• François Loiret

Nietzsche et Hobbes : sur la vérité.

Mis à jour : 6 juin 2019



De Vérité et mensonge au sens extramoral de Nietzsche, ce qui a été très souvent retenu depuis 1970, c’est l’affirmation d’une métaphoricité générale que l’on a prétendu faire servir à l’idée selon laquelle il n’y aurait après tout que des interprétations d’interprétations en reprenant une formule de Montaigne dont on faisait un usage insensé puisque Montaigne s’emportait ici contre la multiplication des gloses. On a beaucoup moins retenu le nominalisme hérité de Hobbes qui habitait des critiques dont la pertinence peut laisser à désirer. Lorsque Nietzsche déclare : « Il y aurait dans la nature quelque chose comme « la feuille », une forme en quelque sorte originelle, d’après laquelle toutes les feuilles seraient tissées », lorsqu’il ajoute plus bas « Nous disons qu’un homme qu’il est honnête ; nous nous demandons pourquoi il a agi aujourd’hui si honnêtement. Nous répondons communément : c’est à cause de son honnêteté. L’honnêteté ! Ce qui signifie à nouveau que la feuille est la cause des feuilles », dit-il autre chose que Hobbes ? Car que les universels ne soient pas dans la nature, ni même dans l’intellect, mais dans les mots, s’il est bien un philosophe qui l’a soutenu, c’est Hobbes. Que les essences ne soient que nominales et qu’en ce sens, elles soient entièrement instituées, Hobbes l’affirme sans aucun ambiguité, lui qui soutenait que la vie, la marche ne sont rien d’autre que des dénominations. Lisons plutôt : « « L’essence n’est donc pas une chose créée ou incréée, mais une dénomination fabriquée artificiellement » Léviathan XLVI. Mais le parallèle avec Hobbes dépasse largement la question du nominalisme, il concerne l’origine même de la vérité. En effet, Nietzsche présente son enquête sur la vérité en partant d’un état de bellum omnium contra omnes auquel succède un pacte qui certes assure la conservation de l’existence mais plus gravement établit la vérité elle-même : « Ce traité de paix apporte quelque chose comme un premier pas en vue de cet énigmatique instinct de vérité. En effet, ce qui doit désormais être la « vérité » est alors fixé, c’est-à-dire qu’il est découvert une désignation uniformément valable et contraignante des choses, et que la législation du langage donne aussi les premières lois de la vérité car à cette occasion et pour la première fois apparaît une opposition entre la vérité et le mensonge ». Nous ne sommes pas ici sur le plan de la métaphoricité générale et de la rhétorique oubliée, nous sommes sur un tout autre plan dont les dimensions sont autrement plus riches. Nietzsche présente ici le pacte non seulement comme ce qui institue la paix mais aussi et en même temps comme ce qui institue la vérité et les lois de la vérité. Avec le pacte est aussi instituée la distinction de la vérité et du mensonge, du vrai et du faux. Les lois de la vérité ne sont rien d’autre que les lois de l’usage des mots : le pacte fixe la vérité en fixant la désignation et la signification des mots. C’est pourquoi Nietzsche peut affirmer ensuite que le menteur est celui qui use des mots à l’encontre des conventions établies alors que celui qui dit la vérité use des mots conformément à ces conventions. C’est pourquoi aussi le menteur est dangereux : en mentant, il rompt le pacte et du même coup ne porte pas seulement atteinte aux lois de la vérité, mais aussi à la conservation de la société. Cependant, dans tout cela, en raison d’une fidélité à Schopenhauer, Nietzsche ne voit qu’illusions et le philosophe, plus précisément le philosophe-artiste, est celui qui va déchirer le voile de Maïa qui certes assure la conservation de la vie, mais ne permet en rien son intensification. Nous avons là l’écho du schillérianisme qui habitait la pensée allemande et qui conduisit via Schopenhauer jusqu’à Heidegger et au-delà à la constitution de l’Art comme « signifié transcendantal » comme on disait dans les années 1970. On peut reconnaître à Hegel d’avoir su éviter ce pathos autour de l’Art, de la poésie, des Dichter-Denker et des Denker-Dichter, etc (L’Art : « l’indéconstructible » de toutes les « déconstructions » car on peut prétendre « déconstruire » l’esthétique, ce qui n’est en rien nécessaire, la chose s’est faite sans les philosophes, sans jamais « déconstruire » l’Art). Pour en revenir à l’origine de la vérité, nous voyons que dans ce passage de Vérité et mensonge au sens extramoral, elle est envisagée comme une institution. Or s’il est bien un philosophe qui a clairement et froidement envisagé l’institution de la vérité, ce fut Hobbes. Dans le De Corpore, il n’hésite pas à affirmer : « Les premières vérités naissent de l’arbitre de ceux qui les premiers attribuèrent des noms aux choses, ou les reçurent de l’attribution des autres. En effet, est vrai, « L’homme est un animal », mais parce qu’il a plu d’imposer ces deux noms à la même