• François Loiret

Adam Smith et l'université.



Les études consacrées à la philosophie d’Adam Smith ne manquent pas de mentionner le projet, novateur en son temps, d’une instruction élémentaire publique. Cette instruction élémentaire est justifiée, non dans toute société, souligne le philosophe écossais, mais particulièrement dans les sociétés commerçantes et doit bénéficier aux enfants des petites gens. Par contre, il est rarement fait mention de l’approche par Adam Smith de la question universitaire, même dans des études qui se réclament du courant libéral, et les raisons peuvent en apparaître manifestes dès que l’on se penche de près sur la question, étant donné que ces études sont le fait d’universitaires. Or Adam Smith ne néglige en rien la question universitaire et y consacre des pages percutantes dans le dernier livre des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations. Pour le philosophe écossais, les institutions universitaires anglaises en particulier, européennes en général, sont corrompues et elles le sont parce que « généralement, on conçoit la discipline des collèges et des universités non pour le bien des étudiants, mais dans l’intérêt, ou plus exactement, pour la quiétude des maîtres » (L V, c.1, p.3, art.2, p.790). Il n’est pas certain qu’à cet égard la situation ait bien changé. La question de l’université n’est pas dissociable de celle de leur financement et de celle de l’autorité s’exerçant sur les universitaires. C’est d’ailleurs par la question du financement des universités que commence l’approche d’Adam Smith. Ce financement doit-il provenir de dotations publiques, que ce soit celle d’un Etat ou d’une collectivité locale ou provinciale ? Le problème n’est pas seulement de déterminer si ces dotations publiques représentent une charge dont l’Etat pourrait se dispenser, il est surtout de déterminer en quoi les dotations publiques concourent à la fin de l’enseignement universitaire. Adam Smith pose le problème très clairement : « Ces dotations publiques ont-elles en général contribué aux fins assignées leur institution ? Ont-elles contribué à encourager la diligence et à améliorer les capacités des professeurs ? Ont-elles orienté l’enseignement vers des objets plus utiles, pour l’individu comme pour le public, que ceux auxquels il serait allé de lui-même en suivant son cours naturel ?» (p.786). Dans tous les cas envisagés, montre le philosophe écossais, la réponse qui s’impose est négative. Autrement dit, regrette Adam Smith, dans les universités, les professeurs ne sont le plus souvent pas diligents lorsque celles-ci reçoivent des dotations publiques, c’est-à-dire qu’ils ne se soucient guère de leurs étudiants, et ils ne se soucient pas plus de s’investir dans leurs cours. Plus précisément, lorsque la rétribution du professeur ne dépend que de son traitement, « alors son intérêt est aussi directement opposé que possible à son devoir », de sorte qu’il ne se souciera en rien de ses étudiants dont il ne dépend pas ni de ses cours qu’il fera avec négligence voire même avec la plus complète insouciance. On objectera que le professeur d’université est néanmoins soumis à une autorité qui pourrait le contraindre à s’investir dans ses cours et à s’occuper véritablement de ses étudiants. Adam Smith ne l’oublie pas et il distingue deux types d’autorité. D’un côté l’autorité universitaire peut être celle d’un collège universitaire dont les professeurs sont membres. Dans ce cas, « il est vraisemblable qu’ils feront cause commune, qu’ils seront tous très indulgents les uns pour les autres » (p.788) et le philosophe de poursuivre que c’est là la situation de l’université d’Oxford « où la plupart des professeurs publics ont depuis de nombreuses années abandonné jusqu’à un semblant d’enseignement » (p.788). Si l’autorité est celle d’un collège universitaire, elle est une autorité inexistante ou au pire très complaisante et n’incite en rien les professeurs à s’investir dans leur enseignement et dans le suivi des étudiants. D’un autre côté, l’autorité peut être celle d’une personne extérieure, un évêque, un gouverneur de province, un ministre d’Etat. Dans ce cas, le professeur ne pourra manquer