• François Loiret

La politique de Heidegger par Peter Sloterdijk. Colloque : Heidegger et les juifs.

Mis à jour : 7 juin 2019



Colloque Heidegger et les juifs. Paris, 2015.

Retranscription de la conférence de : Peter Sloterdijk- La politique de Heidegger

Dans les réflexions qui suivent, ce titre devra être lu de trois manières différentes; géant maladroit, mandarin Allemand, position dans une philosophie de l'histoire qui recelait sa candidature pour une politique des idées; interventions du penseur en 33 et sa démission. Il faut interpréter de manière polysémique "politique" : il y a aussi la dimension programmatique. L'apocalypse du réel : un mouvement qui date d'avant 1918. Ne serait-ce qu'à la mort de Hegel, les hégéliens de gauche se donnèrent de grandes missions : propagation dans le monde bourgeois des idées athées, invitant au réel. Notre regard éduqué à la transcendance glisse de la réalité pendant des millénaires : peuples et naïfs pensant que le monde vrai serait ailleurs. Le réel rattrapa enfin le vrai. Omnipotence du réel du côté de la volonté de puissance ou de la libido. L'objectif est d’arriver sur le sol des faits et des forces où se fondent les pleins pouvoirs (Sade : les rares esprits libres deviennent les médias de la nature à travers le crime). Les nouveaux réalistes qui se disent radicaux se sont certes tenus à l'écart de ce genre d'affirmation; mais l'attitude fondamentale d'aider l'homme, créature désirante, est centrale dans ce projet. Le jeune scolastique devient le jeune radical. C'est finalement le parcours de Heidegger, à l'idiosyncrasie extrêmiste – mais qui est conforme à son époque. Entrer dans la temporalité bruyante du Dasein contemporain. Le penseur déploie une force d'explicitation qui est la meilleure preuve de son génie. Appartenance à ces temps impétueux : pathos de la sortie, de l'au-delà, in-quiètisme héroïque qui est une caractéristique dominante de toute la philosophie et l'art d'entre les deux guerres mondiales. Penseur de l'avant-garde qui devient apocalyptique : il embrasse doublement son temps. Perte d'un site fixe face au temps qui mène à l'in-quiètude. Acceptation par le penseur d'une ultime dépossession de soi : celle que lui apportera sa propre mort. L'avant-garde de Heidegger, c'est : "Je meurs, mais pas tout de suite, je veux faire quelque chose de mémorable" plutôt que le "je pense donc je suis" qui donne des certitudes bourgeoises. La politique de Heidegger : comment moi, individu, je quitte la caducité qui me conduit à la mort pour traverser le temps de vie et d'ouvrage d'une époque collective et globale. Être et temps n'a en cela qu'une fonction de préparation : transition pour intégrer le Dasein à l'être. Identifier un collectif vecteur de la temporalisation essentielle telle est la tentation de Heidegger. Il s'agit de l'accomplissement d'une mission historique. Dilthey, pionnier de la critique de l'historicisme : il n'est jamais possible de passer de l'historial au niveau biographique : il faudrait être l'esprit du monde en personne pour la narrer. Il s'agit donc d'explorer un autre accès, une autre position, notamment l'attente d'un dernier dieu. Il s'agit pour le penseur de jeter le pont entre les deux temporalités qualitatives (celle existentielle du mortel et celle de l'oeuvre qu'il devrait produire et assumer – vérité qu'il s'agit de réaliser, préserver, collectivement.) Sans transition à un revers ironique : la mortalité de l'individu fonde une structure temporelle particulière, qui n'est pas celle du temps du monde (naturel ou capitaliste.) Reste ouverte la question de savoir si dans toutes les circonstances, on peut fonder un temps historique. Toutes les perplexités politiques de Heidegger sont liées à l'étiolement du pôle public, collectif, de la temporalité. Il savait dès 1929 que les gens du temps présent ne sauraient être sûrs de vivre encore dans l'histoire. Comme Kojève, il a deviné les fins des temps qui n'en finissent pas. La furie de la disparition, le