• François Loiret

Les oeuvres d'art n'existent pas.



Lorsque l’œuvre est unie avec son monde, lorsque le contenu est uni avec la forme, alors l’œuvre est vraiment présente comme œuvre et s’impose comme telle. Or, il n’en va plus de même aujourd’hui, souligne Hegel en se référant à son époque, les trente premières années du XIXème siècle. Pourquoi ? Parce que désormais, « pour l’artiste contemporain, le fait d’être attaché à une teneur particulière et à un mode d’exposition qui ne convient qu’à cette manière est quelque chose du passé » ( Leçons sur l'esthétique II, p.222). L’attachement à un objet qui constitue l’essence même du producteur d’œuvre et de son monde ne peut plus avoir lieu dans le monde moderne où « l’art est devenu un instrument libre » que le producteur « peut manœuvrer de manière égale, selon la mesure de son habileté subjective, en l’appliquant à toute espèce de contenu quel qu’il soit » (p.222). Hegel fait très précisément référence ici au climat qui définit le romantisme et son exaltation de la « subjectivité créatrice libre » : on sait qu’avec le romantisme, la poésie, la peinture, la musique deviennent « un instrument libre » dans les mains de ce qu’on nomme désormais l’artiste qui se veut au dessus de tout. Autrement dit, dans le monde moderne, le contenu est devenu quelque chose d’entièrement indifférent, qui ne fait plus corps si l’on peut dire avec le producteur. Il n’y a plus cette unité substantielle du producteur et de l’objet et du même coup, il n’y a plus cette unité de la forme et du contenu qui caractérisait l’œuvre. Hegel précise plus loin que pour l’artiste désormais « toute matière peut lui être indifférente, pour peu qu’elle ne contredise pas à la loi formelle, qui est d’être tout simplement belle et susceptible d’un traitement artistique » (p.222). Ce qui règne c’est la « loi formelle » qui requiert un traitement esthétique ou artistique. Nous avons donc à la fois l’indifférence à tout contenu et la domination d’une exigence formelle qui est une exigence esthétique ou artistique. Si nous reprenons tout le cheminement de Hegel, nous pouvons dire alors que cette époque où tout contenu devient indifférent au peintre, poète, sculpteur etc. et où seul importe le traitement esthétique ou artistique de ce contenu est l’époque où l’art, tel que nous en parlons encore aujourd’hui, apparaît. Les œuvres véritables, celles dans laquelle l’unité de la forme et du contenu régnait n’étaient pas des produits à destination esthétique ou artistique, ce n’étaient pas des œuvres « d’art », mais des œuvres. Mais lorsque l’art apparaît à la fin du XVIIIème siècle, époque qui correspond pour Hegel au « déclin de l’art romantique », les produits se présentent bien comme des produits artistiques, mais ces produits artistiques ne sont plus des œuvres : ce sont des formes au contenu indifférent, des formes sans contenu. Ce que l’on nomme « beauté » désormais, c’est justement la pure forme sans contenu. Quant au contenu lui-même, il n’a pas besoin et ne peut avoir besoin de l’art pour apparaître puisque l’art n’est rien d’autre qu’une pure activité formelle. Hegel situe donc précisément ici le statut des produits de l’art et le statut de l’art : l’art se constitue à la fin du XVIIIème siècle comme pure activité formelle et précisément comme activité esthétique, activité vide, sans contenu. Or, objectera-t-on, en prétendant être plus malin que Hegel, l’art contemporain a renoncé lui à toute visée esthétique, ce en quoi il a réussi au-delà de toute espérance, comme en témoignent ses produits. Toutefois, l’art contemporain n’échappe en rien au verdict de Hegel. Ce que dit Hegel vaut même particulièrement pour l’art contemporain. Il précise en effet que « de nos jours, chez presque tous les peuples, la culture de la réflexion, la critique, et chez nous, en Allemagne, la liberté de penser se sont emparées aussi des artistes et ont fait avec eux, pour ce qui concerne la matière et la figure de leur production […] une espèce de tabula rasa » (p.222). On attribue volontiers à l’art contemporain d’avoir fait table rase du passé, nombre d’artistes contemporains s’en glorifient, gloire d’ailleurs suspecte. Ceux qui répètent ce constat n’ont jamais lu Hegel. En effet, Hegel nous montre que dès que l’art advient comme production à visée esthétique ou artistique, il fait table rase de toute matière, c’est-à-dire de tout contenu. En ce sens, loin d’être une rupture avec l’art dit « classique » dont beaucoup oublient qu’il a commencé à la fin du XVIIIème siècle, l’art contemporain, malgré sa rupture avec la visée esthétique, le continue. Dans l’art contemporain règne encore la loi formelle dont parle Hegel. Certes, il ne s’agit plus de traiter n’importe quel contenu de manière esthétique, mais il s’agit encore comme le dit Hegel de faire subir à n’importe quel contenu un « traitement artistique », ce traitement pouvant être minimaliste comme dans le Ready made ou dans les cartes de visite de Ben. Lorsque les artistes contemporains prétendent se rebeller contre l’art en néantisant l’œuvre, ils continuent l’art en toute hypocrisie, puisque c’est cela qui leur confère le statut d’ « artiste ». Ben a beau produire une carte de visite sur laquelle il inscrit « ceci n’est pas une œuvre d’art », ce qui est effectif, il n’en réclame pas moins le statut d’artiste. Ben a à la fois raison et tort : il a raison parce que sa carte de visite n’est pas une œuvre, il a tort parce que sa carte de visite est bien de l’art, l’art se réduisant au « traitement artistique ». Ce que Ben n’a pas compris, il aurait du lire Hegel, c’est qu’il n’y a jamais eu d’œuvres d’art. Dès que l’art comme production à visée esthétique ou artistique advient, l’œuvre disparaît. Aussi toute rébellion contre l’œuvre ne peut en rien être une rébellion contre l’art, car l’art et l’œuvre sont deux réalités complètement étrangères l’une à l’autre. Le Ready made est sans aucun doute de l’art, il n’est que cela, un « traitement artistique » minimal d’un objet courant. Il en va de même du Pop Art. Mais les Madones de Raphaël ne sont pas de l’art, ce sont des œuvres.

