• François Loiret

La vérité du lieu commun selon Aristote.



Dans ce bel ouvrage qu’est Différence et répétition, Gilles Deleuze s’attarde à défaire ce qu’il nomme « l’image de la pensée » dont il dit en se réclamant de Nietzsche qu’elle est une « image dogmatique ou orthodoxe, image morale » (p.172). Cette image de la pensée caractériserait au fond la tradition philosophique et reposerait sur une douloureuse proximité de la pensée et du sens commun car « la pensée philosophique a pour présupposé implicite une Image de la pensée, préphilosophique et naturelle, empruntée à l’élément du sens commun » (p.172). Loin de se distancier du sens commun, la philosophie de Platon à Heidegger – à l’exception de Nietzsche- n’aurait fait qu’universaliser la doxa. Il semble entendu pour Deleuze que la philosophie ne peut être vraiment philosophie qu’en rupture avec la rationalisation de la doxa qui l’a caractérisé. Autrement dit, la lutte de la philosophie contre la doxa n’aurait jamais été menée et elle aurait toujours déjà capitulée devant la doxa même lorsqu’elle prétendait s’en distancer, s’interdisant de commencer et donc de penser. Mais là ou Deleuze voyait une limite de la philosophie, nous pouvons y lire sa force avec Aristote. Ce qui s’écarte de la doxa nous apprend Aristote ne peut tomber que dans la paradoxa. « L’effraction, la violence, l’ennemi » dans lesquels Deleuze veut voir de manière nietzschéenne le commencement de la pensée n’est en ce sens que la chute dans la paradoxa. La philosophie croit commencer en ne succombant en rien à la doxa, mais elle s’égare dans les paradoxes, et du même coup s’effondre. Pour le comprendre, il faut revenir aux Topiques d’Aristote. Dans les Topiques, Aristote différencie le cheminement dialectique du cheminement scientifique en soulignant que les prémisses du premier réside dans des énoncés qui ont la forme de l’endoxa. Le mot « endoxa » est généralement traduit par « probable » suite aux traductions romaines d’Aristote. Nous le traduirons ici par « plausible », ce qui nous écarte de la différenciation de la probabilité et de la certitude qui n’a rien à voir avec ce dont nous entretient Aristote. Ce dernier définit donc les énoncés plausibles de la manière suivante :

« Sont plausibles, les opinions qui sont reçues par tous les hommes, ou par la plupart d’entre eux, ou par les sages, et, parmi ces derniers, soit par tous, soit par la plupart, soit enfin par les plus notables et les plus illustres » Topiques I 1 100b 20, p.2.

Pierre Aubenque avait lu dans ce passage la substitution « à l’autorité de la sagesse de la sagesse de l’autorité » (Le problème de l’être chez Aristote, p.259), mais c’est qu’il lisait dans la succession des figures des restrictions à la première affirmation comme s’il était impensable qu’Aristote puisse soutenir que les énonces plausibles puissent être ceux que tous les hommes ou la plupart des hommes admettent. Malheureusement pour Aubenque, Aristote n’opère aucune restriction et n’attribue pas aux plus réputés des sages le monopole des énonces plausibles. Au contraire, la pierre de touche du plausible demeure bien ce qui est admis par le plus grand nombre comme le montre un passage ultérieur :

« On peut admettre ce qui est reçu par les sages à la condition que ce ne soit pas contraire aux opinions du plus grand nombre » Topiques II 10.

Le plausible n’est donc pas compris univoquement par Aristote, il correspond soit à ce qui est admis par le plus grand nombre, soit à ce qui est admis par le plus grand nombre de sages, soit à ce qui est admis par les plus réputés des sages. Dans les deux derniers cas, ce qu’admettent les plus réputés ou le plus grand nombre des sages n’est plausible que s’il ne s’écarte pas avec violence de ce qu’admet la plus grande partie des hommes. Les énoncés du plus grand nombre forment des lieux communs en ce qu’ils manifestent les lieux communs. Les lieux correspondent ici à des limites du discours comme le lieu naturel est la limite du mouvement. Ils indiquent que n’importe quoi ne peut se dire de n’importe quoi, qu’il existe des affinités et des répugnances entre les pensées dont les hommes ont le savoir. La dialectique ne se contente pas de reconnaître la plausibilité des lieux communs, elle exige que les opinions contraires aux lieux communs soient réfutées, ce qui revient à éprouver la force du lieu commun. La réfutation des opinions contraires au lieu commun est l’attestation de la vérité du lieu commun. Or les lieux communs ne sont pas de moindre importance. En effet, les principes communs du discours qu’il soit ou non scientifique sont dévoilés par la dialectique. Or s’il est un principe commun de tout discours, c’est le principe de non contradiction. Ce principe ne concerne pas seulement le discours, il concerne aussi les étants eux-mêmes. Dans le livre Gamma de la Métaphysique, Aristote écrit bien en effet :

