• François Loiret

De la complaisance à la soumission.



« Mort où est ta victoire ? »

Dans FIS de la Haine, L’écrivain Rachid Boudjedra n’hésite pas à affirmer que les journalistes parisiens « font tout pour donner de l’obscurantisme une impression plutôt favorable et plutôt sympathique » (p.121), et il mentionne L’Express, TF1 et le quotidien Le Monde. A propos de ce dernier, il écrit : « Après l’assassinat de plusieurs intellectuels dont des écrivains, des professeurs de médecine et des journalistes indépendants, un journaliste du Monde accuse, de façon ignoble, toutes ces victimes assassinées d’être des complices du pouvoir. Alors que, dans leur majorité écrasante, ces intellectuels liquidés par le FIS ont été de tout temps des opposants et des dissidents connus en Algérie pour leur compétence, leur talent et leur intégrité morale et politique » (.121). Pour qui se souvient de la façon dont Le Monde couvrait les élections en Algérie à cette époque, s’offusquant au nom de la démocratie de l’interruption d’un processus électoral qui aurait vu la victoire du FIS, la complaisance du journal vis-à-vis non de l’Islam, mais bien de l’islamisme, ne fait aucun doute. Le quotidien français ne se posait aucune question sur la façon dont ce processus « démocratique » se passait. Il ne mentionnait pas les intimidations, les bourrages d’urnes, la propagande menaçante et comme le rappelle Boudjedra allait jusqu’à justifier les assassinats. Saluant dans la victoire du FIS, le triomphe de la « démocratie » en Algérie, le même quotidien allait saluer aussi dans la victoire des Frères musulmans en Egypte la victoire de la « démocratie » et pendant des années entretenait ses lecteurs sur le modèle que présentait Erdogan comme figure de l’islamisme « modéré », militant ouvertement pour l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne. Il serait toutefois très injuste de ne s’en tenir qu’à l’exemple du journal Le Monde. La complaisance vis-à-vis de l’islamisme a été une constante de toute une presse de gauche, le plus souvent, mais n’a en rien épargné non plus la presse de droite. Toutefois, à gauche, elle était assortie de déclarations intimidantes taxant explicitement de « racisme », puis de « racisme » et d’ « islamophobie », quand ce n’est pas de « fascisme », toute approche sérieuse des manifestations de l’islamisme dans notre pays. En cela, une bonne partie de la presse française devenait l’otage de l’extrême gauche qui reconvertie dans l’islamogauchisme lançait constamment ses imprécations contre toute approche de ces manifestations. L’intimidation islamogauchiste sévissait également sur les partis politiques. La gauche française a non seulement abandonné les classes populaires, mais elle a en même temps abandonné de fait la laïcité, quant à la Nation, elle l’avait abandonnée depuis longtemps. Convertie à l’antiracisme et à l’antifacisme hérités du stalinisme, devenus au fond son seul fonds de commerce avec toutes les phobies inventées ces dernières années, elle n’a cessé de fermer les yeux et de promouvoir d’une manière ou d’une autre le communautarisme, ce qui n’était pas exempt de considérations clientélistes. Cela n’a d’ailleurs en rien épargné le centre droit et la droite. Mais ce serait encore être trop injuste que de s’en tenir qu’à la presse et aux partis politiques. Boudjedra parlait également d’une trahison des intellectuels. Malgré leurs rodomontades, les intellectuels sont très rarement des gens courageux. Après l’annulation des élections en Algérie, souligne Boudjedra, élections qui auraient vu la victoire frauduleuse du FIS, « certains intellectuels ont fait la moue » (p.97), lors des élections elles-mêmes, « cette régression, cette folie furieuse a trouvé des intellectuels algériens qui n’ont rien à voir avec le FIS pour l’approuver. Dès les résultats du premier tour, certains d’entre eux on tourné leur veste. Il s’est même trouvé un petit sociologue, promis grand penseur par les médias français et actuellement planqué à Princeton pour appeler cette chose une régression féconde » (p.90). Certains d’entre eux, non opportunistes, « sont fascinés par l’intégrisme musulman. Ils éprouvent une haine globalisante et stupide de l’Occident et aspirent à s’en démarquer spirituellement et culturellement » (p.70) quel qu’en soit le prix à payer. A ces intellectuels algériens de ces années correspondent bien des figures françaises. Certains sont engagés dans une « déconstruction de l’Occident » voire dans un « Démantèlement de l’Occident », qui leur fait constamment minorer le danger islamiste. Il est vrai qu’ils ont eu un célèbre précédent lorsque Michel Foucault, dont l’intelligence des situations politiques a toujours été nulle, a salué l’avènement de la République islamique d’Iran. D’autres, et parfois les mêmes, exigent d’aller aux « causes réelles » qui d’ailleurs sont toujours les mêmes pour eux, quelque soit le phénomène envisagé : la chose est simple, l’islamisme n’est qu’une invention de l’Occident car l’Occident est la cause de tout le mal dans le monde. D’autres, et parfois encore les mêmes, englués dans les mots d’ordre du temps, s’empêchent d’approcher les manifestations de l’islamisme pour ne pas être taxés d’islamophobe, de « raciste », de « fasciste », par les otages de l’islamogauchisme : ils ont peur, ils ont la trouille. Et puis, il y a les dernières figures, les intellectuels islamogauchistes, les imprécateurs, les dénonciateurs, les « justes » - du moins le croient-il- ces « courageux » sans courage luttant contre un « fascisme » imaginaire, imputant aux autres toutes leurs phobies, qui ne risquent rien, et qui ont la haine dans les tripes : la haine de l’Occident, la haine du « capitalisme », la haine de la France, la haine des Français, la haine d’eux-mêmes. Ceux-là sont prêts à aduler l’islamisme, car ils ont au moins quelque chose en commun : la haine de l’Occident, de l’Occident tout entier, sans nuances. C’est tout juste s’ils n’attendent pas leur rédemption et la nôtre de l’islamisme. Ils installent ces discours haineux où les islamistes se substituent à la figure traditionnelle du mythe prolétarien : ils ont enfin trouvé une nouvelle « victime », une nouvelle figure de l’ « exploité », de l’ « opprimé ». Recyclant leur verbiage bolchevique, ils l’ont adapté à la défense des nouveaux « damnés de la terre » que seraient, paraît-il, les musulmans et n’hésitent pas à voir dans le tueur à la kalachnikov, la suprême victime de l’oppression de l’Occident. Ce sont eux qui entretiennent constamment l’amalgame entre islam et islamisme et en accusent les autres. Que disait Boudjedra il y a vingt ans à ces intellectuels qui haïssaient l’Occident ? Il leur disait d’abord ceci : « Si l’Occident a été un pourvoyeur de colonialisme, de guerres, de rapines et de génocides, nous l’avons été aussi » (p.71). Il leur disait également, et cela démonte tout les imprécations des islamogauchistes : « Ces Algériens et ces Algériennes fascinés par le FIS par antioccidentalisme ont tort. L’Occident n’a pas inventé le racisme. C’est l’humanité toute entière qui la sécrété. Nous aussi nous sommes racistes ! Parfois envers nos propres compatriotes noirs du Sahara. Parfois avec nous-mêmes. Souvent avec les juifs » (p.79). Il leur disait enfin : « Cet Occident que snobent certains intellectuels arabes et musulmans est notre allié, car il la passion du monde : Platon, Pythagore, Erasme, Galilée, Pascal, Voltaire, Marx, Pasteur, Einstein, Edison, Fleming et Freud sont nos copains ! S’ils étaient encore parmi nous, ils signeraient immédiatement une motion pour l’interdiction du FIS parce que antidémocrate, parce que fasciste, parce que ignoble, parce que sanguinaire, parce qu’il a brûlé vif un bébé à Ouargla dans le Sud Algérien, dans la sainte année 1989 » (p.78-79). Mais l’Occident, c’est aussi « Tous ces hommes et ces femmes de bonne volonté et de bon sens, ils sont contre le Fis avec nous qui sommes aussi des hommes de bonne volonté » (p.78). Boujedra n’a pas l’aveuglement de ces intellectuels français qui refusent constamment de poser le problème de l’islamisme parce qu’il ne faut pas « stigmatiser », parce qu’il ne faut pas susciter « d’amalgame », il n’a pas non plus l’alzheimer intellectuel des ces enragés qui insultent leurs compatriotes à longueur de temps, les taxant de « pétainisme », de « fascisme », de « racisme » parce qu’ils disent leurs inquiétudes, ces prétendus courageux sans courage qui affrontent un fascisme imaginaire, mais qui n’auraient pas le courage d’affronter ce qui est pour Boudjedra le réel fascisme de notre temps (le mot fascisme ne convient sans doute pas, mais je me donnerai pas la permission de changer les mots de Boudjedra et nous comprenons tous ce qu’il veut dire par là) : l’islamisme.