Hegel nous a livré une interprétation de la figure de l’artiste dont les traits sont aujourd’hui tout à fait pertinents lorsqu’il s’en est pris sobrement et lucidement à l’apologie de l’artiste dans le romantisme. L’artiste, nous montre-t-il, est l’homme sans œuvre, et même l’homme incapable d’œuvre. En effet, l’apologie de l’artiste liée au motif de la vie « artistique » s’installe dès le début du XIXème siècle en Allemagne avec les frères Schlegel et leur revendication de l’ironie. L’artiste veut vivre « en artiste » et, souligne brutalement Hegel, il « se donne donc, bien entendu, des rapports aux autres, il vit avec des amis, des maîtresses, etc. ». La vie d’artiste comme vie de bohème est déjà installée dès le début du XIXè siècle. Le motif de la vie « en artiste », de la vie comme œuvre d’art en fait, n’a de sens que dans la mesure où l’ironie qui définit cette nouvelle figure qu’est l’artiste est incapable de produire des œuvres. En effet, ce qui est produit par l’artiste souffre d’un manque total de contenu, en d’autres termes est vide et vain. Comme l’artiste sait que son œuvre est nulle, il revendique donc comme sa propre œuvre sa vie d’artiste, laquelle est aussi vide et vaine que son œuvre. Mais en quoi l’œuvre de l’artiste est-elle vaine, vide, et par conséquent nulle ? Parce que, explique Hegel, ce qui définit l’ironie, c’est le triomphe d’une subjectivité qui se pose comme au dessus de tout et qui du même coup retire à tout son sérieux. L’artiste, c’est le Je= Je de Fichte pour lequel ne vaut absolument que son propre Je et qui livre alors tout ce qui n’est pas Je à la destruction ironique. Il s’éprouve comme génialité par rapport à laquelle tout ce qui est livré par la tradition est frappé de nullité, tout ce qui vaut pour les autres que lui l’est aussi. Il ne voit dans le droit, les bonnes mœurs, rien de consistant puisque pour lui le consistant, c’est lui-même. Il s’auto-élève au dessus de tout et du même coup prétend exercer son ironie sur tout. Cette figure de l’artiste « révolté », « contestataire », « rebelle » que nous livre Hegel est loin d’avoir disparu, au contraire, elle règne encore aujourd’hui de la manière la plus dérisoire. En effet, l’artiste qui exerce son ironie envers tout ce qui n’est pas lui, ne cesse de choquer, de violenter le public, de susciter le scandale. Au fond, son geste artistique ne consiste pas du tout à produire une œuvre, ce dont il est incapable, mais à réduire à néant tout ce qui compte aux yeux des hommes, soi-disant pour leur ouvrir les yeux sur le caractère borné, étroit, vulgaire de leur vie et de leurs préoccupations. C’est que l’artiste comme ironie qui s’exerce prétend en effet éveiller les autres tout en les méprisant profondément. Il s’en prendra donc à la religion, à la moralité, à l’Etat et au droit comme autant de contenus pour lui sans valeur, auxquels il prétendra opposer la vérité supérieure de sa subjectivité, de son génie artistique. Ceux qui le suivront, et il n’en manquera pas, surtout chez les demi-cultivés, applaudiront l’exercice de cette ironie, de cette « contestation », qu’ils loueront comme étant à la fois une « critique salutaire » et comme le privilège de l’artiste qui, comme tel, a su dépasser les « préjugés » et la « vulgarité » du public. Ces demi-habiles iront jusqu’à célébrer dans la nullité la « contestation de l’ordre moral » comme ils le répètent depuis plus d’un demi-siècle. L’outrage au public finit alors par devenir la stratégie privilégié de l’artiste. Autrement dit, l’artiste finit par se définir par l’opération du scandale. Puisque le geste artistique proprement dit ne réside que dans l’exercice de l’ironie, l’œuvrer proprement dit peut être réduit au néant et l’artiste peut offrir comme produit de son art n’importe quoi, aussi bien des baudruches que des mises en scène de lui-même puisqu’au fond, l’art se réduit à l’artiste. Hegel remarque froidement que le public ne s’en laisse pas accroire de sorte que l’artiste se pose alors en génie méconnu : le public ignare et vulgaire ne peut reconnaître sa supériorité. Il en résulte « ces plaintes continuelles des partisans de l’ironie sur l’absence de sensibilité profonde, d’intelligence artistique et de génie dans le public » (Leçons sur l’esthétique, p.96). Depuis 1830, ces plaintes n’ont cessé de s’élever et aujourd’hui encore ceux qui se refusent à admirer les performances des Mc Carthy, Jeff Koons et autres sont considérés par les inconditionnels de l’art comme des esprits obtus, fermés à toute critique et ignares. Or remarquait cruellement déjà Hegel en 1829, le public violenté ne se laisse pas dominer par les prétentions de l’artiste, à part les demi-cultivés branchés :

