• François Loiret

La question du mariage chez Duns Scot II.

Mis à jour : 5 juin 2019



II La ratification divine du mariage.

Expliciter les dimensions naturelles du mariage ne permet cependant pas de déterminer le caractère institutionnel du mariage. En tant qu’institution, le mariage est établi. Les dimensions institutionnelles du mariage concernent le contrat, l’obligation d’indissolubilité et le sacrement. C’est à partir de l’obligation d’indissolubilité que Duns Scot va aborder l’institution du mariage et va justifier en quoi cette institution ne peut être que divine. Avec l’institution du mariage, la dimension juridique et dogmatique du mariage vient au premier plan puisque c’est à titre de Législateur suprême que Dieu institue le mariage. Le mariage est institué dans la mesure où Dieu ratifie par sa volonté les deux dimensions naturelles du mariage que sont le contrat et l’obligation d’indissolubilité. Sans la ratification par la volonté d’un législateur qui ne peut être que divin, le mariage ne serait pas une institution.

1 L’institution de l’obligation d’indissolubilité.

Par le contrat de mariage, deux volontés s’engagent librement à une union indissoluble, mais l’obligation d’indissolubilité exige le renfort de la ratification divine. Pourquoi ? D’abord en raison, souligne Duns Scot, de la difficulté à remplir cette obligation. Si la volonté de se marier doit être ferme, si la fermeté implique l’indissolubilité de l’union, il n’en reste pas moins qu’excepté dans le cas de l’union édénique, les êtres humains n’ont pas toujours la fermeté nécessaire au maintien de leur union. Il faut donc que l’obligation qui s’enracine dans les volontés des époux, soit renforcée par une loi qui l’institue. Mais Duns Scot soulève un second problème. Si une loi est nécessaire pour que l’obligation soit remplie, c’est que seuls les principes pratiques primo modo sont évidents à tout intellect humain. Il n’en va pas de même des principes pratiques secundo modo qui ne s’impose pas avec évidence et avec nécessité à l’intellect humain. Il faut donc une loi positive qui établisse clairement la nécessité de l’indissolubilité de l’union et qui ratifie l’obligation d’indissolubilité lui donnant la certitude qu’elle ne saurait avoir sans elle :

« Ce qui est de loi naturelle au sens secondaire n’est pas manifeste à tous ; il faut donc que la nécessité de ce précepte soit déterminé par une loi positive ».

La loi positive qui établit aux yeux de tous le caractère indissoluble de l’union des époux ne peut pas être une loi humaine, elle ne peut être qu’une loi divine. Elle ne peut être une loi positive humaine. C’est que les lois positives humaines sont diverses, elles varient selon les peuples et les communautés politiques alors que l’obligation d’indissolubilité est universelle et invariable : elle s’adresse à tous les époux quelle que soit leur peuple et leur communauté politique, quelque soient les coutumes qu’ils suivent. Les législateurs humains ne sont pas des législateurs de l’espèce humaine, les lois qu’ils établissent ne peuvent en rien valoir pour toute l’espèce humaine. Ces législateurs humains, enfin, ne peuvent expliquer comment l’obligation d’indissolubilité comme principe pratique peut être dérivé des principes pratiques primo modo. Seul le législateur divin peut ratifier l’obligation d’indissolubilité qui s’enracine dans les volontés contractantes car il est l’unique législateur de l’espèce humaine et peut donc seul établir des lois qui valent pour l’espèce humaine et qui ont le statut de préceptes divins. La loi positive divine renforce l’obligation d’indissolubilité qui n’aurait pas sans elle de force suffisante dans la mesure où, souligne Duns Scot, la faiblesse des êtres humains est telle qu’on ne peut compter sur leur seule conscience pour respecter l’obligation. Les hommes, précise-t-il « craignent et révèrent moins leur conscience propre que l’autorité divine »

La loi positive divine ratifie l’obligation d’indissolubilité en l’instituant, en lui conférant une force normative. Elle l’institue comme un précepte qui oblige les époux semper et ad semper, toujours et pour toujours, sauf en cas de dispense divine.

2 L’institution du contrat de mariage.

Le contrat est une dimension naturelle du mariage. Il exige lui aussi une ratification par la loi positive divine. Mais pourquoi le contrat exige-t-il cette ratification ? Pourquoi le contrat de mariage demande-t-il à être établi par Dieu ? Nous avons vu que le contrat est une donation réciproque de la maîtrise des époux sur leur propre corps. Toutefois, si les êtres humains sont bien maîtres de leur propre corps en tant qu’ils sont des volontés, ils ne sont cependant pas les créateurs de leur propre corps. Le dominium originaire sur les corps n’appartient pas aux êtres humains, mais à Dieu de par le droit de Création. En tant qu’il est Créateur, c’est à Dieu que revient d’abord le dominium sur les corps humains. C’est pourquoi le contrat de mariage comme donation réciproque de la maîtrise sur le corps propre exige l’approbation divine en vertu du principe pratique selon lequel le consentement et l’approbation du possesseur peut seul rendre légitime le transfert de la possession :

« Personne ne peut obliger quelqu’un à accorder à un autre la possession de sa chose sans son consentement et son approbation ; mais le corps de quiconque est à Dieu ; donc personne ne peut en transférer la possession à un autre sans l’approbation de Dieu ».