La gauche socialiste française accuse aisément de phobie les autres car elle entretient une phobie vis-à-vis de son propre passé. Il est facile de faire croire que les partisans de l’Algérie française auraient été à l’extrême de la droite alors que la guerre d’Algérie fut bien initiée par la gauche socialiste. Il y eu un président français dans les années 1980 qui donnaient aux Algériens des leçons sur les Droits de l’Homme. Boudjedra en parle : « Ce ministre de la Justice au début de la guerre d’Algérie, aujourd’hui président de la République, autrefois complice des camps d’internement, de la torture systématisée, des déportations de populations algériennes entière, de guillotinage par dizaine, bénéficie d’une immunité totale et à vie et pas les généraux nazis qui ont fourré dans les fours crématoires tant de juifs, de communistes et mal pensants ? Pourquoi ? Ministre de l’intérieur. Ministre de la justice. C’est-à-dire Garde des sceaux […] Et on parle de Droits de l’Homme, aujourd’hui en Algérie ! C’est-à-dire le droit pour le FIS de génocider avec sa barbarie et sa cruauté prouvées, revendiquées, publiquement déclarées ! (p.76-77). Des soldats torturaient, mais qui était ministre lorsque les soldats torturaient ? Des soldats perdaient leur honneur en se salissant les mains, mais un homme commettait sans se salir les mains des crimes de bureau. Un homme de gauche, François Mitterrand. La gauche l’a-t’elle jugé ? Non, elle en a fait son dirigeant, et même les communistes l’ont accepté comme chef de la gauche. Un criminel de bureau est devenu Président de la République. Et qui en a fini avec la guerre d’Algérie, ses atrocités de part et d’autre ? Un homme de gauche ? Non, un homme de droite. La gauche socialiste peut toujours se revendiquer de l’antiracisme, de l’antifascisme, elle peut aller dans la fuite en avant dans la complaisance vis-à-vis des revendications qui ont une portée islamiste, elle ne pourra jamais faire oublier à Boudjedra, elle ne pourra jamais nous faire oublier qu’elle porte sur elle comme une trace indélébile les crimes d’une guerre qu’elle tente constamment d’attribuer à d’autres. D’où sa constante fuite en avant dans la complaisance, fuite en avant qui n’est pas sans arrière pensée électoraliste. La gauche socialiste se veut amnésique comme la gauche communiste : elle s’autoamnistie. Boudjedra se souvient par contre et il sait qu’elle n’a pas à donner des leçons de Droits de l’homme, d’antiracisme etc. La gauche a trainé dans la boue avant sa parution l’ouvrage de Houellebecq Soumission, car cet ouvrage la mettait face à ses propres insuffisances : passerait-elle de la complaisance à la soumission ? L’accusation d’islamophobie, comme bien souvent, empêchait de poser les véritables questions. Ces questions, au contraire, Boualem Sansal nous incite à les poser plutôt que de les éviter « en muselant la parole par le tabou et le politiquement correct » (Le Figaro du 8 janvier 2015). La question de l’islamisation de la France est bien en effet celle de la soumission. Or, souligne Boualemen Sansal, Avec Soumission, on pouvait espérer voir s’enclencher d’utiles débats autour de l’islamisation réelle ou fantasmée de la France », il n’en a rien été. Pourtant, ajoute-t-il : « Il faut le tenir ce débat, pour Charlie Hebdo, qui n’a jamais hésité à parler vrai et libre, même face à la barbarie islamiste ». Ne pas tenir ce débat, et bien d’autres encore, c’est tomber dans la lâcheté. L’imprécation, l’accusation, le clouage au piroli est malheureusement la seule chose que savent faire des journalistes, des politiques et des intellectuels sans courage dans ce pays. Passeront-ils de la complaisance envers l’islamisme à la soumission ?

