• François Loiret

La concurrence artificielle selon Adam Smith.



Dans le dixième chapitre du premier livre des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, Adam Smith présente les inégalités que causent les mauvais emplois du travail et du capital et qui sont à chercher dans les politiques menées par les gouvernements, sous la pression le plus souvent de coalitions d’intérêt, ou parfois en vertu d’une bienveillance égarée. Ainsi, dit-il :

« La politique menée en Europe, en ne laissant pas les choses en parfaite liberté, cause d’autres inégalités, bien plus grandes encore. Elle le fait principalement des trois manières suivantes : premièrement, en restreignant la concurrence dans quelques emplois à un nombre inférieur à celui des personnes qui seraient prêtes à les occuper ; deuxièmement en l’augmentant dans d’autres au-delà de ce qu’elle serait naturellement ; troisièmement en faisant obstruction à la libre circulation du travail et du capital (Stock), à la fois d’un emploi à l’autre et d’un lieu à l’autre » .

Le premier et le troisième point sont bien connus, et le premier, dans un pays comme la France, est toujours d’actualité, les réglementations de type corporatiste ayant réapparu sous d’autres formes qui protègent abusivement certains emplois au détriment d’autres emplois. Le deuxième point est moins souvent mentionné, alors qu’il souligne que la concurrence peut être augmentée de manière artificielle et du même coup néfaste. La concurrence au sens du philosophe écossais est un processus naturel, spontané, et quoiqu’en disent les idéologues du « tout est construit » dont la culture philosophique et théologique est le plus souvent très déficiente, cette référence à un processus naturel n’est en rien une naïveté, mais relève d’une référence implicite à l’économie du monde agencée par la Providence divine. Est naturel un processus qui suit de la nature même des choses telles qu’elles ont été créées par Dieu car Dieu ayant créé les créatures n’a pas à les conduire de l’extérieur, il les conduit de l’intérieur en vertu des capacités qu’il leur a donné. C’est en ce sens que Thomas d’Aquin disait que Dieu ne conduit pas le feu à brûler, mais que le feu brûle spontanément, en vertu de sa nature qu’il reçoit de Dieu. Il y a donc une concurrence naturelle, il y a aussi des obstacles artificiels à la concurrence naturelle dont on a souvent parlé après et à partir d’Adam Smith, mais il y a aussi une concurrence artificielle dont on parle moins souvent. Cette concurrence artificielle consiste à augmenter le nombre de concurrents à des emplois de sorte que le prix de leurs prestations baisse en dessous de ce qu’il devrait naturellement être. Comment a lieu cette concurrence artificielle ? Adam Smith le précise :

« On tient pour si important qu’un nombre approprié de jeunes gens soient éduqués pour certaines professions que tantôt la société, tantôt la piété de fondateurs privés a dans ce but institué quantité de pensions, de bourses et d’allocations d’études en tout genre, qui attirent dans ces professions beaucoup plus de gens qu’il n’y en aurait autrement pour les embrasser ».

