• François Loiret

La vocation de John Locke.



Chercher à tout prix chez les philosophes du passé les conditions de ce qui règne au présent expose toujours à des bévues. C’est le cas de nombreuses approches de la philosophie de John Locke qui, pour des motifs différents envisagent l’homme de Locke comme le prototype de l’homme contemporain de la Welfare society et l’identifient soit au travailleur-consommateur comme Manent, soit à l’homme épithumique ayant abdiqué tout souci de sa dignité et toute ambition comme chez Fukuyama, ou encore à l’homme avide de richesses, au bourgeois de Sombart comme chez Macpherson. Toutes ces approches sont non seulement réductrices, mais plus encore erronées. Certes, l’homme de Locke est convié à abandonner toute mégalothymia, mais en cela Locke ne fait que réactiver une condamnation chrétienne de la mégalothymia. Certes l’homme de Locke doit voir dans le bien-être tout le bonheur qu’il peut envisager en ce monde, cela n’en fait pourtant pas un hyperconsommateur avide de biens puisque Locke ne cesse de différencier la vie dans le bien-être de la vie dans le luxe et ne cesse de soutenir que la frugalité compatible avec l’aisance est un devoir. Certes l’homme de Locke se voue au labeur, mais le labeur qui est condition du bien-être est en même temps un devoir selon la loi divine telle que la raison humaine peut la comprendre. Dans une lettre du 1677 à Granville, Locke écrit :

« Le labeur est une activité non récréative durant laquelle nous accomplissons notre devoir principal qui est de faire tout ce qui nous incombe au mieux que nous pouvons, et pour autant que le permet la fragilité naturelle de nos corps et de nos esprits ».

Quel que soit le labeur des hommes, il est à comprendre comme l’accomplissement du devoir de tout homme et ce devoir est de faire ce qu’il fait le mieux possible, aussi bien lorsqu’il produit des biens, lorsqu’il commerce, que lorsqu’il se livre à la connaissance ou qu’il a en charge la législation ou le gouvernement de l’association civile. Chacun, là où l’a placé la Providence divine dans sa sagesse, est tenu d’agir au mieux en se livrant à un labeur. Les hommes corrompus, souligne Locke dans la Lettre sur la tolérance de 1686 sont ceux qui se dérobent au labeur et cherchent à jouir du labeur des autres, c’est-à-dire ceux qui mènent une existence oisive dans la richesse ou dans la pauvreté. Ainsi, assurer les conditions politiques du bien-être en faisant régner la paix civile et la tolérance en matière de religion est le labeur des magistrats et, souligne Locke dans la Lettre sur la tolérance, ils devront en rendre compte à Dieu :

« C’est Dieu […] qui, au dernier jour, rendra à chacun selon ses œuvres, c’est-à-dire selon que nous aurons travaillé sincèrement et de bonne foi à procurer le bien et la paix du public, à pratiquer la justice, et à suivre la vertu » GF, p.205.

Si le labeur des magistrats est de faire en sorte que les hommes puissent vivre en paix, il ne s’étend cependant pas au-delà du bonheur temporel, à savoir au-delà du bien-être. Les magistrats n’ont pas à se soucier des âmes et s’ils le faisaient, ils n’accompliraient pas leur tâche en ce monde. Autrement dit, le pouvoir civil n’a aucune légitimité à revendiquer un pouvoir sur les âmes et en ce sens Locke condamne par avance toute tentative non seulement d’ériger une confession religieuse en religion civile, mais aussi toute tentative d’ériger une religion civile, à l’inverse de ce que tentera Rousseau. Ainsi affirme-t-il dans l’Essai sur la tolérance de 1676 :

« Le magistrat n’a pas à se soucier du bien des âmes, ni de leurs affaires dans l’autre monde. Si on l’institue, et si on lui confie le pouvoir, c’est seulement pour que les hommes puissent vivre en paix et en sécurité les uns avec les autres, comme nous l’avons déjà suffisamment prouvé » p.117, GF.