totalement à ses devoirs, mais cela n’implique en rien qu’il s’en acquittera de la meilleure façon. En effet, l’autorité extérieure ne sera en rien une autorité judicieuse puisqu’elle sera le plus souvent ignorante de ce qui est enseigné et de la manière dont a lieu l’enseignement. Elle sera arbitraire, car – comme le souligne Adam Smith, les gens en place qui exercent l’autorité sont souvent insolents et arrogants et loin de permettre aux professeurs d’université de remplir leurs devoirs de la meilleure façon, les avilissent et les poussent à des comportements obséquieux pour acquérir des protections. Le souci de la protection l’emporte alors sur le souci de l’enseignement et c’est notamment le cas de l’université française à la fin du XVIIIè siècle. Comment amener les professeurs à faire un véritable enseignement en se souciant de leurs étudiants et éviter de dilapider dans les universités des sommes qui seraient mieux employées ailleurs ? Certes, on pourrait considérer que le plaisir de faire cours et de suivre les étudiants d’une part, l’éthique professorale d’autre part, pourraient suffire. Mais il ne faut pas se payer de mots, et les professeurs d’université n’habitent pas sur une autre planète, la planète des hommes vertueux, en d’autres termes, ils ne sont en rien plus justes, plus bienveillants et plus bienfaisants que les autres hommes. Ils ne sont pas plus que les autres des spectateurs impartiaux même s’ils aiment parfois à le croire. Nous venons de voir que selon Adam Smith les dotations publiques aux universités, les traitements publics des professeurs d’université, ne contribuent en rien à améliorer la situation de l’enseignement universitaire qui se caractérise par deux maux : l’insouciance vis-à-vis des étudiants, la faiblesse des cours dispensés. Puisque professeur d’université est une profession, puisque les professeurs d’université ne sont en rien plus vertueux que les autres hommes, il n’y a aucune raison que ce qui vaut pour les professions en général ne vaille pas aussi pour les universitaires. Or « dans toute profession, l’effort de la plupart de ceux qui l’exercent est toujours proportionné à la nécessité où ils se trouvent de faire cet effort » (p.786). Et « cette nécessité est la plus grande pour ceux qui ne comptent que sur les émoluments de leur profession pour faire fortune ou même obtenir leurs revenus et leur subsistance ordinaires » (p.786). Une condition est cependant incontournable : qu’il puisse y avoir une émulation entre ceux qui exercent leur profession puisque « la rivalité et l’émulation font de l’excellence, même dans d’humbles professions, un objet d’ambition et suscitent fréquemment les plus grands efforts » (p.787). En d’autres termes, seule la libre concurrence peut amener les hommes qui exercent les mêmes professions à la saine émulation. Il faut distinguer la saine émulation, la rivalité qui pousse les professeurs à faire de véritables cours et à s’occuper des étudiants d’un autre type de rivalité malsaine qui règne dans les universités, la rivalité dans l’obtention des postes et dans l’occupation d’une place dans le champ public. Cette dernière rivalité est tout à fait présente même chez les professeurs qui ne cessent de dénoncer la libre concurrence comme le pire des maux. Malgré leur dénonciation récurrente du marché qu’ils hypostasient, à la différence du philosophe écossais, ils ne cessent de se soucier d’occuper une place sur le marché par des publications, des prises de position publiques quand ce n’est pas la signature de pétitions, activité qui chez certains d’entre eux semble prépondérante. Leur critique rhétorique du marché, héritage d’un extrémisme dont il ne reste que des débris, correspond dans les faits à l’occupation d’une niche sur le marché, celle de la « critique du marché ». Ce type de rivalité, loin de les amener à l’excellence professorale les en détourne. En outre leur rivalité n’est pas sans la formation de coalitions qui cherchent le soutien des pouvoirs publics. Comme les marchands et les manufacturiers se coalisent pour faire pression sur les pouvoirs publics, et empêcher le jeu de la libre rivalité –car Adam Smith n’a pas de mots assez