• François Loiret

Locke et la modernité selon Pierre Manent.



La question de l’avènement de la modernité n’a cessé de faire couler beaucoup d’encre. Dans La cité de l’homme, Pierre Manent en propose une nouvelle approche dans laquelle la philosophie de John Locke occupe une place privilégiée. En effet, résumant sa lecture du philosophe anglais, Pierre Manent affirme : « Au point où nous sommes parvenus, il nous faut tenter de saisir d’un seul regard l’unité, si elle existe, des trois propositions fondamentales de Locke : l’homme est celui qui fabrique ses notions morales ; l’homme est celui qui a des droits ; l’homme est celui qui travaille » (La cité de l’homme, p.191). A partir de là, toute la modernité, selon Pierre Manent, peut se déployer devant nous. En effet, « La première donnera naissance à l’idée de la « culture » et des « valeurs », la seconde à celle des « droits de l’homme et du citoyen », la troisième à l’idée du travailleur ou de l’homo oeconomicus » (p.191). L’homme moderne comme travailleur qui a des droits et construits des valeurs aurait ainsi son lieu d’apparition dans les écrits philosophiques de Locke. Je ne m’attarderai pas ici sur le travail, bien qu’il me semble que la traduction de labour par « travail » expose à bien des mécompréhensions et qu’il serait préférable de traduire par « labeur », le labour chez Locke ayant une dimension éthique et théologique qu’il serait malvenu d’ignorer. Je ne m’attarderai pas non plus sur les droits naturels que Manent envisage selon un axe défini par Léo Strauss, ce qui expose encore à des mécompréhensions, d’autant plus que Strauss n’hésite pas à affirmer contre l’évidence des textes qu’il n’y a pas de devoirs naturels chez Locke alors même que déjà la conservation de la vie humaine, non seulement la sienne, mais aussi celle des autres, est le premier devoir naturel de l’homme, sans parler du devoir naturel de charité. Léo Strauss soutenait que « dans sa discussion sur la propriété, Locke est muet sur l’existence de tout devoir de charité » (Droit naturel et histoire, p.216), négligeant ouvertement le Premier traité du gouvernement civil où Locke écrit en toutes lettres : « La justice donne à tout homme un titre sur le produit de son labeur honnête, ainsi que sur les acquisitions de ses ancêtres quand il leur succède ; mais la charité donne à n’importe quel homme, s’il ne dispose pas d’autres moyens d’existence, le droit d’obtenir assez de l’abondance d’autrui pour échapper aux formes extrêmes de l’indigence » (§ 42). Si la charité donne à tout indigent une créance naturelle sur les biens des autres, il va de soi que chacun est tenu à un devoir naturel de charité envers les indigents. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je vais donc m’attarder sur ce qui est l’objet central de la lecture de Pierre Manent, l’homme fabricant des notions morales, des vertus et des vices. Selon Manent, Locke a une approche foncièrement artificialiste des notions morales, ce qui à son sens est loin d’être un éloge : « l’Essai sur l’entendement humain expose que les notions morales sont des créations arbitraires de l’homme qui n’ont pas leur fondement ou leur garantie dans la nature » (La cité de l’homme, p.183). Effectivement, Locke affirme bien dans l’Essai philosophique concernant l’entendement humain que les idées de sacrilège, d’adultère, de meurtre et d’inceste sont des idées complexes par lesquelles l’esprit combine des idées simples qui n’ont aucune liaison dans la nature et il soutient bien aussi que ces combinaisons ne dépendent que d’une « libre détermination de la volonté » (Essai III c.5, § 6). Comme le souligne Manent, il n’y a pas plus pour Locke de liaison naturelle entre l’idée de meurtre et l’idée d’homme qu’entre l’idée de meurtre et celle de mouton. C’est en raison d’une construction de l’esprit reposant sur une libre détermination de la volonté que l’idée de meurtre est définie au sens de : tuer un homme. Il en va de même pour toutes les idées du même type. Or une première remarque s’impose ici. Dans les passages lus par Manent, l’enjeu explicite n’est en rien la formation des idées