• François Loiret

Relire le choc des civilisations.



Si La fin de l’histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama a été un ouvrage trop souvent plus mentionné que lu, il en va de même d’un autre ouvrage venu d’outre-Atlantique, Le Choc des civilisations de Samuel Huttington paru aux Etats-Unis en 1996 et quatre ans plus tard en France. L’ouvrage n’ayant pas été lu, le plus souvent, des positions lui ont été attribuées qui étaient celles-même qu’il rejetait, comme par exemple une politique soutenue d’intervention armée américaine dans le monde. Le rejet de l’ouvrage de Huttington comme celui de Fukuyama fut bien souvent liée à la persistance de crispations de type bolchevique chez des « intellectuels critiques » s’évertuant tels des Don Quichotte à combattre un prétendu « capitalisme » qui n’existe que dans leur tête enfiévrée. C’est que Huttington commettait le crime d’affirmer que l’heure des affrontements idéologiques du XXè siècle était passée. Il est vrai que sans le mot « capitalisme » et tout ce qui tourne autour nombreux sont encore chez les « intellectuels critiques » ceux qui seraient incapables d’écrire une phrase. Qu’on ne leur hôte quand même pas l’os qu’ils rongent depuis plus d’un demi-siècle ! Aussi a-ton prétendu que le choc des civilisations n’existait que dans l’imagination de Huttington, d’autres plus malins ont avancé que l’auteur aurait malheureusement raison car son propos était à ranger dans le genre des « prophéties autoréalisatrices », d’autres enfin n’ont pas hésité à affirmer qu’il ne s’agissait là que d’un sombre « complot » américain pour dresser les peuples les uns contre les autres, tant il est vrai que les comploteurs supposent toujours que les autres se comportent comme eux. Enfin certains lui ont tenu grief de nier l’existence d’une civilisation universelle en affirmant qu’après la guerre froide l’ordre global se recomposait en aires civilisationnelles et que les affrontements à venir seraient des affrontements motivés par des motifs culturels. Les non lecteurs n’ont pas hésité à soutenir que Huttington professait un déterminisme culturel, ce qui est incompatible avec la thèse principale de l’auteur qui affirme clairement que le modèle géopolitique qu’il propose ne peut avoir de validité intemporelle et que les conflits antérieurs n’étaient en rien envisageables à partir de ce modèle. Il semble que le concept de « déterminisme » ne soit pas encore bien maîtrisé par les preneurs de plume. Au fond, ce qui a déplu chez nombre de commentateurs français, c’est l’affirmation que la mondialisation ne signifiait en rien la dissolution des identités culturelles, mais s’accompagnait au contraire d’une affirmation voire d’une réaffirmation des identités culturelles. Ce qui a encore plus déplu, c’est l’affirmation que la question de l’identité culturelle allait devenir une question géopolitique de premier plan au XXIè siècle. Il est certain qu’un tel propos allait à l’encontre de la vulgate multiculturaliste et des prophéties non réalisés sur le métissage global dans le village global et qu’il allait aussi à l’encontre des discours bavards sur l’Autre, l’hospitalité et le cosmo-politisme à venir. Comment oser parler d’identités culturelles, et qui plus est d’identités culturelles façonnées par les religions alors que tant d’ouvrages supposés importants avait « déconstruit » depuis vingt ans le concept d’identité ? Avant d’avancer dans notre lecture de Huttington, il est nécessaire de revenir sur la question de l’identité.