durs contre cette plaie des sociétés commerçantes que sont les coalitions de marchands et de manufacturiers- il arrive que les professeurs d’université se coalisent et ils y arrivent d’autant mieux que règne le clientélisme universitaire dont dépend l’attribution des postes, la publication dans les collections, etc. Au lieu de consacrer à l’enseignement et au soin des étudiants leur énergie, ils la consacrent à la conquête de positions, à leurs publications et à leurs prises de position. Dans ces conditions, pour que règne une saine rivalité entre les professeurs et non cette rivalité malsaine qui ne profite en rien aux étudiants et aux universités, il est préférable que les professeurs d’université n’aient au mieux qu’une partie de leur revenu qui dépende d’un traitement et que l’autre partie dépende des honoraires que leur versent les étudiants. En effet, dans ce cas, « la nécessité de faire preuve d’application, même si elle est toujours plus ou moins restreinte, n’est pas entièrement supprimée. La réputation dans sa profession garde encore pour le maître quelque importance et celui-ci dépend encore un peu de l’affection, de la gratitude et des témoignages favorables de ceux qui ont suivi son enseignement » (p.787). Mais la situation la meilleure serait de faire dépendre totalement la rémunération des professeurs d’université des honoraires des étudiants. Le premier avantage serait de décharger l’Etat ou toute collectivité de dépenses dont la destination est loin d’être la meilleure. Le second avantage, le plus important, serait que les professeurs, au lieu de négliger leurs étudiants et leur enseignement - quitte à s’investir ailleurs, par exemple dans la multiplication de colloques, d’occasions de bavardage aurait dit Heidegger- seraient dans une situation de libre concurrence où il leur faudrait, comme dans bien d’autres professions, faire leurs preuves. La réalisation d’un tel objectif suppose que les étudiants soient totalement libres non seulement de choisir leur université mais aussi les enseignements qu’ils désirent suivre et dont ils portent la charge du financement. Si nous suivons donc Adam Smith, il n’y aucune raison pour que l’enseignement universitaire, qui est à son sens le plus dégradé, ne soit pas lui aussi le lieu d’une libre concurrence entre universités et même entre professeurs. Il n’y a aucune raison qui devrait assurer à l’Etat ou à des collectivités publiques le monopole de l’enseignement universitaire. Il n’y a aucune raison enfin qui devrait exonérer les étudiants du coût d’une formation dont ils vont directement bénéficier et dont tous ne bénéficient pas car « il peut être également équitable, et même plus avantageux, que ces dépenses soient entièrement couvertes par ceux qui reçoivent les bienfaits immédiats de cette éducation » (p.841). Seule l’instruction qui bénéficie à tous et surtout aux enfants des petites gens peut et doit être prise en charge par l’Etat ou par des collectivités publiques. Délivré de la charge universitaire, l’Etat ou les collectivités publiques pourraient alors mieux se soucier de l’instruction élémentaire des plus pauvres. Il n’est guère étonnant que ces pages d’Adam Smith sur la question universitaire soient rarement mentionnées en France d’autant plus que les maux soulignés par Adam Smith dans les années 1780 n’ont pas nécessairement disparus. Quant à ceux qui dénoncent la « marchandisation » du savoir, comme ils disent, et qui sont encore arc-boutés sur un kitsch extrémiste, jouant encore la partition de la « révolution inaccomplie », qu’ils renoncent à publier en leur nom, à toucher des droits d’auteur – puisqu’ils vendent bien des livres - et qu’ils mettent en pratique leur prétendu « communisme de l’écriture » puisque la chose est techniquement faisable grâce à la libre entreprise. Il leur suffit de publier anonymement leurs textes sur un site internet et de les mettre gratuitement à la disposition de tous. Il y a de fortes chances qu’ils s’y refusent tant ils sont attachés à la notoriété, avides de reconnaissance et amoureux de leur singularité.

François Loiret, Dijon, 2015, tous droits réservés.

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