temps, au delà du discours hégélien, prirent une nouvelle coloration avec les analyses de Heidegger. Le temps existentialisé ne suffit pas. Il fallait retrouver la temporalité historiale, qui n'est pas que celle qui crée et anéantit : c'est plutôt le vase contenant le processus de vérité global. En 1928, Heidegger en est au point où il pense avoir prolongé son travail sur l'être à partir du pôle mondial : il a une structure conceptuelle permettant de penser l'espace-temps contemporain. Ces concepts servent à caractériser un séjour générationnel unique. Si l'on se fonde sur ce qu'il a pensé avant les années trente, ses descriptions de l'existence inauthentique et de l'ennui montrent un diagnostic de premier ordre sur l'époque : l'individu tombé hors de l'histoire décrit phénoménologiquement. La déchéance dans la brume de la facticité. La philosophie est "mal du pays", "besoin d'être partout chez soi" ("nostalgie") mais la marche vitale de son époque ne vise qu'à produire de la détente et du progrès, ignorant le mal du pays, érigeant en dieu l'image de sa propre médiocrité. Heidegger a fomenté une "politique de l'éveil" : ce n'est pas de l'excitation politique. Réveiller philosophiquement ceux qui dorment. L'éveil n'est pas pensable sans appel à la bravoure, en actualisant quelque chose en faisant venir quelques chose là alors que ce n'est pas là. L'éveil est lié à une création collective, proto-politique. Quelle tonalité profonde devons-nous laisser s'éveiller en nous? Qui donnerait le ton de fond ne comble ? Qui sommes-nous? Etc. La philosophie est analyse de la situation. Nous nous ennuyons profondément de nous-mêmes (et de Weimar!) de par l'absence de toute obligation qui nous orienterait. Un temps sans mission, c'est l'ennui assuré, la flèche de l'histoire passant à côté des Allemands. Seuls quelques rares courageux feraient percer cet ennui fondamental. Le mystagogue qu'est Heidegger ne peut que poser une question lyrique : lorsqu’il évoque l'ennui profond il se plonge dans les abysses du Dasein. L'avant garde authentique est constituée de ceux qui s'avouent que l'histoire n'est plus rien. Il y a là au moins balbutiement d'un vrai collectif. Il admet qu'il y a là une exigence presque folle : le collectif de ceux qui s'ennuient mortellement...Bizarrerie. Djihadisme des ennuyés! L'ennui de l'époque n'a pas le format d'une tonalité nationale, mais mondiale. Les Allemands et les Russes pourraient être plus doués pour cette avant-garde. Ne plus être relié à l'Histoire, car elle ne nous dit plus rien. Il faut au moins s'en rendre compte, quitte à retomber dans l'histoire : voilà une figure post-moderne. On peut mesurer le caractère inhabituel de cette question liée à l'ennui. Comment les "ennuyés" ont pu devenir révolutionnaires ? Heidegger pourrait être fondateur du théorème de la Post-histoire : bizarre, puisque lui se battait au contraire pour l'historialité. Mais il a pensé la fin et l'objectif de l'histoire. Idée théologique selon laquelle Dieu va rappeler à lui le monde créé. Dans une logique intra-mondaine, l'histoire irait vers une zone d'estuaire où le processus historique s'achèverait. Une telle fin serait concevable. Après tout, cela avait déjà été discuté chez les hégéliens. Heidegger a décrété la fin de l'histoire, puis s'est laissé imposer sa pensée par l'héroïsme du jour (Dostoïevski : affect, d'avance, de l'anti-globalisation plein de ressentiment. Un perdant de la modernisation, variante névrotique du dernier homme de Nietzsche, qui jouit de ses humiliations. Il s'est installé dans un demi-désespoir froid. Critique véhémente du Way of life occidental : l'homme du dix neuvième est moralement tenu d'être sans caractère. Critiques des idéologues de la détente, de la philanthropie, refusant tout ordre. Thèse néo-cynique, l'homme bipède et...ingrat. Nietzsche a bien vu la méchanceté de ce texte : l'écrivain est témoin de l'ennui du dernier homme). 65 ans plus tard, Heidegger fera une réflexion fort apparentée.