Non seulement, il n’y pas de religion d’Etat, mais il peut encore moins y avoir une religion de l’Etat, comme si l’Etat pouvait s’attribuer le rôle de juge suprême des âmes, avoir la prétention de former les âmes, ce qui serait la plus grande tyrannie envisageable. L’Etat comme institution terrestre doit se borner au terrestre et tout magistrat qui prétendrait déterminer ce que doit être le salut outrepasse les limites de sa tâche : ce n’est pas lui qui est le maker des hommes et du même coup il n’a aucune légitimité à réclamer le pouvoir sur les âmes des hommes. Seul Dieu est notre maker et dans toutes nos actions nous avons à accomplir la tâche qu’il nous assigné dans le monde de la meilleure façon possible afin de mériter notre salut, c’est-à-dire le bonheur infini supramondain. C’est que l’accomplissement de notre devoir, et par conséquent notre labeur est à comprendre comme notre vocation. Cette vocation est à comprendre comme la forme de vie à laquelle Dieu a appelé chaque homme, qu’il soit gouvernant, législateur, philosophe, financier, boulanger ou laboureur. Aussi s’agit-il de

« Faire notre devoir selon notre vocation autant que la faiblesse de notre corps ou de notre esprit nous le permet » Ms Locke, Dunn, p. 221.

Nous sommes très loin ici du consommateur de Manent ou de l’homme épithumique de Fukuyama. Nous sommes aussi très loin de la vie excellente d’Aristote. Nous n’avons pas à être excellents en ce monde, car nous n’avons pas à être des dieux. Notre tâche est plus modeste sans être pour autant plus facile : concourir au bien-être de tous en ce monde, c’est-à-dire à leur bonheur terrestre, faire en sorte que la vie dans l’abondance des commodités, c’est-à-dire dans la richesse, soit possible au plus grand nombre, renoncer à l’amor sceleritas habendi et donc à la soif de domination, nous livrer au devoir du labeur, remplir lorsque les conditions l’exigent, le devoir naturel de charité tout en nous livrant le plus possible, selon nos forces, à l’étude de la théologie. C’est que, précise Locke, dans son Journal :

« La principale affaire de l’homme est de connaître quelles sont les actions qu’il doit faire et quelles sont celles qu’il doit éviter, quelle est la loi d’après laquelle il doit vivre ici-bas et d’après laquelle il sera jugé » p.71.

La vie dans la richesse, c’est-à-dire dans l’abondance des commodités n’est pas une vie déréglée, elle est une vie réglée selon une norme supérieure à toute loi humaine et c’est la loi naturelle qui est loi divine. C’est pourquoi la vie dans la richesse n’est possible que si et seulement si les hommes vivent selon la loi naturelle. Contrairement à ce que soutient Léo Strauss, cette norme supérieure prescrit des devoirs incontournables et le premier de tous les devoirs est de vivre selon la vocation qui a été assignée à chacun par Dieu en faisant au mieux les tâches qui lui incombent en ce monde et c’est selon l’accomplissement de ces tâches qu’il sera jugé par le seul juge suprême, à savoir Dieu. Or la vocation implique le labeur, la frugalité, la charité, la tolérance, le souci du bonheur supramondain et le refus de tout forme de toute domination sur les hommes. La frugalité, telle que l’entends Locke, n’est pas la privation, mais l’ajustement de ses dépenses à son revenu : est frugal, celui qui ne vit pas au dessus de ses moyens et ne se soucie pas du luxe. Puisque l’homme sera jugé selon ce qu’il aura fait en ce monde, puisqu’il aura rétribution ou châtiment selon la vie qu’il a mené en ce monde, la vie bonne dans la richesse est alors la vie qui est toujours réglée sur la perspective du bonheur supramondain.

François Loiret, tous droits réservés.

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