Ne soyez pas lâche, dit Boudjedra à ses compatriotes dans ces années de désespérance. Nous pouvons aussi nous adresser la même injonction ou plus exactement, nous pouvons nous dire : ne soyons plus lâche ! Que notre presse, que nos hommes politiques, que nos partis, que nos intellectuels aient le courage de ceux qu’ils saluent en ce moment car trop souvent, ils les ont de fait dénoncés, taxés d’irresponsables, d’islamophobes. Il est trop facile de saluer un courage qu’on n’a pas et de revenir dans les mêmes errements faciles. Les manifestations de l’islamisme, nous les connaissons, ce ne sont pas seulement des attentats, ce sont aussi ces prêches enflammés dans des mosquées tenus par des imans fanatiques et ignorants dont parle Boudjedra, ce sont aussi des ports ostentatoires de signes religieux, ce sont encore ces lycéens, ces collégiens qui contestent l’enseignement reçu au nom d’une compréhension perverse du Coran, qui affirment que toute la science occidentale est dans le Coran, que les musulmans ont découvert l’Amérique, etc. si tant est qu’on puisse parler de compréhension, ce sont aussi ces déclarations antisémites, ces attaques de juifs devenus trop ordinaires, cette délinquance qui fournit argent et armes aux tueurs. Il ne suffit pas de parler de « terrorisme », il s’agit d’un terrorisme islamiste, il ne s’agit pas d’antisémitisme, il s’agit bien souvent d’antisémitisme islamiste. Le dire, ce n’est pas parler de l’Islam, c’est bien parler de l’islamisme. Il s’agirait de mettre le mot qu’il faut sur les choses dont on parle, cesser de parler cette novlangue qui ne trompe personne et qui ne cesse de répandre la suspicion parce qu’elle ne dit pas ce qu’il y à dire. Et surtout en finir avec tous ces discours qui se veulent « malins », mais qui sont stupides, et qui sont encore une autre expression de la lâcheté, selon lesquels ce serait le capitalisme planétaire, la politique de l’Occident, et plus grave encore l’islamophobie prêtée aux français qui seraient responsable de la situation. Il faudrait aussi en finir de ces collusions de nos hommes politiques de droite comme de gauche avec des Etats comme le Qatar et l’Arabie Séoudite dont viennent les financements de l’islamisme. Il faudrait en finir encore avec ce misérabilisme qui excuse tout en arguant de la situation sociale des jeunes gens issus de l’immigration maghrébine. Boudjedra, parlant des jeunes algériens, ne cherche pas d’excuses, il demande : « Mais ces jeunes tombés dans le traquenard de l’intégrisme et de son enfer sont-ils de vrais chômeurs, sont-ils seulement les victimes d’un système injuste et corrompu, sont-ils uniquement les cobayes sur lesquels l’internationale intégriste fait ses expériences politiques ? Oui et non » (p.66). Sans aucun ménagement, l’écrivain algérien affirme : « Il s’agit là de jeunes désoeuvrés qui ne sont pas prêts à, accepter n’importe quel travail pour vivre dignement. Ces jeunes refusent tout travail manuel ou salissant ou pénible. L’agriculture ne manque t-elle pas de bras ? Le bâtiment ne souffre-t-il pas d’un énorme manque à gagner au niveau de l’emploi ? Les petits artisans (plombiers, mécaniciens) ne sont-ils pas à la recherche d’apprentis introuvables ou en perpétuelle dérobades ? Combien de jeunes chômeurs sont prêts à quitter leur ville pour aller travailler la terre dans le Sahara ? Autant de questions rarement posées parce que remettre en cause les jeunes dans un pays où ils sont l’immense majorité est un tabou absolu. Dire certaines vérités, dénoncer les mythes qui ont la vie dure, n’est pas une tâche des plus faciles, tant il est vrai que le pays s’est calfeutré, de longue date, dans un non-dit aberrant, dans une destruction systématique de toute échelle de valeurs, dans le mépris absolu de la notion de travail. La vérité est scandaleuse par définition » (p.66-67). Ces traits, nous les retrouvons dans cette jeunesse en France. Refus du travail manuel, mépris du père ouvrier et l’argent facile dont parle aussi Boudjedra : « L’appât du gain. Le gain facile. Les petits et grands trafics. La contrebande » (p.69). L’écrivain ne verse pas dans les pseudo explications de nos sociologues « critiques », il ne tombe pas dans ce misérabilisme au fond méprisant qui excuse tout, il dit sans fard la situation de cette jeunesse. La solution qu’il préconise n’est en rien de l’ordre de la « culture de l’excuse » car, soutient-il, « L’Algérie a besoin d’une moralisation qui doit remettre en cause tout un chacun et tout le monde » (p.68).