Dans la doxa intellectuelle de notre temps s’impose l’idée que toute identité est un fantasme, qu’il n’y a pas d’identité, mais que des différences nomades. Une seconde variante soutient quant à elle qu’il n’y a d’identité que travaillée par le jeu de la différance et qu’en ce sens toute identité pure est un leurre. Il serait temps que les auteurs de ce genre de propos relisent leurs classiques dont ils ne semblent avoir qu’une connaissance de seconde main, imaginant à tort qu’on y trouve les binarités qu’ils prétendent déconstruire. Or ces binarités qu’il s’agirait de déconstruire ne se trouvent pas dans les textes auxquels on les attribue. Ici encore la prétendue « déconstruction » ne déconstruit que ce qu’elle a elle-même construit, à savoir une tradition simplifiée ad hoc permettant le simplisme de l’opération de déconstruction. Pour saisir combien les binarités qui facilitent les gestes des déconstructeurs n’existent pas là où ils croient les voir, il suffit de lire Platon et de prêter attention à la façon dont selon Platon est construite l’identité d’une Polis. C’est qu’en effet l’identité d’une Polis n’est pas déjà là, elle est construite, et cette construction est l’affaire d’un tissage précautionneux. Dans Le Politique Platon qui, à la différence des philosophes du temps présent, n’esquivait pas les problèmes les plus difficiles, nous propose l’interrogation suivante : « Demandons-nous, si, parmi les sciences combinatoires, il en est une qui, pour composer l’une ou l’autre de ses œuvres, fût-ce les plus humbles, accepte d’employer les mauvais comme les bons éléments, ou si l’effort de toute science n’est pas, en tout domaine, d’éliminer le plus possibles les éléments mauvais, de conserver les éléments utiles et bons et, que ceux-ci soient semblables ou dissemblables, de les fondre tous ensemble dans une œuvre qui soit parfaitement une par les propriétés et la structure » (308c). La science recherchée ici est la science royale, la science politique. Elle est la science de la fabrication du tissu politique, la science de la fabrication d’un peuple. Or si la fabrication d’un peuple est de l’ordre du tissage, elle ne consiste certainement pas à poser l’un à côté de l’autre l’identique et le différent. Pour fabriquer un peuple, il s’agit bien au contraire de mêler du différent. Le tissage entrecroise du différent et avec ces fils hétérogènes il constitue un tissu homogène. Homogène ne signifie pas uniforme comme le montrent les dernières lignes du Politique : « Disons donc que voici achevée en droit tissage l’étoffe qu’ourdit l’action politique, lorsque prenant les caractères humains d’énergie et de tempérance, la science royale assemble et unit leurs vies par la concorde et l’amitié, et, réalisant ainsi le plus magnifique et le plus excellent de tous les tissus, en enveloppe dans chaque cité, tout le peuple, esclave ou homme libre, les serre ensemble dans sa trame, et, assurant à la cité sans manque ni défaillance, tout le bonheur dont elle peut jouir, commande et dirige » (311c). Pour qui a bien compris la façon dont on fabrique un peuple selon Platon, les bavardages contemporains sur la non identité des peuples, sur l’identité toujours différée, sur l’altérité constitutive, font sourire. Qu’il y ait du différent, Platon ne le nie pas, il l’affirme, mais qu’à partir de ce différent, ne puisse pas se constituer de l’identique, il en montre le contraire. Aussi tous les propos selon lesquels les identités des peuples seraient imaginaires parce que dans les faits les peuples se seraient constitués par de multiples apports montrent le niveau sommaire de la logique de leurs auteurs. D’ailleurs ces propos, alors même qu’ils se veulent philosophiques, se donnent comme adversaires des résidus idéologiques et se placent donc non pas sur le terrain philosophique, mais sur le terrain idéologique. Depuis la seconde guerre mondiale d’ailleurs, ce qui passe bruyamment pour de la philosophie en France n’est le plus souvent qu’un emballage philosophique de l’idéologie ou tend, la vieillesse venant, à se confondre avec un tel emballage. Il convient donc de comprendre avec Platon qu’un peuple peut très bien avoir une identité tout en étant issu de souches différentes comme diraient les Grecs. D’ailleurs les Grecs savaient très bien construire de telles identités lorsqu’ils fondaient de nouvelles communautés politiques. Les propos verbeux qui se veulent définitifs sur la non identité à soi de tout peuple montrent ici leurs limites. Et ce n’est pas la remarque selon laquelle tout peuple se définit par rapport à d’autres qui y changera quelque chose, car pour qu’il y ait justement de l’autre, il faut