Il est question ici d’études financées non par ceux qui les poursuivent ou leurs familles, car ils n’en ont pas les moyens, mais aux frais de la société. Les professions dont il est question ici sont des professions qui exigent de longues années d’études et ce sont en l’occurrence des professions ecclésiastiques. La société a financé les études d’étudiants pauvres pour les destiner à des emplois dans l’Eglise, mais ces emplois se sont révélés bien moins gratifiants que ne le supposaient les longues études faites car l’Eglise est « encombrée de gens qui, pour avoir un emploi, sont prêts à accepter une rémunération bien moins moindre que celle à laquelle cette éducation leur aurait permis de prétendre ». Il en résulte que les vicaires gagnent souvent moins que les ouvriers et que leur rétribution n’excède même pas celle des travailleurs ruraux malgré la formation entreprise. Du moins, souligne Adam Smith, ont-ils pour dédommagement la considération que leur confère leur appartenance à l’Eglise. Si une même politique avait été suivie en droit et en médecine, alors « la concurrence serait si grande qu’elle abaisserait de beaucoup leur rémunération pécuniaire » et ces études « serait entièrement abandonnées à ceux qui auraient été éduqués grâce aux institutions charitables et que leur nombre et leur dénuement obligeraient à se contenter d’une très misérable rétribution, entraînant la dégradation complète des professions ». Toutefois, si les vicaires mal rétribués peuvent se consoler de leur faible rémunération, en raison du prestige de leur profession, il n’en va pas de même de ceux qui destinés à l’Eglise n’y sont pourtant pas entrés pour diverses raisons. Il s’agit de précisément ici de ce qu’Adam Smith appelle la catégorie des «hommes de lettres ». De ceux-là, « le nombre est si grand qu’il réduit communément le prix de leur travail à une très piètre rémunération ». Or quels emplois trouvent ces hommes de lettres ? L’emploi de professeur. Vu le nombre d’indigents dont les études ont été financés par la société et qui se trouvent en concurrence pour l’emploi de professeurs, il est inévitable que cet emploi soit mal rétribué et que la profession en est dégradée comparée à ce qu’elle pouvait être dans l’Antiquité- comme le souligne Adam Smith qui se livre constamment à des comparaisons historiques. En tant que telle la situation n’est en rien nuisible à la société puisqu’elle lui permet d’avoir des vicaires et des professeurs à bon marché. Il n’en reste pas moins qu’Adam Smith soulevait déjà en 1776 un problème qui n’est en rien étranger aux Etats contemporains. La multiplication des diplômés favorisée par les Etats – d’autant plus en France où les études supérieures sont comme telles peu coûteuses – conduit inévitablement à une concurrence entre ces diplômés de sorte qu’ils ne peuvent en rien espérer des rémunérations avantageuses, aussi avantageuses que ceux qui suivent certains cursus très sélectifs, aussi avantageuses que leurs ainés à diplôme égal (en théorie). Il en résulte d’une part une inadéquation entre diplôme et emploi en ce sens que les emplois occupés le sont par des surdiplômés dans certaines branches, d’autre part une inadéquation entre formation endurée et rétribution. L’Etat peut alors multiplier les emplois médiocrement rétribués, sachant qu’il y aura toujours plus de candidats que d’emplois. Le bât blesse lorsque les études ainsi ouvertes ne conduisent pas seulement à des professions dégradées, mais aussi à des diplômes dégradés au point que même les emplois offerts ne peuvent être pourvus. Toujours est-il que l’Etat français s’est bien lancé comme d’autres dans une politique de concurrence artificielle qui ne pouvait aboutir qu’à une dégradation et des diplômes et des professions auxquels ces diplômes ouvraient et faisaient même des plus diplômés les concurrents des moins diplômés. Des partis se faisant les portes paroles des mals rétribués n’ont cessé, une fois au pouvoir, de multiplier les emplois mal rétribués, supposant par là qu’ils se constituaient une clientèle fidèle – ce qui ne fut pas toujours un si mauvais calcul (car il n’était surtout pas dans leurs réelles intentions de mieux rétribuer ces emplois). Le financement par la société des études supérieures pour le plus grand nombre ne peut aboutir qu’à une dévalorisation de ces études et des professions auxquelles elles ouvrent puisqu’elle multiplie artificiellement les concurrents. Et elle les multiplie d’autant plus artificiellement lorsque les études supérieures deviennent des semblants d’études. Elle peut certes s’abriter derrière des slogans comme « la société de savoir », il n’en reste pas moins que la concurrence artificielle instaurée par les Etats, comme l’avait déjà vu Adam Smith, ne garantit en rien à ceux dont les études sont financés la considération et la rétribution qu’ils pourraient naïvement espérer. Aussi n’est-il pas étonnant que l’on a longtemps rencontré dans la catégorie des gens de lettres un nombre important d’esprits hostiles au marché. Ils se trompaient seulement d’ennemis, attribuant leur mauvais sort à la concurrence naturelle alors qu’ils auraient dû l’attribuer à la concurrence artificielle.

François Loiret, Dijon, 2015, tous droits réservés.

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