• François Loiret

Le magnifique selon Aristote.



Il revient à l’homme riche d’être libéral. La libéralité (Eleuthéristès) tient son nom de la liberté (Eleuthéria), aussi importe-t-il de ne pas traduire éleuthéristès par "générosité" au contraire de ce que font les nouvelles traductions. C’est en effet la marque d’un homme libre de dépenser et de montrer ainsi par la dépense qu’il n’est en rien assujetti à la nécessité comme le sont ceux qui ne peuvent pas dépenser et qui ne peuvent que recevoir. La libéralité est le meilleur usage de la richesse. C’est elle qui fait de cette œuvre qu’est la dépense une œuvre excellente et qui grandit le possesseur de la richesse. L’homme libéral est au sommet par rapport au prodigue et au parcimonieux. Il est aussi au sommet par rapport à tous ceux qui ne peuvent dépenser. La richesse comme condition de la libéralité et la libéralité comme condition du meilleur usage de la richesse impliquent que l’homme riche n’est en rien un homme inique. Il n’a pas à se racheter de sa richesse comme si elle était une tare dont il devait se défaire. La vie riche comme vie libérale est une vie excellente, elle est une œuvre excellente de l’homme. L’excellence n’implique donc en rien le mépris des richesses, elle implique seulement le mépris de la mauvaise richesse et du mauvais usage de la richesse. Quant à la pauvreté, elle n’est en rien une manifestation de l’excellence. La libéralité est la réponse à la question de la vie riche, c’est-à-dire au défi que pose la richesse pour la vie humaine. Il n’est en rien évident de vivre riche, comment le montrent les deux formes que sont la prodigalité et la parcimonie. Or s’il n’est pas évident de vivre dans la richesse, il ne l’est pas plus de vivre dans la très grande richesse. C’est pourquoi Aristote ne s’en tient pas à la libéralité et montre qu’il existe une excellente pratique qui dépasse la libéralité tout en l’incluant, la magnificence. Les commentateurs contemporains ont rarement insisté sur la place de la magnificence chez Aristote, soit ils ont préféré ne pas en parler, soit ils ont refusé d’admettre que la magnificence pouvait être une excellence. Pourquoi ? Parce que la magnificence est une excellence pratique qui ne peut revenir qu’à l’homme très riche. Or, pour Aristote, si la libéralité est un sommet comme toute excellence, la magnificence est un sommet encore plus haut. La vie magnifique, qui ne peut être qu’une vie dans la grande richesse, est une des plus hautes vies que l’homme puisse vivre. Du point de vue de la vie pratique, la vie magnifique l’emporte sur toute autre vie. Or, comme la vie magnifique exige la très grande richesse, cela revient à dire que seuls les très riches peuvent mener la vie pratique la plus haute. Or, non seulement ils en ont la possibilité, mais ils ont à assumer leur très grande richesse en menant la vie que cette grande richesse leur permet. La magnificence est une exigence qui s’adresse aux très riches comme la libéralité est une exigence qui s’adresse aux riches. Pour le très riche, ne pas être magnifique, c’est être en dessous de ce qu’il peut être. Sans aucun apitoiement, sans aucun misérabilisme, Aristote affirme clairement que la vie magnifique est une vie qui est d’emblée interdite aux pauvres :

« Un homme pauvre ne saurait être un homme magnifique, parce qu’il ne possède pas les moyens de faire de grandes dépenses d’une manière appropriée, et toute tentative en ce sens est un manque de jugement, car il dépense au-delà de ce qu’on attend de lui et de ce à quoi il est tenu, alors que l’acte conforme à l’excellence pratique est celui qui est fait comme il doit l’être » Ethique à Nicomaque IV 5, 1222b, 26, p.183.

La magnificence a pour œuvre la grande dépense, il va donc de soi qu’il serait stupide pour un pauvre d’y prétendre. Il le serait aussi pour ceux qui sont riches sans être très riches. En effet, ils ne sauraient dépenser comme il convient de le faire, c’est-à-dire avec grandeur. Si la grandeur de la dépense distingue la magnificence de la libéralité, elle ne la distingue cependant pas seulement de manière quantitative. La grande dépense doit donner lieu à une œuvre qui soit grande et elle ne peut convenir que pour des grandes œuvres. La dépense du magnifique aura donc tous les caractères de la bonne dépense, mais elle aura aussi le caractère de la grandeur. Le magnifique donnera donc ce qu’il convient de donner à celui à qui il convient de donner dans les circonstances qui conviennent et avant tout en vue d’une fin qui soit elle-même grande. Mais alors quelle sera donc la dépense du magnifique ? Aristote le précise :

« Le magnifique, en effet, ne dépense pas pour lui-même, mais pour l’avantage commun, et ses dons présentent quelque ressemblance avec les offrandes votives » IV 5, 1123a 4, p.184.

La dépense magnifique ne peut donc être qu’une dépense publique. Lorsque Aristote soutient ici que le magnifique ne dépense pas pour lui-même, il n’affirme pas du tout que la dépense du magnifique est désintéressée, il dit seulement que la grande dépense ne peut pas être une dépense privée. La grande dépense ne peut être grande que si elle est en vue du plus grand, or le plus grand du point de vue pratique, c’est la Polis, la communauté politique. Dépenser en vue du plus grand grandit inévitablement celui qui dépense. Le meilleur usage qui soit de la richesse, à savoir la plus grande dépense, ne peut être permis qu’à celui qui est très riche, puisque seul celui qui est très riche peut supporter les énormes frais des dépenses publiques. Or quelles sont ces dépenses publiques ? Aristote le précise : ce sont soit des dépenses qui concernent les dieux, soit des dépenses qui ne les concernent pas. Il reprend ici la notion de liturgie. Les liturgies à Athènes consistaient en effet soit dans des dépenses publiques pour les fêtes en l’honneur des dieux, soit dans des dépenses publiques pour l’équipement de la flotte de guerre.

