• François Loiret

La France et sa grandeur d'après Sloterdijk.

Mis à jour : 6 juin 2019



A la fin de l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des Nations, Adam Smith s’adressant aux hommes d’Etat et aux législateurs déclare : « Il est certainement temps […] que dorénavant la Grande-Bretagne s’efforce d’accorder ses desseins et ses projets à la médiocrité réelle de sa situation » et abandonne donc son « Empire » nord américain. Ce propos pourrait aussi s’adresser à la France contemporaine si l’on suit Sloterdijk dans la préface à Ma France (recueil de textes pour la plupart déjà édités et traduits en français). Il n’est pas un président de la République française, aussi médiocre fut-il, qui, à la suite de Charles de Gaulle, n’évoque la « grandeur de la France » et sa « mission universelle » comme si le pays réel pouvait se payer le luxe d’une telle mission et comme si sa grandeur ne relevait pas de ce rêve dont les gouvernants bercent les peuples et dont ils feraient mieux de s’éveiller et d’éveiller leur peuple comme le soutient avec détachement Adam Smith dans le dernière page de l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des Nations. La tentative ridicule de l’actuel président de se poser en chef du « cortège des pauvres » dans l’Union européenne – comme le dit malicieusement Sloterdijk- et de prétendre pour la France le premier rôle dans ladite union, seul rôle adapté à sa « grandeur », l’échec lamentable de cette tentative face à la résistance lucide des Etats du nord et du centre de l’Europe, voire même de l’est (comme la Slovaquie), devrait sortir les français, leur gouvernement et leur président de leur grandeur rêvée et les amener à la lucidité la plus humble sur la médiocrité de leur situation. Qui est médiocre doit se contenter de médiocres ambitions sous peine de tomber dans le ridicule et la ruine tout à la fois. A l’encontre d’une critique française hargneuse contre la politique allemande en Europe, politique dont les français et leurs dirigeants oublient soigneusement de relever qu’elle rencontre le soutien de nombreux pays de l’Union, et certes pas les plus dispendieux et les plus malhonnêtes, Sloterdijk rappelle qu’il ne s’agit en rien pour l’Allemagne d’une forme de « revanchisme » - nous ne sommes plus en 1918 – ni d’une prétention injustifiée à diriger l’Union européenne, mais de cette prudence dont Adam Smith nous enseigne qu’elle est la vertu que l’on doit cultiver dans les affaires. En effet, « ce que l’Allemagne a toujours dit dans la crise monétaire et économique que traverse l’Europe, c’est ceci : il ne faut pas abuser de cet instrument qu’est le crédit public » (Ma France, p.12). L’Allemagne a compris que l’Europe ne pouvait abuser du crédit comme en abuse les Etats-Unis car elle n’était en rien la détentrice de la monnaie mondiale. La France ne l’a pas compris et ne désire toujours pas le comprendre. Les gouvernants français soutenus par des parties dispendieux ont entretenu l’illusion de la grandeur de la France au point de s’imaginer que « La France peut s’attribuer le rôle de fer de lance de l’économie mondiale » (Ma France, p.12) en réclamant des politiques keynésiennes à la faveur d’une mécompréhension des exigences de l’économiste, comme si dans un contexte de croissance de la dette, plus de dettes encore améliorerait la situation. Certains ont bien compris ici que le président français s’imaginait financer ses politiques clientélistes et identitaires sur le dos des partenaires européens les plus solides tout en se posant comme le chef de file d’une Europe méditerranéenne soit disant maltraitée par une Allemagne devenue arrogante. Ce faisant, il demeurait malgré tout dans le rôle d’une « Grande France » fantasmatique qui de même qu’elle s’imaginait pouvoir lutter avec les Etats-Unis avec égalité, s’imaginait en 2012 qu’elle pouvait lutter avec l’Allemagne et ses soutiens nordiques à égalité. Les remontrances diplomatiques adressées de Bruxelles, Berlin ou Helsinki à la France pourraient se traduire froidement de la manière suivante : « La France d’aujourd’hui n’est plus un Empire, elle ne peut plus se permettre des politiques de grandeur, il est temps qu’elle arrête de rêver ». Dit plus cruellement, cela donnerait : « Français, Napoléon et de Gaulle sont derrière vous, vous ne pouvez plus vous permettre des politiques héroïques de grandeur, sachez reconnaître la médiocrité de votre situation dans tous les domaines ». Mais, comme le souligne Sloterdijk, en France, « on préfère les récits théâtraux à la difficile réalité et à la concrétude réelle de l’histoire » (Ma France, p.13).