Clarifier la situation de la question de l’islamisme exige de nous de renoncer à bien des réflexes trop faciles, trop confortables, et chacun de nous peut y renoncer. Quand aux politiques, c’est autre chose, prêts qu’ils sont à tous les arrangements pour conserver un siège de maire, de député, de ministre et même un siège présidentiel. Clarifier cette question exige notamment de nous français de renoncer à ce réflexe facile qui accuse les religions comme si les religions étaient la cause unique de tous les maux. Comme si les religions étaient la cause des deux guerres mondiales, des millions de morts des deux totalitarismes. Quant aux hommes de religion, nous pouvons leur poser ces questions : Suffit-il de porter la barbe pour être un pieu musulman, suffit-il de porter le voile, pour être une pieuse musulmane ? Suffit-il de porter la kippa pour être un pieu juif ? Suffit-il de porter la croix autour du cour pour être un pieu chrétien ? Soyeux pieux car tous vous possédez un trésor que d’autres n’ont pas, ne suivez pas les hommes, mais suivez Dieu, ne craignez pas les hommes, craignez Dieu, s’il le faut, car celui qui craint Dieu ne craint pas les hommes, ne craint pas leurs imprécations, ne craint pas leurs armes, et si votre foi vous enjoint d’aimer Dieu, aimez-le et pratiquez cet amour que le Christ vous a donné car l’amour est plus fort que la mort comme nous l’a dit Saint Paul.

François Loiret, Dijon, 2015, tous droits réservés.

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