Le contrat de mariage, à la différence de l’indissolubilité, n’est pas un précepte qui oblige toujours et pour toujours, mais il oblige pro tempore necessitatis. Il faut comprendre par là que si le mariage est bien selon la loi naturelle l’union de deux époux qui transfère la maitrise de leurs propre corps à un autre, et qu’en ce sens, il est bien monogame, la norme de la monogamie n’est institué par Dieu que sous réserves si l’on ne prend pas en considération la Nouvelle Loi, c’est-à-dire l’institution christique du mariage. En cas de guerre, de peste ou d’autres calamités, souligne Duns Scot, qui aboutissent à une diminution des êtres humains masculins, le précepte de la monogamie n’oblige pas. Mais on risquerait de faire dire au Docteur subtil ce qu’il ne dit pas si l’on ne tenait pas compte des degrés du mariage.

3 Les degrés du mariage.

Le mariage peut être plus ou moins complet et plus ou moins parfait, montre Duns Scot dans la distinction 33, distinction dans laquelle Pierre Lombard affronte le cas du mariage juif et donc les problèmes posés par la polygamie et le divorce dont parle l’Ecriture.

Pour que le mariage soit parfait, l’une des conditions, mais pas la seule, est que la justice interne au contrat soit assurée. Elle l’est quand la commutatio corporis est d’un pour un, ce qui fut le cas dans l’état d’innocence, ce qui est le cas après la restauration christique du mariage. Il faut considérer ici non seulement le principe de justice stricte selon lequel chacune des choses transférées possède la même valeur, mais aussi la fin du mariage. La fin principale du mariage est la procréation et avec elle la filiation. La fin secondaire du mariage est la restriction de l’appétit charnel. Si la fin principale du mariage est remplie, le mariage n’est pas contraire à la raison naturelle et n’est pas en dissonance avec la loi naturelle primi modo comme l’atteste le cas des patriarches. Dans ce cas, la polygamie, bien qu’elle ne convienne pas avec le principe de justice stricte, remplit cependant la fin principale du mariage qui est la procréation des enfants. C’est pourquoi la dispensation divine de la monogamie chez les juifs est rationnellement envisageable et n’a rien d’un acte arbitraire. Il n’en reste pas moins que le mariage juif n’est pas un mariage où règne la justice complète car la justice complète dans le mariage n’exige pas seulement que soit assurée la procréation, elle exige aussi l’égalité de valeur des corps et cette égalité de valeur des corps n’est assurée que lorsque la commutatio corporis est d’un à un et non d’un à plusieurs. C’est pourquoi, c’est seulement avec la Nouvelle Loi que règne la justice complète dans le mariage après la chute.

En examinant le cas du divorce juif, Duns Scot établit que seul le mariage chrétien est un mariage parfait. Le mariage chrétien n’est pas le mariage en soi, il est le mariage accompli. Cet accomplissement, nous le verrons, suppose le sacrement. Toujours est-il que sans considérer la dimension sacramentelle du mariage, le mariage juif est moins parfait que le mariage chrétien non seulement parce qu’il n’assure pas l’égalité stricte, mais aussi parce qu’il ne remplit pas l’obligation d’indissolubilité. Il y a en effet deux perfections du mariage, l’indissolubilité et la monogamie. Le mariage chrétien institué par le Christ comporte ces deux perfections, le mariage des patriarches, comporte seulement la première perfection, le mariage juif en général ne comporte ni la première, ni la seconde perfection :

« On peut affirmer que comme l’un des biens du mariage réside dans l’indissolubilité et l’obligation perpétuelle, aucun mariage juif ne fût parfait puisqu’il était toujours contracté sous la condition qu’il puisse être dissous par répudiation. Mais dans le mariage sous la Nouvelle Loi, il y a non seulement ce bien, à savoir l’union indissoluble, mais aussi un autre bien, à savoir l’union de l’un à l’un qui est le signe de l’union du Christ et de l’Eglise. Mais dans le mariage sous la loi naturelle, par exemple celui d’Abraham, il y avait la première perfection ou le premier bien, l’indissolubilité, mais non le second bien, qui est d’avoir une unique épouse ».

Le mariage juif ne comporte aucune perfection, et cependant, soutient Duns Scot, il est bien un mariage et même un mariage institué par Dieu. Dieu a dispensé les juifs des deux obligations que sont la monogamie et l’indissolubilité, non pas en faisant une exception à la loi positive divine, mais en établissant une loi positive sur le mariage dont la validité fut celle de l’Ancienne Loi. Le mariage juif n’est pas une exception incompréhensible, il n’est pas non plus un faux mariage, il est bien un mariage établi par Dieu et dont l’établissement peut être compris rationnellement. Mais s’il est tout à fait un mariage, il n’est pas le mariage accompli qui remplit les deux perfections du mariage et qui les remplit justement parce qu’il a une dimension sacramentelle que ni l’union d’Adam et d’Eve, ni l’union des patriarches, ni l’union des Juifs n’avaient. La Nouvelle Loi accomplit le mariage de sorte que la perfection du mariage n’est pas à trouver l’avant, dans l’union édénique, mais dans le présent de la vie chrétienne.

François Loiret, Dijon-Paris, 2014, tous droits réservés.

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