toute Polis, elle finira par se corrompre et il arrivera un jour où les dirigeants et les gardiens corrompus asserviront les autres groupes :

« Après bien des violences et des luttes, on convient de se partager et de s’approprier les terres et les maisons, et ceux qui gardaient auparavant leurs concitoyens comme des hommes libres, les asservissent à présent, les traitent en périèques et serviteurs et continuent eux-mêmes à s’occuper de la guerre et de la garde des autres » 547b, p.10.

Plus lucide que bien des lecteurs contemporains, Platon n’hésitait pas à envisager la corruption et la dissolution complète de la belle Polis dont certains lecteurs, encore une fois, préfèrent oublier qu’elle reposait quand même sur l’eugénisme le plus strict, sur l’élimination des mauvais, sur les mariages truqués et sur la soumission des producteurs. Chez des demi-intellectuels prétendument «radicaux », nous retrouvons encore un écho naïf et bien plat des propos de Platon lorsqu’ils justifient la taxation de l’économie de marché par l’Etat au nom de la poursuite de leurs activités théoriques plus ou moins futiles et ridicules. Universitaires pensionnés par l’Etat, ils croient peut-être qu’ils sont les nouveaux gardiens – oubliant qu’un gardien platonicien est avant tout un guerrier- et que l’Etat doit assurer leur entretien en prélevant sur les producteurs les sommes nécessaires à cet entretien.

François Loiret, Dijon, 2014, tous droits réservés.

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