Les données historiques concernant les liturgies permettent de comprendre pourquoi Aristote insiste tant dans l’Ethique à Nicomaque non seulement sur la grandeur de la dépense mais aussi sur la beauté de l’œuvre et le statut de connaisseur de l’homme magnifique. La grandeur de la dépense est justifiée par la grandeur de sa fin et la grandeur de ceux qui reçoivent le don. Aux dieux et à la Polis, il faut de grands dons. Mais il faut aussi que ces dons soient accomplis de la meilleure manière qui soit. Le magnifique est donc nécessairement un homme qui s’entend dans ce que la dépense publique exige de lui. C’est pourquoi Aristote le qualifie de « connaisseur ». En tant que connaisseur, le magnifique dépensera de la meilleure façon, sans ménager son argent, afin que l’œuvre publique soit la plus réussie possible, la plus belle :

« Il examinera la façon d’obtenir le plus beau résultat et le plus hautement convenable, plutôt que de s’inquiéter du prix et du moyen de payer le moins possible. Le magnifique sera aussi nécessairement un homme libéral » Ethique à Nicomaque IV 4 1122b 8, p.181.

Le magnifique ne l’est pas seulement en ce qu’il dépense beaucoup pour le bien de la Polis, il l’est aussi en ce que sa dépense a de la grandeur. La richesse oblige et plus elle est grande, plus elle oblige grandement. Ce à quoi la richesse oblige, c’est à la dépense, au don. La plus belle et la plus grande dépense est ainsi le plus bel usage de la richesse qui soit et elle met le très riche bien au dessus de tous les autres citoyens. La communauté politique reconnaît pleinement la grandeur et la beauté de l’œuvre du très riche en lui accordant l’honneur et le prestige qui lui reviennent. Le très riche est honoré à la fois dans sa richesse et dans l’usage excellent qu’il en fait. Il est bien honoré dans sa richesse puisque c’est elle qui autorise la grande dépense qui consiste en de très grandes œuvres qui sont les liturgies. Qui œuvre grandement est ainsi lui-même grand. Nous pouvons alors comprendre pourquoi la vie magnifique est un sommet de la vie pratique. Vivre magnifiquement, c’est vivre au niveau le plus haut qui soit pour un citoyen. Aussi n’est-il pas étonnant que l’exemple même de la sagesse pratique, le grand homme politique, soit aussi un exemple de la magnificence. La magnificence se présente comme une excellence politique puisque le lieu de sa manifestation est la communauté politique elle-même.

Si nous suivons Aristote, la communauté politique n’a pas à vilipender les très riches, elle a plutôt à s’efforcer de faire d’eux des magnifiques. La communauté politique a besoin de la richesse des très riches et elle répond le mieux à ce besoin non en les condamnant, mais en les amenant à donner de plein gré à la communauté politique. La communauté politique tire aussi son prestige de ceux auxquels elle accorde du prestige. Si elle s’emparait des biens du magnifique, non seulement la magnificence s’éteindrait et avec elle une des plus hautes excellences pratiques, mais elle ne saurait même pas mieux user des richesses que ne l’aurait fait le magnifique, étant donné que l’usage de la grande richesse réside exclusivement dans la grande dépense publique pour de grandes œuvres et non par exemple pour la redistribution. C’est que ceux qui n’ont pas vécu magnifiquement ne savent pas dépenser magnifiquement.

Il revient donc à la communauté politique d’honorer la très grande richesse dont l’éclat rejaillit sur elle lorsque cette très grande richesse est une bonne richesse dont l’usage est excellent. Du même coup, il revient à la communauté politique non pas de décourager mais d’encourager la magnificence. Amener les très riches à être des magnifiques, telle est sa tâche et elle ne peut les amener à la magnificence en les taxant impunément ou en les spoliant. On pourrait dire qu’une communauté politique qui vilipende la richesse et qui associe la richesse au vol, ne peut en rien être une communauté politique excellente. Loin de grandir les citoyens, elle les abaisse. Elle abaisse les très riches et les contraint à ne dépenser que pour eux d’une manière basse, elle abaisse les autres citoyens en flattant chez eux l’envie. La reconnaissance de la bonté de la très grande richesse est une tâche de la communauté politique qui doit voir dans les hommes magnifiques son ornement. En effet, si le très riche est honni par la communauté politique pour sa très grande richesse, il se soustraira par tous les moyens aux liturgies. S’il est spolié par la communauté politique, cette dernière ne saura accomplir les œuvres harmonieuses que seul le magnifique est apte à accomplir puisque l’excellence éthique qu’est la magnificence s’est déposée en lui comme un habitus qui fait nécessairement défaut à tous les autres citoyens. Une communauté politique sans hommes magnifiques ne saura être magnifique. Le magnifique est celui qui est à la hauteur de sa très grande richesse, il sait relever le défi de la très grande richesse et mener une vie excellente dans la très grande richesse, ce qui n’est pas le cas de tous les hommes. En ce sens, ce n’est pas la richesse qui est dommageable à la communauté politique, mais le fait que souvent les riches et les très riches ne savent pas vivre dans la richesse et la très grande richesse. Au lieu de mener une vie excellente, ils mènent alors une vie basse et quasi-stupide.

François Loiret, tous droits réservés.

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