bien qu’il y ait aussi du même et cela tout lecteur de Platon peut aussi l’apprendre. Les identités sont fabriquées, cela ne les empêche pas d’être des identités, faut-il rappeler à ceux qui ayant dépassé depuis longtemps la scolarité secondaire supposent encore que le fabriqué parce qu’il est tel, n’est pas ! Du même coup, une bonne partie des discours niant l’identité européenne, par exemple, dévoilent leur vide. Nous avons appris ces dernières années que le propre de l’Europe était justement de ne pas avoir de propre, que son identité était au fond l’absence d’identité, qu’au fond tout européen était un nomade (ici nous laissons en suspens la confusion souvent établie entre le propre et l’identique dans les discours bavards et nous reportons à plus tard une lecture d’Aristote sur le propre). Mais si le propre de l’Europe n’est pas d’avoir un propre, elle en a justement un nécessairement vis-à-vis de ce qui n’est pas l’Europe. Ce genre de verbiage prétendument généreux montre vite sa limite et maintient sans s’en rendre compte l’attitude dont ses auteurs prétendent se défaire : la supériorité européenne. De tels auteurs s’adressent aux non européens en leur disant en substance : vous qui êtes encore enfoncés dans la misère du propre, apprenez de nous que le meilleur est de renoncer au propre car nous n’avons jamais eu de propre et nous le savons. Mais comment l’Europe n’aurait-elle pas de propre ? Parce qu’elle se serait construite à partir de multiples apports, et non seulement à partir d’Athènes, de Rome et de Jérusalem ? Comme si un tel type de construction était propre à l’Europe ! Comme si les multiples fils, pour parler le langage de Platon, n’avaient pas été tissés ensemble pour former justement un tissu européen qui se distingue du tissu chinois par exemple. Le fil athénien, a bien été tissé ailleurs qu’en Europe, on en trouve des traces jusqu’en Inde, mais avec d’autres fils qui ont donné un autre tissu. Ces précisions faites, nous pouvons revenir à l’ouvrage de Huttington.

A la suite de l’effondrement de l’URSS et de la Yougoslavie, Huttington se contente d’abord de constater que l’ordre global bipolaire de l’après-guerre s’est effondré et que les décennies à venir ne seront pas celle d’un ordre global unipolaire, si l’on peut dire, caractérisé par l’expansion globale de la démocratie (le régime des droits de l’Homme), mais celles d’un ordre global multipolaire qui interdit les actions unilatérales. Le discours tenu, comme l’était au fond ceux des philosophes politiques de la tradition, ne s’adresse pas tant au public le plus large qu’aux dirigeants américains : c’est un discours à l’adresse du Prince sur la conduite à tenir dans le nouvel ordre en gestation. Comme on peut le constater aisément, le Prince, soit n’a pas entendu le discours, soit l’a entendu d’une manière perverse puisqu’il s’est livré à de nombreuses interventions unilatérales et prétend encore régler les problèmes dans les autres aires civilisationnelles. Ce nouvel ordre multipolaire ne se constitue ni sur des bases idéologiques, ni sur des bases nationales ou impériales, mais sur des bases culturelles, ce que Huttington nomme des « civilisations ». A cet égard Huttington opère une différenciation entre modernisation et occidentalisation. La modernisation, souligne-t-il, n’implique en rien l’occidentalisation. Que la science, la technologie, les produits « occidentaux » pénètrent les autres aires ne conduit pas à ce que les autres aires (soit : le Japon, l’aire chinoise, l’aire indienne, l’aire musulmane, l’aire africaine pour reprendre ses distinctions) adoptent la culture occidentale, c’est-à-dire le droit, les droits de l’Homme, la démocratie, la séparation du religieux et du politique pour en retenir les principaux traits. Un exemple que ne mentionne pas Huttington est significatif à cet égard, celui de la naissance de la philosophie japonaise au XXè siècle. La philosophie japonaise ne s’est pas constituée comme une pâle imitation de la philosophie venue d’Europe, elle s’est ouvertement constituée comme japonaise et n’a cessé de thématiser ce qui distinguait la pensée japonaise de la pensée européenne. Toujours est-il que Huttington souligne avec raison que le port du jean, le maniement d’une mitrailleuse lourde, le fait de boire du coca cola ne font ni d’un chinois, ni d’un musulman pakistanais, des occidentaux et encore moins des participants à une civilisation universelle. Le chantre de la civilisation universelle qu’est Naipaul montre à son corps défendant le contraire de l’avènement d’une telle civilisation dans ses enquêtes sur l’islam. Si, pour s’en tenir à ce que constate Naipaul dans le cas