« Quant à nous, nous avons reconnu qu’il est impossible à un étant d’être et de n’être pas, en même temps, et par là nous avons montré que ce principe est le plus assuré de tous » 1006 a 3-5.

Un discours ne peut être contradictoire non en raison d’une pure cohérence logique, mais parce que l’étant refuse la contradiction, ou comme diront plus tard bellement les médiévaux parce que la contradiction répugne à l’étant. Ce principe commun ne relève pas d’une science, il est la condition du discours scientifique vrai comme de tout autre discours vrai. Il est même le principe de tous les principes. La plupart des hommes admettent le principe de non contradiction, mais tous ne sont pas pour autant capables d’en montrer la vérité. Pour en montrer la vérité, il suffit de réfuter la position qui en nie la plausibilité, celle d’Antisthène. Si l’on nie le principe de non contradiction comme Antisthène, alors tout peut se dire de n’importe quoi et tout devient n’importe quoi. En effet, si l’homme peut être à la fois blanc et non blanc, il peut aussi être à la fois homme et non homme, il peut être à la fois homme, animal, minéral, machine, et un animal peut être homme, minéral, machine de même qu’une machine peut être machine, animal, minéral, homme. Allant à l’encontre de la vérité du lieu commun, de l’endoxa, le philosophe tombe dans la paradoxa et il arrive ainsi que le culte du paradoxe finisse par s’identifier au risque de la pensée comme s’il était risqué de dire n’importe quoi de n’importe quoi. Il suffit de montrer ce à quoi aboutit la négation du lieu commun pour éprouver la non vérité de cette négation et la vérité du lieu commun. Le principe de tous les principes, à savoir le principe de non contradiction, a le statut d’un lieu commun. Il est bien vrai au sens de plausible, c’est-à-dire d’admis par tous, mais il revient au philosophe de montrer par le raisonnement dialectique l’irréfutabilité de ce principe et donc sa vérité. Reconnaître la vérité d’un lieu commun, ce n’est donc pas se ranger à l’avis du plus grand nombre, ou du plus grand nombre de savants, ou des plus réputés sans autre forme de procès comme semble le penser Aubenque, c’est nécessairement montrer que le lieu commun est irréfutable et c’est l’affaire de la dialectique. La philosophie ne vise donc pas du tout à renverser les lieux communs car un lieu commun au sens d’Aristote est un énoncé vrai. Elle vise bien plutôt à reconnaître parmi les énoncés communs ceux qui peuvent avoir le statut de lieu commun. C’est pourquoi un lieu commun réfuté cesse d’être un lieu commun. Lorsque Duns Scot montre que l’énoncé « Tous les hommes ne veulent pas être malheureux » n’implique en rien l’énoncé « Tous les hommes veulent être heureux », il opère une réfutation d’un énoncé qui passait pour un lieu commun de sorte que cet énoncé cesse d’être un lieu commun, à savoir un énoncé porteur de vérité. La philosophie dans son exercice, et la dialectique nous montre Aristote n’est rien d’autre qu’un exercice de la pensée, ne va pas du tout contre le lieu commun, elle en éprouve la force en éprouvant la faiblesse de la négation des lieux communs. Elle ne possède en rien le monopole de la pensée puisque l’intellect selon Aristote est bien ce qui appartient à tout homme en tant que vivant pensant. Dresser la philosophie contre la doxa réside dans une méconnaissance de la dimension de l’endoxa.

François Loiret, tous droits réservés.

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