• François Loiret

Commerce, vertu et civilisation selon Ferguson I

Mis à jour : 7 juin 2019



Dans l’Essai sur l’histoire de la société civile, Ferguson se livre à une comparaison des Anciens et des Modernes dans les termes suivants :

« Chez les Grecs et les Romains, l’individu n’était rien et le public était tout. Chez les modernes, l’individu est tout et le public n’est rien » Essai, p.156.

Ce qui distingue les Anciens et les Modernes est le résultat d’un processus d’individualisation qui a pour conséquence que l’individu a désormais la priorité sur la communauté, que désormais son existence et celle de la communauté lui apparaissent de plus en plus distinctes. Ce changement tient à la primauté que prend l’intérêt dans la conduite des hommes. Or avec l’intérêt, qui regarde avant tout à la préservation de la vie et donc au bien-être, ce sont les techniques et le commerce qui favorisent le développement de l’ordre matériel qui prennent le dessus. En d’autres termes, l’espace public devient avant tout l’espace de l’activité économique, l’espace du commerce où chacun se conduit selon son intérêt. L’intérêt a une double face : sans lui, les hommes ne feraient pas du travail leur principale occupation, sans lui il n’y aurait pas de richesse nationale, sans lui, il n’y aurait pas cette division des techniques et des professions qui assure le développement technique et accroit le bien-être social et individuel. Mais avec lui, lorsqu’il devient dominant, lorsqu’il s’empare presque totalement de l’esprit des individus, la société est menacée dans sa cohésion. Cela revient à dire que tout ce qui est lié à l’intérêt, le travail, la richesse, le développement des techniques et la séparation des professions, peut renforcer l’intérêt, le rendre prédominant et contribuer à séparer les membres de la société les uns des autres.

Nous avons vu que la séparation des professions qui structure les sociétés civilisées les diversifie et contribue à la richesse. Mais cette séparation des professions est aussi une séparation entre les membres de la société. Lorsque l’activité professionnelle, considérée comme activité lucrative, l’emporte dans la vie des hommes en société, alors la société se parcellise en autant de microcosmes qu’il y a de professions. Chaque secteur professionnel se préoccupe avant tout de lui-même, fait valoir les intérêts partiels de ses membres avant le bien de la société. Les êtres humains perdent le sentiment d’appartenir à la société. Leur monde se limite à leur profession. Or comme les secteurs professionnels ont chacun leur technicité, il en résulte que les membres d’un secteur défini sont complètement ignorants de ce qui est propre à un autre secteur. Entre les microcosmes professionnels surgit la jalousie, l’envie, la médisance. En même temps chaque profession importe aux individus selon le profit qu’elles procurent. Des individus dominés par l’intérêt se consacrent avant tout aux techniques lucratives, c’est-à-dire envisagent leur profession comme une technique avant tout lucrative. La distinction entre les professions s’opère sur la base du profit qu’elles permettent d’assurer. Seront donc les plus considérées les professions qui assurent les plus grands profits.

La séparation des professions indissociable de celle des techniques accroit la production de biens non seulement quant au nombre mais aussi quant à la diversité. L’industrie humaine déverse sur le marché une variété de produits. C’est l’avènement du luxe. Il y a luxe pour Ferguson lorsque l’industrie au sens le plus large produit de manière indéfinie de nouveaux articles suscitant les besoins des individus. Le luxe en soi n’est pas un vice prévient Ferguson, mais il peut le devenir. Le luxe devient un vice lorsqu’il devient la préoccupation première des individus. Il a alors deux grands effets. L’empire du luxe sur les esprits constitue les produits de l’industrie humaine en objets d’admiration et en source de distinctions. Lorsque le luxe règne sur les esprits, les individus se distinguent des autres par la possession des objets de luxe. Or comme le moyen de se procurer les objets de luxe n’est rien d’autre que la richesse, la richesse tend à devenir le seul fondement de toute distinction sociale au détriment du mérite ou de la grandeur d’âme. Du même coup le luxe renforce encore la domination de l’intérêt. On a affaire ici à un cercle vicieux qui correspond à une intensification de l’intérêt. Les conséquences de l’empire du luxe sont donc l’admiration de plus en plus prononcée pour la richesse, le mépris de la pauvreté, la domination de la cupidité dans toute la société, y compris chez les moins riches, l’envie et aussi la servilité. Car admirés pour leur richesse, et non pour eux-mêmes, les riches suscitent l’envie des moins riches et des pauvres, ce qui distend les liens entre les membres de la société. Du point de vue moral, l’empire du luxe (non le luxe en soi) produit donc non pas une élévation mais un abaissement des âmes. Les hommes travaillent au fond pour se procurer des bagatelles et font de cette obtention de bagatelles tout le contenu de leur vie.

Si le luxe distend les liens entre les membres de la société lorsqu’il devient impérial, il contribue aussi à approfondir la séparation de chacun vis-à-vis de chacun. En d’autres termes, l’empire du luxe intensifie l’individualisme au point d’isoler les membres de la société. Plus la production déverse d’objets nouveaux sur le marché, plus les individus sont préoccupés par l’obtention de ces objets. Cela revient à dire que le champ des occupations personnelles s’étend. L’individu se soucie plus de son bien-être qu’il lie à ces objets qu’à tout autre chose. Ce souci prend même la forme d’une véritable anxiété. Rivé aux moyens de se procurer de la richesse pour acquérir les nombreux objets déversés sur le marché, son propre sort devient son seul sort. Du même coup le sort de la société toute entière devient pour lui lointain et plus précisément les affaires publiques lui deviennent étrangères tant qu’elles ne touchent pas à ce qui le préoccupe. Il devient ainsi comme un étranger dans sa propre société. Or si chacun devient un étranger dans sa société, si la société devient du même coup étrangère à chacun, le lien social disparait complètement et la société n’existe plus que nominalement. Le développement du commerce, autrement dit le développement de l’économie sous la forme du marché conduit à une atomisation sociale lorsque l’amour du gain et des bagatelles devient la seule préoccupation des hommes. Alors, dit Ferguson :

« L’individu ne considère plus sa communauté qu’autant qu’il peut la faire servir à son profit ou son avancement personnel. Il se place en concurrence avec ses semblables et, poussé par l’émulation et la jalousie, par l’envie et la méchanceté, il ne suit plus que les maximes de l’animal qui ne pense qu’à conserver son existence particulière et à satisfaire ses caprices ou ses désirs au détriment de son espèce » Essai, p.337.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

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