A la fin du XVIIIe siècle, Adam Smith avait déjà prévenu les gouvernants anglais que l’Âge des héros était passé. Le continent ne l’a pas écouté, et les Français, les Allemands à leur suite, et les Russes enfin se sont complus dans un retour de l’âge héroïque dont il n’a fini par rester que la tombe du soldat inconnu et les charniers du Kazakhstan, de l’Ukraine orientale et occidentale, de la Pologne. Mais la France, y compris dans sa philosophie d’après guerre si l’on en croit Sloterdijk, n’a pas renoncé aux gestes héroïques et aux pensées héroïques. Elle ne se rendait pas compte qu’elle devenait en fin de compte inaudible, fixée dans un monologue triste sur sa grandeur et la grandeur de sa pensée. La France ordonnait « que l’on ait une pensée héroïque sur l’irréductiblement autre. Et l’Allemagne aura, un temps, entendu cette recommandation. Mais elle aura aussi compris, avant les Français semble-t-il, qu’aujourd’hui les héros sont morts. Et que cette forme de classicisme à la française ne fonctionne plus, ne produit plus et se heurte à une irrémissible aporie de la pensée. Les Allemands auront compris ceci : le rêve français s’évapore et finalement s’immobilise. Et immobilise toute tentative de penser la vie, l’homme, l’histoire » (Ma France, p.19). Il est vrai que dans son héroïsme philosophique, la pensée française avait prétendu pouvoir congédier autant la vie que l’homme et l’histoire et s’était plu à cultiver un «antihumanisme », allant jusqu’à soutenir chez ces représentants les plus indigents que le national-socialisme était un humanisme. Que reste-t-il de cet héroïsme philosophique sinon une pyramide où la pensée se confond avec ses archives, des archives qui de fait n’ont plus rien à nous dire, même si la nostalgie fait office de pensée pour certains. Il est cependant un domaine où curieusement survivent des pensées héroïques galvaudées, c’est le domaine de l’extrémisme philosophique et politique dont la France demeure pour quelque temps encore le lieu de prédilection. Chez des cerveaux dont la circulation artérielle s’est arrêtée en 1976 ou en 1990, voire en 1953, s’opère une inversion de la grandeur. Après avoir été les seuls à soutenir théoriquement les exterminateurs de la FAR et des Brigades rouges avec la collaboration d’une presse complaisante, ces cerveaux sclérosés se sont fait une spécialité de produire des récits donquichottesques en s’inventant des ennemis imaginaires comme « l’ultra libéralisme », la « France pétainiste et raciste ». Niant toute grandeur à la France, ils ont prétendu la trouver dans l’Ailleurs, l’Autre, l’Etranger, un Ailleurs, un Autre, un Etranger purement fantasmagorique qui leur permettait des déclarations théâtrales. Mais sans s’en rendre compte, ils demeuraient encore victimes du rêve de grandeur en s’imaginant qu’ils incarnaient eux-mêmes la grandeur et que leurs débris narratifs avaient une portée universelle. Le succès de la French Theory outre Atlantique les berçait sans doute dans cette illusion. Ils s’entretenaient dans l’idée funeste et dérisoire que leurs propos furieux et extrémiste contre la démocratie, le capitalisme, la France et les Français exprimaient la « mission universelle » de la pensée française et donc encore une fois de la France. Paris était demeuré pour eux la capitale du monde, ou du moins la capitale intellectuelle du monde – même s’ils lorgnaient vers le Pékin des années 1970- et les petits débats dans l’enceinte de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm étaient vécus par eux comme des débats à portée mondiale. D’autres, les politiques extrémistes, se voyaient comme les derniers remparts contre l’Empire américain, les derniers mohicans de la lutte contre l’odieux « libéralisme », les défenseurs des acquis des « luttes sociales » des deux derniers siècles, se donnant une importance mondiale qu’ils n’avaient pas et une importance nationale rêvée malgré la complaisance des médias. De tout cela que reste-t-il ? Sloterdijk l’écrit froidement : « Ce qui est resté, c’est uniquement l’attitude romantique et polémique de base qui pousse ses adeptes à jurer, comme au bon vieux temps, par le militantisme et la différence. La décomposition intellectuelle est apparue le plus clairement, ces dernières années, dans ces vastes traques médiatiques menées au niveau national contre les prétendus convertis ou traites à la cause du progrès que l’on a tenté d’exécuter sur la place de Grève de l’opinion publique » (Ma France, p.121). Les débris de l’héroïsme consistent désormais dans des attaques hystériques contre tout ce qui ne se conforme pas au gauchisme culturel infantile desservi par les médias. Il n’y a plus de grandeur et d’héroïsme, mais la singerie de la grandeur et de l’héroïsme dans des attitudes viles et laides qui montrent le néant culturel d’un pays qui se voyait encore comme la patrie des Arts et des Lettres.

La France n’est pas grande, elle n’a pas de message universel et il lui incombe de le reconnaître. Son illusion de grandeur l’a mené à des interventions extérieures catastrophiques dont elle ne peut même pas assurer le financement. Son illusion d’être une alternative mondiale ou européenne la mène à des politiques économiques irresponsables dont les générations ultérieures paieront les frais. La France n’est pas un modèle, même son « modèle social » crève de partout, ne parlons pas de son ancienne fierté, son école publique…Quant à la culture, elle se caractérise par « une médiocrité intellectuelle générale et croissante » (Ma France, p.123). Au lieu de prétendre à une mission universelle qu’elle est incapable d’assurer, au lieu de prétendre parler au nom de l’Autre, de l’Ailleurs, la France ferait mieux de se préoccuper d’elle-même, d’être claire sur elle-même, de faire le deuil de sa grandeur, de renoncer définitivement aux poses et aux singeries héroïques et de se soucier réellement de ses enfants. Bien des pays européens ont abandonné lucidement le rêve de la grandeur, ils s’en portent d’autant mieux. Au IVè siècle, Rome renonça à l’autel de la Victoire, la France pourrait aussi y renoncer.

François Loiret, Dijon, 2015, tous droits réservés.

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