chose ». Ce type de passage a suscité l’ire de certains commentateurs comme, par exemple, Pierre Guénancia, mais c’est au prix d’une méconnaissance de la dimension institutionnelle qui habite toujours le propos de Hobbes. Contrairement à ce que soutient Guénancia, ce n’est pas la question du langage qui est centrale car elle serait « le prototype de la question du droit à laquelle elle sert d’assise et de fondement » (Puissance et arbitraire. Sur Hobbes), c’est bien plutôt la question du droit qui est prototypale et l’acte de parole fondateur est ici à comprendre comme un acte juridique. L’arbitraire chez Hobbes ne signifie en rien le bon plaisir, l’irrationnel, il est à comprendre de manière institutionnelle. D’ailleurs, la raison elle-même comme recta ratio est affaire d’institution. A ceux qui se prétendent dotés naturellement de la recta ratio, Hobbes oppose qu’ils désirent faire passer leurs délires pour la recta ratio tant l’orgueil, la suffisance, le narcissisme les habite, et qu’ils ne comprennent pas que la recta ratio est purement artificielle puisqu’elle est affaire d’institution : « De même que lorsqu’il y a dispute au sujet d’un compte, les parties doivent s’entendre pour poser comme étant la droite raison la raison de quelque arbitre ou juge, à la sentence duquel ils se tiendront tous deux, ou sinon leur dispute ou bien en viendra aux coups ou restera non tranchée, faute d’une droite raison établie par la nature, de même en est-il dans les débats de toute espèce » (Léviathan, V). Hobbes affirme donc clairement l’artificialisme de la droite raison comme il affirme aussi l’artificialisme des premières vérités. Comme toutes les autres vérités dépendent des premières vérités, cela revient à soutenir que toutes les vérités sont artificielles. Dans cette optique, le verum est un factum. Hobbes ne cesse de déclarer que nous sommes les auteurs des vérités et les vérités sont d’autant plus certaines que le référent des nos propositions est une chose que nous faisons nous-mêmes. C’est pourquoi les vérités géométriques sont plus certaines que les vérités de la physique puisque nous sommes les faiseurs des figures et que nous les connaissons en les faisant. Les vérités les plus hautes, vérités dont la certitude égale celles de la géométrie, sont les vérités de la science politique dont il faut rappeler qu’elle embrasse pour Hobbes la morale civile, le droit civil et la politique. Cette science politique est d’ailleurs à comprendre comme la science de la confection des Etats. Puisque nous faisons les Etats, les vérités politiques sont aussi certaines que celles de la géométrie et bien plus importantes. Si la géométrie est modèle des sciences parce qu’elle la connaître se confond avec le faire, elle n’est pas la plus haute des sciences qui est la science politique. Le verum factum qui se déploie par excellence dans la science politique a certes une justification théologique : si nous sommes à l’image de Dieu, c’est en ce que comme Dieu nous sommes aussi des faiseurs. Nous ne faisons pas le monde, nous faisons le monde civil, l’Etat. Toutefois cette justification théologique est à comprendre de manière théologico-juridique : Dieu est l’instituteur du monde comme il est l’instituteur des lois naturelles, il est le suprême législateur. A son faire artificiel – car la nature n’est rien d’autre qu’artifice divin- répond notre faire artificiel. Nous faisons donc les vérités et nous les faisons d’abord en les instituant. Cette institution des vérités comme le montre le passage cité plus haut du Léviathan fixe l’usage des mots et les règles de cet usage. Dire la vérité, c’est faire usage des mots selon la convention établie et c’est ce que retrouve Nietzsche. Il ne s’agit cependant en rien d’illusion, mais d’artifice. Cette dimension artificielle de la vérité chez Hobbes, du verum factum, que l’on retrouvera plus tard chez Vico, renvoie au droit romain. Comme Vico, Hobbes est un philosophe profondément marqué par la pensée juridique romaine. Lire Hobbes sans considérer la dimension fondamentalement juridique de sa pensée dans tous ses aspects, c’est ne pas pouvoir le lire. Ce qui manque aux lecteurs contemporains, c’est cette culture juridique qu’avaient les théologiens et les philosophes jusqu’à Hegel compris, et notamment cette culture juridique romaniste. Il en résulte de nombreuses incompréhensions. Penseur de l’institution de la vérité, penseur de la vérité comme artifice, Hobbes ne pouvait certainement pas voir ici une illusion, mais une fiction au sens juridique du terme et pas au sens littéraire. Il s’agit ici de la fiction au sens du droit romain dont nous parle le juriste Yann Thomas dans ce magnifique article qu’est Fictio legis, fiction dont il nous dit qu’elle requiert « avant tout la certitude du faux ».

François Loiret, Dijon, 2014, tous droits réservés.

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