morales elles-mêmes comme le montrent tous les exemples pris par Locke. Manent oublie ici que Locke raisonne en juriste et que tous les cas qu’il envisage sont des cas juridiques plutôt que moraux. D’ailleurs Locke se réfère explicitement à la pratique des législateurs pour donner du poids à son approche de la formation des modes mixtes : «Et l’on ne peut douter que les législateurs n’aient souvent fait des lois sur des espèces d’actions qui n’étaient que des ouvrages de leur entendement, c’est-à-dire des êtres qui n’existaient que dans leur esprit » (§ 5). L’arrière-plan d’une telle déclaration n’est rien d’autre que la fictio iuris telle qu’elle a été pratiquée par les juristes romains et théorisé par les juristes médiévaux. Que Locke raisonne en juriste se montre dans les exemples du meurtre : certains meurtres sont rangés dans des espèces distinctes comme le parricide, l’infanticide, d’autres non. Le second moment important de la lecture de Manent se réfère au chapitre 21 du livre II et plus précisément au § 55 où Locke affirme : « L’âme a différents goûts aussi bien que le palais ; et si vous prétendez faire aimer à tous les hommes la gloire ou les richesses, auxquelles certaines personnes attachent entièrement leur bonheur, vous y travaillez aussi inutilement que si vous vouliez satisfaire le goût de tous les hommes en leur donnant du fromage ou des huîtres, qui sont des mets fort exquis pour certaines gens, amis extrêmement dégoutants pour d’autres, de sorte que bien des personnes préféreraient avec raison les incommodités de la faim la plus piquante à ces mets que d’autres mangent avec tant de plaisir. C’était là, je crois, la raison pourquoi les anciens philosophes cherchaient inutilement si le Souverain Bien consistait dans les richesses, ou dans les voluptés du corps, ou dans la vertu, ou dans la contemplation. Ils auraient pu disputer avec autant de raison, s’il fallait chercher le goût le plus délicieux dans les pommes, les prunes, ou les abricots, et se partager sur cela en différentes sectes » (Je souligne). Ce passage, comme le précédent sur le meurtre, suscite l’indignation de Pierre Manent, indignation, dit-il, qu’il s’agit de s’efforcer de surmonter. C’est que Locke, à en croire Manent, écarte résolument le bien et réduit la question du bien à un choix arbitraire : « Cette question : quel est le summum bonum, le bien suprême de l’homme ? est aux yeux de Locke parfaitement oiseuse. Il la commente ainsi : autant demander si l’homme préfère les pommes ou les prunes » (La cité de l’homme, p.186). En rejetant le bien, en posant la fuite de la douleur comme premier moteur de toutes les actions humains, Locke n’est ni grec, ni chrétien, mais bien moderne selon Pierre Manent : « Rejetant l’idée grecque comme chrétienne que la vie de l’homme est recherche d’un bien incertain et difficile d’accès mais seul capable de combler l’homme en le rendant heureux, Locke pose que la vie de l’homme est fuite du mal se rendant sensible dans le mal être, l’inquiétude ou l’inconfort présents (La cité de l’homme, p.188-189). Locke se présente ainsi comme le philosophe de la cité de l’homme, une cité qui n’est Athènes, ni Jérusalem. Or, effrayé sans doute par son audace, le philosophe anglais récupérerait quand même le Souverain Bien pour conférer à la cité de l’homme le minimum d’ordre sans lequel elle n’est pas viable. Pierre Manent n’hésite pas à soutenir qu’un « Dieu policier distribuant les récompenses et surtout les peines de l’autre vie » consolidera « l’autorité d’un gouvernement limité » (La cité de l’homme, p.190). Dieu et la religion chrétienne seraient ainsi pour Locke ce qu’elles seront pour le bourgeois du XIXème siècle, la garantie de l’ordre social. Mais la réduction de la figure de Locke à celle d’un bourgeois louis-philippard laisse le lecteur quand même insatisfait. Ile peut se douter que sans aucun doute quelque chose a été oublié et que l’approche de Manent souffre par trop d’une fidélité à celle de Léo Strauss. Si l’on peut en effet soutenir que les idées morales sont bien des fabrications de l’homme selon Locke, encore faut-il se demander de