indonésien, l’affirmation d’une identité islamique se conjugue avec l’effacement des fils ancestraux incompatibles avec cette nouvelle identité, si cette affirmation est indissociable de la globalisation qui intensifie la pénétration des prêches de La Mecque en Indonésie, alors le mouvement de la globalisation loin d’aboutir à une civilisation universelle, contribue à la formation de nouvelles identités comme l’identité islamique ou à la réaffirmation d’anciennes identités comme dans le cas de la Chine. Il ne faut pas sous estimer que l’éclatement de l’URSS et surtout de la Yougoslavie a été l’école pour ainsi dire de Huttington. Ainsi dès les premières pages de son ouvrage souligne-t-il que « Le 18 avril 1984, deux milles personnes se sont rassemblés à Sarajevo en brandissant les drapeaux non pas de l’ONU, de l’OTAN ou des Etats-Unis, mais de l’Arabie Séoudite et de la Turquie ». Un peu plus de 10 ans plus tard, « Les autorités gouvernementales ont attaqué les mariages mixtes, tout comme la musique de « l’agresseur », c’est-à-dire la musique serbe. Elles ont encouragé la religion islamique et donné la préférence aux musulmans pour l’embauche et la promotion, au pouvoir « ont encouragé la religion islamique ». Dans le même temps, l’Iran, la Turquie et même la Malaisie soutenaient militairement les musulmans de Bosnie alors que l’Allemagne et l’Autriche soutenaient les menées croates contre les Serbes, la Russie, la Bulgarie et même la Grèce apportant de leur coté leur soutien à la Serbie. Bien des événements récents soulignent la pertinence du modèle de Huttington ce qui ne signifie en rien que sa thèse soit de l’ordre d’une prophétie autoréalisatrice. Ni les dirigeants du BJP indien parvenu récemment au pouvoir, ni les affiliés de multiples mouvements islamistes, ni les dirigeants chinois dans leur opposition aux sermons européens et américains sur les droits de l’Homme n’ont eu besoin de lire Le choc des civilisations pour affirmer de nouvelles identités culturelles ou réaffirmer d’anciennes identités culturelles. Le village global démocratique n’ayant pour seule religion que les droits de l’Homme n’est pas à l’ordre du jour et nous savons très bien qu’on leur a opposé récemment, par exemple, les droits des musulmans. La globalisation comme contrainte à l’ouverture n’implique en rien que l’ouverture soit souhaitée et qu’elle s’accomplisse au niveau culturel ou civilisationnel. Les émeutes antichinoises en Algérie par exemple, sans parler des tensions persistantes entre Berbères et non Berbères en sont une manifestation. Vues du CNRS, des rives de la Seine et d’UCLA les identités culturelles sont « réactives », vu de Pékin, de Kuala Lumpur et d’Islamabad elles sont autoaffirmatives. Il en va de même de leur dimension religieuse. Le « retour du religieux » fait sourire des intellectuels ou prétendus philosophes français pour lesquels il va de soi que le religieux appartient aux « poubelles de l’histoire » comme s’il y avait une « nécessité historique » de l’effacement du religieux. Mais en Corée du sud (où les chrétiens souligne Huttington sont passé de 5% à plus de 30% de la population en un demi-siècle), en Inde, en Indonésie, etc. l’affirmation religieuse n’est pas le passé, elle est l’avenir. Ce qui a eu lieu depuis 1996, ce n’est pas le mélange global aboutissant au métissage global dans le village global, mais une communication globale intensive qui intensifie les affirmations d’identité culturelle y compris en Europe. Loin de la vulgate médiatique, ce ne sont pas seulement les « arriérés » des Balkans, comme le prétendent les demi-habiles qui s’y sont livrés, mais, bien plus étonnants, les peuples du nord de l’Europe, finlandais, suédois, norvégiens, danois. Il ne s’agit pas d’une « réaction » comme le disent ceux qui sont encore habités par l’opposition datée entre « progressistes » et « réactionnaires », il ne s’agit pas non plus d’une « révolution conservatrice » comme le disent d’autres qui empruntent aussi des vocables datés, il s’agit d’une immunisation face à laquelle les exhortations au « cosmopolitisme » à venir sont bien faibles et ridicules. Elles feignent d’oublier, pour être « généreuses », que le cosmopolitisme dont parlait Kant ne s’adressait en rien au globe, mais à l’Europe. Être cosmopolite pour Kant, c’était s’adresser aux européens et certes pas aux Chinois et aux Indiens. Un nouveau défi nous attend, y compris en France, face auquel les discours convenus sur le nomadisme, la pluralité, l’universalité, la non identité sont impuissants. Il reste à le relever.

François Loiret, Dijon, 2014, tous droits réservés.

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