« Le public ne goûterait pas ces fadaises, ces platitudes, où le manque de caractère le dispute à la puérilité. Et il est heureux que ces natures inconsistantes et alanguies ne plaisent pas au public ; il est réconfortant de voir que cette malhonnêteté et cette hypocrisie ne trouve pas d’amateurs » (Leçons sur l’esthétique, p.96).

Hegel n’entend pas ici par « le public » les amateurs d’art. Les amateurs d’art applaudissent les produits de l’ironie qu’ils célèbrent comme des nouvelles « avancées dans l’art », des « révolutions », de nouvelles « avant-gardes » incapables qu’ils sont de saisir la platitude, la puérilité de ce qui est leur proposé. Plus grave encore, certains d’entre eux vont même jusqu’à produire des discours savants pour montrer l’importante signification d’un produit qui n’en a pas. Cette platitude et cette puérilité qui définissent l’artiste et son produit sont aujourd’hui encore plus prononcées qu’à l’époque de Hegel, surtout dans ce qu’il est convenu de nommer les « arts plastiques ». Nous avons vu exploser depuis 1945 les productions du Ready made et produits du même type que le public est convié à admirer dans les musées d’art contemporain. Mais le public, comme l’a vu Hegel, ne s’y trompe pas, il ne se laisse pas intimider et il sait rien qu’il n’y a rien à admirer dans le réfrigérateur peint en vert, la boîte de conserve censée renferme de la merde, le poème automatique, la sonate sans sons, etc. La contestation et la rébellion hissées au rang de slogan aujourd’hui dans l’art confirme tout à fait le discours de Hegel : l’art est la réalisation de la table rase et il n’est que cela. Aussi, comme l’a dit Hegel, il n’y a rien à en attendre. Il est depuis sa naissance à la fin du XVIIIème siècle une activité sans contenu, sans destin, sans importance et narcissique. Il n’y a jamais eu d’œuvres d’art parce que l’art et l’œuvre sont deux réalités incompatibles. Ce qui nous fait croire à l’existence des « œuvres d’art », ce sont des réflexes de pensée (qu’on ne peut tenir pour des pensées) hérités de Schiller, de Schelling et de leur postérité. Les produits de l’art sont des emballages esthétiques ou artistiques de n’importe quel contenu, ce ne sont pas des œuvres. C’est pourquoi il est tout à fait symptomatique que nos musées d’art contemporain exposent des emballages.

François Loiret, tous droits réservés.

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