quelles idées morales il s’agit. Manent néglige la différenciation par Locke de trois types de lois, la loi divine ou naturelle, la loi civile, la loi d’opinion. Or par loi d’opinion, Locke n’entend rien d’autre que la morale en vigueur dans un groupe donné, morale qui diffère selon les groupes, les lieux et le temps, et qui ne peut en rien prétendre à l’universalité. Si les hommes n’apprécient pas partout de la même manière les actions et nomment ici « vertu » ce que d’autres nomme ailleurs « vice », c’est qu’ils se règlent sur la loi d’opinion qui varie suivant les peuples, mais qui dans ses variations n’empêche pas que partout les hommes distribuent le blâme et l’éloge. Aussi ce qui est meurtre ici ne l’est pas ailleurs, ce qui est inceste ici, ne l’est pas ailleurs, etc. Lorsque soutient que les hommes fabriquent les idées morales, il soutient seulement que les hommes fabriquent les idées de la morale coutumière, celle de la loi d’opinion. Lorsqu’ils se règlent sur la loi d’opinion pour élaborer les lois civiles, ces lois civiles sont alors aussi diverses que le sont les coutumes. Mais Locke ne soutient pas du tout, au contraire de ce que dit Manent, que la moralité relève d’une fabrication humaine. Il s’en explique clairement dans ses carnets en évoquant la différence entre la moralité ordinaire reposant sur la loi d’opinion et la moralité vraie dont aucun homme n’est le fabriquant : « Ces notions, ou ces normes de nos actions, ne sont pas des idées que nous avons-nous-mêmes confectionnées, et auxquelles nous donnons des noms, mais elles dépendent de quelque chose hors de nous, et qui par conséquent n’est pas fait par nous, mais pour nous : ce sont des règles imposées à nos actions par la volonté ou les lois de quelqu’un d’autre, qui a le pouvoir de punir nos errements ; ce sont là véritablement les règles du bien et du mal » (Morale et loi naturelle, p.96. Je souligne). Et Locke ne dit pas autre chose dans l’Essai philosophique concernant l’entendement humain si on veut bien le lire : « Il y a, premièrement, la loi divine, par où j’entends cette loi que Dieu a prescrite aux hommes pour régler leurs actions, soit qu’elle ait été notifiée par la Lumière de la Nature, ou par voie de Révélation […] C’est la seule pierre de touche par où l’on peut juger de la rectitude morale ; et c’est en comparant leurs actions à cette loi, que les hommes jugent du plus grand bien ou du plus grand mal moral qu’elles renferment » (II, c.28, § 8). Si la morale ordinaire des groupes humains est bien une fabrication des hommes, la morale véritable ne l’est en rien, elle est une production de Dieu. Les lois civiles légitimes, celles de la cité légitime, ne sont légitimes que dans la mesure où elles sont établies suivant la loi divine. Il est donc erroné de soutenir que la cité légitime pensée par Locke soit la cité de l’homme envisagée par Manent. Pierre Manent ne tient pas vraiment compte de la dimension pascalienne des pages de l’Essai philosophique concernant l’entendement humain où Locke différencie en fait à sa manière l’homme sans Dieu de l’homme avec Dieu. Il ne voit pas du même coup que si Locke ironise sur le Souverain Bien des philosophes grecs, c’est parce que le Souverain Bien a son site ailleurs que dans la philosophie et ailleurs que dans le monde. Locke ne nie en rien le summum bonum, il ne tente pas non plus de le récupérer en formant un Dieu policier, il nie seulement que le summum bonum puisse être celui dont parlaient les philosophes grecs, ce qui est tout autre chose. Loin de soutenir que le summum bonum n’a aucune importance pour les hommes, il affirme au contraire que c’est seulement en se réglant sur le véritable summum bonum, à savoir Dieu et la vie éternelle, que les hommes peuvent vivre bien en ce monde et s’empêcher de courir après des plaisirs immédiats et des biens proches au détriment du bien le plus lointain qui est le véritable bien. Du même coup, on voit mal comment Locke pourrait être le père de la cité de l’homme envisagée par Pierre Manent.

François Loiret, Dijon, 2015, tous droits réservés.

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