• François Loiret

Commerce, vertu et civilisation selon Ferguson II.



Ferguson ne soutient en rien que le développement technique, la séparation des professions, la diversification des techniques lucratives, l’accroissement de la richesse sociale sont un mal. Commerce et richesse ne sont en rien mauvais. Tout dépend de l’usage qui est fait des ressources du commerce. Dans l’Europe moderne, au XVII, le progrès du commerce et le progrès politique, notamment au Royaume-Uni sont allés de pair. Les riches ont employé leur richesse non à des bagatelles, mais à défendre la liberté et la propriété et à s’affranchir de l’oppression. En d’autres termes la richesse peut très bien être compatible avec le courage, la tempérance, avec les vertus sociales. Mais le développement du commerce a ouvert les voies à l’idolâtrie de la richesse et cette idolâtrie menace la cohésion de la société parce qu’elle ne suppose en rien l’exercice des vertus sociales de bienveillance, de courage et de tempérance. Cette idolâtrie a même été favorisée par la politique des Etats modernes qui ont privilégié le commerce sur toute autre activité. Ainsi :

« Les hommes en aspirant à la félicité nationale, ont substitué les arts qui augmentent sa richesse à ceux qui améliorent sa nature » Essai, p.305.

Ce que veut dire Ferguson par là, c’est que toute société ne peut tenir que si elle favorise l’élévation morale de l’homme, que si elle cultive en l’homme les vertus sociales, que si le jeu des passions désintéressées est plus fort que celui des passions intéressées. Dans le cas contraire, la société produit l’abaissement de ses membres et coure à la perte par destruction de toute qualité morale. Si l’homme est en effet de nature sociale, la société doit pouvoir développer tout ce qui demeure virtuel dans sa nature. La nature sociale de l’homme ne se réduit pas à ce qu’il est au présent, mais englobe ce qu’il peut être. L’histoire de la société montre aux hommes du présent ce que l’homme peut être en lui enseignant comment les hommes du passé ont été. Ainsi l’histoire de la société montre deux choses. Elle montre d’abord que la richesse n’est pas en soi le bonheur des hommes et des sociétés. Elle montre ensuite que le seul souci de la richesse a conduit à la corruption des sociétés civilisées et à leur ruine. Elle montre aussi que la vie des hommes en société ne se réduit pas à leur vie professionnelle, à leur métier, mais qu’elle implique le souci du bien collectif, c’est-à-dire l’amour de la liberté et de la communauté. Elle montre enfin que les hommes sont fait pour agir et non pour exécuter. Or le développement de la société moderne va dans le sens opposé : la richesse devient la seule préoccupation des gouvernements et des individus, l’amour du gain y étouffe l’amour de la communauté et l’amour de la liberté, l’exécution, la routine professionnelle et la routine administrative l’emportent sur l’action. Ainsi :

« Les arts lucratifs et le commerce peuvent continuer à prospérer, mais l’ascendant qu’ils gagnent se fait aux dépens d’autres carrières. L’amour du gain étouffe l’amour de la perfection, l’intérêt enflamme le cœur et glace l’imagination. Et, en faisant préférer les occupations selon que le profit qu’elles procurent est plus ou moins considérable et plus sûr, cet amour du gain confine le génie et même l’ambition au fond d’un comptoir » Essai, p 216.

Pour Ferguson, la traduction la plus poussée de la corruption de la société est la pénétration de la séparation des métiers dans la sphère de la politique. Lorsque la politique et la guerre deviennent des métiers, la sphère des affaires publiques devient une sphère comme une autre, et si les membres de la société peuvent se féliciter de ne pas avoir à s’occuper des affaires publiques et de la défense de la société afin de ne s’occuper que de leurs affaires personnelles, ils ne voient plus qu’ils perdent tout rapport à la communauté, qu’ils ne se tiennent pas au niveau de leur nature sociale.

La nature sociale de l’homme implique le développement en lui des affections sociales, elle implique qu’il puisse reconnaître la priorité des fins publiques sur les fins privées, des fins éthiques et politiques sur les fins économiques. C’est à ce développement que la suprématie du commerce, et donc de l’économique, fait obstacle. La société se présente du même coup dans la forme de la société civilisée comme une aporie. D’une part, elle ne peut tenir que si ses membres exercent les vertus sociales, d’autre part, la suprématie de l’économique empêche le déploiement des vertus sociales. Tendue entre l’éthique et l’économique, la société civilisée se présente de plus en plus comme celle qui sacrifie l’éthique à l’économique, le courage à la fortune, le souci des bagatelles au souci de la communauté. Dans ce sacrifice, elle s’expose à la dissolution.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

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