Au début des années trente, Kojève avait tiré de ses études hégéliennes la conclusion de la fin effective de l'histoire : l'existence humaine se présente comme série de combats en vue de la reconnaissance. Mais la jouissance narcissique de la rébellion ne mène nulle part. Le concept de reconnaissance est central; or il devient refusé dans la toute dernière méthode – au sens où cette reconnaissance est accordée, accomplie. La conscience malheureuse se défait en conscience heureuse. Il n'y a désormais plus valets ni maîtres : plus aucun accomplissement nulle part : c’est l’ère de la conscience satisfaite. L'homme n'a plus à consommer sa liberté par le travail, ni par la révolte contre le maître : il est le chômeur métaphysique, qui n'a plus les moyens de se réaliser dialectiquement. Il nous reste l'art, la sexualité et le non-sens. Le philosophe paye un prix élevé pour sa thèse joviale. L'Histoire étant à son terme – on n'a pas chassé pour autant du monde cette source de frustration; l'histoire est arrivé à sa fin, pas à son objectif. Kojève et l'ironie : la conscience heureuse n'a plus qu'à commenter les malheurs lointains du monde. Si la fin et l'objectif coïncidaient, une pure contemplation bienveillante adviendrait.

La pensée de Heidegger contraste avec cette ironie. Il propose une théorie non-hégélienne de la fin de l'histoire; il se rapproche de l'homme du sous-terrain (Dostoïevski) Dans les Cahiers noirs, la "machination" figure cette fin qui n'en finit pas. L’orientation vers le bonheur met en jachère le vrai fond de l'homme. La satisfaction chez lui ne peut avoir lieu que dans le cadre d'une vocation par l'être lui-même : se réjouir de la sagesse vespérale ne suffit pas, il faut s'éveiller en sentinelle de l'être. Il ontologise l'avant-gardisme. Le plus profond n'avoir-rien-à-faire doit cependant être enduré auparavant : une élite de la démission, voyant l'histoire comme une fuite en avant. Heidegger avait cependant une deuxième voie le poussant dans la direction contraire – le poussant à développer les potentialités humaines. Le jeune Heidegger voit la modernisation comme processus de "décharge", "exonération" qui sape les fondements de son propre métier. La globalisation est marquée par la déviation non-philosophique du besoin d'être-partout-chez-soi. Heidegger souhaite absolument y résister. La répétition est en cela l'âme de la pensée, sans soulagement fallacieux : il faut endurer cette re-charge, ce re-chargement. L'ennui est un processus de remise en charge. Il reste des gens qui ne se facilitent pas la tâche. L'être a besoin de nous désireux de porter le poids de l'absence d'évidence. La récompense en serait ce mal du pays : mission qui n'a certes rien de positif. Un futur encore voilé nous le destinera peut-être.

Concernant les "sottises antisémites" de Heidegger; s'il y a bien un peuple qui re-charge, ce sont bien les juifs! Tout ce qu'a produit le Heidegger tardif a consisté à capter ce privilège allemand. Après la seconde guerre mondiale, le public a préférer reconnaître sa faute avec le judaïsme. Il reproche au peuple qui a fondé l'histoire d'être responsable de son achèvement alors même que sa pensée est marquée par la pensée juive comme attente de la vérité. Quand nous qualifions d'anthropocène, nous développons un autre langage que le sien pour sa vérité de l'être. Il y a pourtant au fond un même impératif : penser.

#Sloterdjik #Heidegger

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